CHAPITRE III
LINIEllS COMMANDANT EN CHEF ET VICE-ROI
Suites et conséquences de la défaite des An{rlais. — Liniers chargé d'organiser la défense. — Deuxième invasion anglaise. — Défense de Buenos-Ayres (1807). — Liniers noMuné vice-roi. — Son administration jusqu'en août 1808.
Buenos-Ayres était reconquis. Tout l'honneur en revint à Liniers, et c'était justice. C'était à lui qu'était venue l'idée première de l'entreprise; c'était son audace, sa vaillance et son habileté qui en avaient assuré le succès. Ce succès lui valut une immense et légitime popularité, non seulement dans les provinces du Rio de la Plata, mais dans toute l'Amérique du Sud. Son nom fut répété par tous avec amour et respect. Le récit de ses exploits devint le thème de toutes les conversations
dans la maison du riche comme dans la masure du pauvre.
Mais ce n'était pas tout que d'avoir triomphé du petit corps de Beresford, Tescadre anglaise était toujours là, maîtresse du Rio de la Plata, attendant les secours que le Commodore Popham avait sollicités. Un retour offensif de l'ennemi était inévitable. Tout le monde comprenait qu'il était urgent de s'y préparer.
Il existait un corps gouvernemental qui, en l'absence de Sobremonte, aurait dû prendre en main la direction de la défense. C'était ïaudiencîa, sorte de conseil politique et judiciaire destiné a contrôler les actes des vicerois et à servir de contrepoids à leur autorité ; mais l'audiencia se laissa devancer par le cabildo , conseil municipal électif, dernier vestige des libertés castillanes du moyen âge. Parmi les prérogatives que lui conféraient de vieilles lois, le cabildo avait celle de pouvoir convoquer une assemblée de notables. Il
n'hésita pas à le faire. Cette assemblée décida de confier le soin de la défense à une Junte. Cette nouvelle bientôt répandue dans la ville y souleva un tollé général. On avait confiance dans un homme, et on le voulait pour chef, lui, et pas d'autres. La foule entoura la salle des séances et demanda, à grands cris, la nomination de Liniers. Cette ingérence de la multitude dans le gouvernement effraya fort la majorité de l'assemblée. Elle voulut maintenir sa résolution première. Mais l'attitude de plus en plus menaçante de la population qui avait des armes et venait de montrer qu'elle savait s'en servir, décida les notables à céder. Ils nommèrent Liniers chef militaire. Il s'agissait de faire ratifier cette nomination par Sobremonte, Liniers ne voulant accepter qu'avec son consentement le poste auquel l'appelait le vœu populaire. Une commission de l'assemblée alla chercher le viceroi à Cordoba. Elle le rencontra à quarante lieues de la capitale, à la tête d'une armée de
3,000 hommes recrutés dans rintérieur. II prétendit qu'il venait délivrer la capitale et déclara qu'il ne se soumettrait jamais au vote de l'assemblée. On négocia. Le cabildo tint bon. La population se montrait très surexcitée et ne parlait de rien moins que de faire un mauvais parti au vice-roi s'il se montrait à Buenos- Ayres. Les négociateurs finirent par lui faire comprendre que s'il en appelait aux armes, il aurait certainement le dessous. II céda donc de fort mauvaise grâce et délégua le pouvoir politique au président de l'audiencia, et le pouvoir militaire au vainqueur de Beresford. Il prit ensuite la route de la Bande orientale, en déclarant qu'il se chargeait de la défense de Montevideo, aussi menacée que Buenos-Ayres par les forces anglaises.
Une véritable révolution venait de s'accomplir dans cette colonie jusque-là si soumise. Le pouvoir était passé des mains des représentants de l'Espagne dans celles du peuple. Bien que ce triomphe de l'élément démocratique
tournât à son avantage personnel, Liniers Taccueillit avec inquiétude. Comme tous les gens sensés, il se préoccupa du périlleux ascendant pris par la foule dans les questions d'intérêt public. Sa préoccupation n'était que trop fondée. Il se forma, dès ce moment, un parti dont le but unique fut de secouer le joug de l'Espagne et de proclamer l'indépendance de la colonie.
Le gouvernement de Madrid, imitant l'exemple du vice-roi, reconnut le vote populaire et confirma Liniers dans son commandement. Il lui conféra en récompense de ses services le grade de brigadier de marine.
Dès qu'il se vit chargé de la défense de la colonie, Liniers se mit à l'œuvre avec une merveilleuse activité. De l'aveu même des historiens qui lui sont le moins favorables, il déploya dans ses préparatifs une rare habileté militaire et un véritable génie d'organisation.
Il faut reconnaître qu'il fut admirablement secondé par la municipalité. Elle ne lui mena-
gea pas son concours, et elle lui procura les ressources pécuniaires sans lesquelles il n'aurait pas pu réussir.
Comme Liniers le dit dans sa lettre du 20 juillet 1807 à l'empereur Napoléon, ce n'était rien d'avoir repris Buenos-Ayres, le difficile était de la garder. Il n'avait, en effet, à opposer aux forces écrasantes avec lesquelles il prévoyait devoir être attaqué, ni soldats ni matériel de guerre. En onze mois, il fit d'une population de négociants, d'ouvriers et de riches propriétaires, une armée sinon aguerrie, du moins disciplinée, vaillante et résolue. Pour éveiller dans cette milice l'esprit et l'émulation militaires, il forma des corps distincts par origine de province et leur donna des uniformes différents qu'il fit confectionner. Avec les Espagnols, il constitua des ter^ cios d'Andalous, de Biscaïens, de Galiciens, de Montagnards, de Cantabres, etc.; avec les gens du pays : blancs, mulâtres, nègres et Indiens, des bataillons de patriciens, de gre-
nadiers provinciaux, de chasseurs de Gorrientès, d'arribenos, d'Indiens, etc. Il organisa, en outre, 6 escadrons de cavalerie et un corps de 2,000 artilleurs dont l'instruction fut l'objet de ses soins les plus assidus. Il dut, d'ailleurs, apprendre à tous leur métier, au commandant comme au capitaine, au caporal comme au simple soldat. Pendant toute cette longue période, il lui fallut être tour à tour général et sergent instructeur, diriger l'ensemble des opérations et s'occuper des moindres détails de l'équipement et de la manœuvre.
Tous ces corps furent appelés à élire leurs officiers comme les milices des libres communes de l'Espagne du moyen âge. Liniers leur remit solennellement des drapeaux, en les faisant jurer de les défendre jusqu'à la mort. Par de fréquentes et habiles proclamations, il sut leur inspirer en eux-mêmes une confiance, et pour l'ennemi qu'ils allaient avoir à combattre , un mépris qu'il était loin de partager.
A ces soldats improvisés, il fallait des fusils, des canons, de la poudre et du plomb. Il n'y avait que 2,000 fusils dans l'arsenal, on en avait conquis 1,600 sur les Anglais. Il en fallait plus du double. On rechercha toutes les vieilles armes que Ton put trouver ; on les répara et Ton finit par armer, en partie, l'infanterie. On avait des canons, soit de rempart, soit de campagne ; mais il n'y avait que peu ou point d'affûts. Liniers en fit construire. Il fit aussi faire des harnais pour les animaux de trait, qu'il fallut dompter et habituer non seulement au bruit du canon, mais encore à une nourriture plus substantielle. Il ne restait qu'un approvisionnement absolument insuffisant de poudre, il en fit venir à dos d'homme du Pérou et du Chili, à travers les passages presque impraticables de la chaîne des Andes. Le plomb manquait aussi. Les habitants firent le sacrifice de tout ce qu'ils en avaient dans leurs maisons, ainsi que de leur vaisselle d'étain. On en fit des balles et des boulets.
Enfin, pour arrêter Tennemi au moment où il viendrait prendre terre, Liniers établit tout le long du fleuve, assez loin, au nord et au sud de la ville, des batteries et des réduits pouvant se soutenir mutuellement en croisant leurs feux. Ces batteries, en obligeant les Anglais à choisir un point de débarquement éloigné de Buenos-Ayres, furent une des causes de leur insuccès.
Pendant que ces préparatifs se poursuivaient à Buenos-Ayres, les Anglais ne perdaient pas leur temps. Les renforts sollicités par le Commodore Popham étaient arrivés petit à petit : d'abord 1,400 hommes envoyés du Cap, puis un corps de 4,300 hommes sotis le général sir Samuel Auchmuty; un peu après, un autre corps de 4,400 hommes sous le brigadier Bobert Craufurd; et enfin, en dernier lieu, 1,630 hommes venus avec le lieutenant général John Whitelocke, à qui le cabinet de Saint- James avait confié le commandement en che.f de l'expédition. Le choix était malheu-
reux; Whitelocke ne devait sa fortune militaire qu'à la protection. Son lieutenant, sir Samuel Auchmuty, qui exerça le commandement jusqu'à son arrivée, eût été bien plus capable que lui de mener à bonne fin l'entreprise qu'il avait si bien commencée. Auchmuty était redevable de son avancement à son seul mérite. Vétéran de la guerre d'Amérique et de celle de l'Inde, il avait, lui aussi, pris part à la fameuse traversée du désert à laquelle Beresford devait, en grande partie, sa popularité.
Les Anglais commencèrent par s'emparer de la bourgade mal fortifiée de Maldonado, à l'entrée du Rio de la Plata; puis, après l'arrivée du corps d' Auchmuty, ils s'attaquèrent à Montevideo. Le vice-roi tenta de s'opposera leur débarquement. Comme d'habitude, il se fit battre honteusement et prit la fuite. Sir Samuel Auchmuty investit la place. Liniers voulut y conduire lui-même des secours. La population de Buenos-Ayres s'opposa à son
départ. Il ne put qu'y envoyer un secours de 500 hommes, qui réussit à renforcer la garnison. Plus tard, on lui permit de partir avec 1,500 hommes; mais il était trop tard, et il apprit en route que Montevideo avait été emportée d'assaut le 3 février 1807.
Un seul port, la Colonie, restait aux Espagnols sur la rive orientale du Rio de la Plata. Le général anglais chargea le colonel Pack de s'en emparer avec 500 hommes. Pack était un compagnon de Beresford. Il s'était évadé comme son chef, en violant sa parole. Soldat énergique, il mena bien l'expédition, et la Colonie tomba en son pouvoir.
La prise de Montevido causa une émotion profonde dans la population de Buenos- Ayres. Elle en imputa toute la faute au vice-roi qui s'était chargé de défendre cette place importante, la clef de l'estuaire. Sous la pression populaire, l'audiencia dut voter sa déchéance et le faire jeter en prison. Des pouvoirs plus étendus furent conférés à Liniers, qui se trouva
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investi d'une véritable puissance dictatoriale et tribunitienne.
L'établissement des Anglais à la Colonie était un fait inquiétant. Ce port n'est, je l'ai dit, qu'à dix lieues de Buenos-Ayres. Liniers jugea qu'il fallait le reprendre. Il confia le commandement de l'expédition au colonel don Xavier Elio. Cet officier, qui jouera un rôle dans les événements subséquents que nous avons à raconter, appartenait à une noble et ancienne famille de Navarre. Il avait fait bravement la guerre contre les Maures à Oran et à Ceuta, et contre les Français dans le Roussillon. C'était au physique un fort bel homme, à l'air martial, mais au moral un vrai soldat du temps de Philippe II , dur jusqu'à la cruauté , orgueilleux et hâbleur.
Il réussit fort mal. Avec les 1,500 miliciens qu'on lui avait confiés, il ne sut, après avoir fait une proclamation ridicule dans laquelle il prétendit que les Anglais ne savaient pas combattre sur terre, que se faire surprendre et
mettre en déroute par Pack et ses 500 vétérans.
Jamais Buenos-Ayres n'avait couru un danger pareil à celui qui la menaçait. La flotte anglaise, forte de 20 vaisseaux de guerre, était maîtresse absolue du Rio de la Plata, et 90 transports s'apprêtaient à débarquer sur la rive occidentale une armée de près de 12,000 soldats aguerris, à qui il ne manquait ni cavalerie ni artillerie. A ces forces écrasantes Liniers n'avait à opposer que 8,600 combattants, dont 840 à peine étaient d'anciens soldats.
Le général Whitelocke opéra son débarquement le 28 juin à la baie de Barragan, située à douze lieues en aval de Buenos-Ayres. Arrêtés par des terrains marécageux , les Anglais avancèrent lentement. Leur avant garde ne se montra que le 2 juillet sur la rive droite du Riacliuelo. Liniers, prévenu de leur approche, les y attendait depuis la veille avec 7,000 hommes divisés en quatre divisions
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SOUS les ordres des colonels Balviani, Velasco et Elio et du capitaine de frégate Gutierrez de la Concha. Son armée comptait un assez grand nombre de cavaliers et était appuyée, d'après son propre dire, par 60 pièces de canon de différents calibres.
Nous possédons sur la seconde défense de Buenos-Ayres, en dehors du récit des historiens et des relations anglaises, trois documents importants, publiés pour la première fois par le général Bartolomé Mitre; ce sont : une lettre de Liniers au prince de la Paix, une autre lettre du même à l'empereur Napoléon, et enfin le rapport du cabildo au roi Charles IV. (I).
Quelque admiration et quelque sympathie que Ton éprouve pour Liniers, on est forcé de reconnaître, en étudiant ces documents, qu'il commit, au début de la lutte, plusieurs erreurs graves. Non seulement il n'avait ni barricadé
(1) Mitre, t. I, appendice 12, p. 496; appendice 13> p. 507, et appendice 14, p. 516.
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les rues, ni élevé aucun retranchement du côté de la terre pour abriter ses jeunes troupes et leur préparer des points d'appui en cas de revers, mais il commit la faute d'aller chercher Tennemi en rase campagne et celle plus grave encore d'adosser son armée au Riachuelo , sur lequel il n'existait qu'un seul pont, celui de Galvez.
C'est dans cette position qu'il offrit la bataille à Tavant-garde anglaise forte de 2,000 hommes sous le général Levison Gower. Celui-ci se garda bien de l'accepter, mais, par une série de fausses démonstrations, il trompa son adversaire sur le but qu'il se proposait, fit filer une de ses brigades derrière les petites collines qui bordent au sud la vallée du Riachuelo, et finit, en gagnant de vitesse avec la seconde brigade l'aile droite des Espagnols, par passer sans opposition la rivière à deux lieues en amont du pont de Galvez.
Liniers craignit d'être coupé. Aussi, laissant sur la rive droite du Riachuelo le colonel Bal»
viani avec deux de ses divisions et presque toute son artillerie, pour arrêter le gros des forces de Whitelock, qui pouvait arriver d'un instant à l'autre, il repassa à la hâte le pont de Galvez pour s'interposer entre les Anglais et la ville. Malheureusement, ses milices n'étaient pas, comme leurs ennemis, rompues aux marches forcées. De plus, le terrain à parcourir avait été transformé en fondrières par les pluies des jours précédents. Le mouvement qu'elles avaient à faire pour se porter au-devant des Anglais s'exécuta donc avec si peu de célérité et si peu d'ordre, que lorsque Liniers, qui avait pris les devants, se trouva en face des troupes de Gower, aux abattoirs de Miserere, à l'ouest de la ville, il ne put leur opposer que 500 hommes et 7 pièces de campagne. Avec son ardeur habituelle, il engagea néanmoins l'action par une canonnade qui fit subir aux Anglais des pertes sensibles. Pour y mettre fin, ceux-ci chargèrent à la baïonnette. Les Buenos-Ayriens ne tinrent
pas longtemps et prirent la fuite. Dans ce sauve-qui-peut général, les vaincus, qui avaient eu une soixantaine de tués et blessés, laissèrent 80 prisonniers et deux pièces de canon aux mains des vainqueurs. La nuit était venue. Entraîné par sa cavalerie dans une direction opposée à la ville, Liniers s'égara et dut se réfugier dans une maison isolée, où, suivant son expression, « il passa la nuit la plus ce amère de sa vie, craignant, s'il cherchait à tt rejoindre les siens dans l'obscurité, de « tomber dans quelque avant-poste ennemi » .
Buenos-Ayres ne dut ce soir-là son salut qu'à l'impéritie du commandant en chef des forces anglaises et à l'énergie du cabildo.
Si Whitelocke, au lieu de faire un détour en sortant de Quilmès, avait, comme son devoir le lui prescrivait, suivi de près son avant-garde et s'était trouvé à point pour la soutenir, il aurait pu profiter de la panique qui suivit le combat de Miserere pour pénétrer dans la ville et s'en emparer. Le général Gower,
qui n'avait pas Taudace de Beresford, ne se sentant pas soutenu par le gros de Tarmée, n'osa pas tenter l'entreprise avec des troupes épuisées par une journée de marche forcée et fort éprouvées par le feu des Espagnols qui leur avait mis 300 hommes hors de combat.
Dans la ville, la rentrée des fuyards et la disparition du chef aimé et obéi en qui, seul, on avait confiance, jetèrent les habitants dans la consternation. Tout semblait perdu. Les officiers espagnols s'étaient égarés ou avaient, comme le colonel Elio, laissé leurs troupes en chemin. Personne ne commandait plus. Seul, le cabildo ne s'abandonna pas. Gomme le sénat de la vieille Rome aux heures des grands revers, il sut se montrer à la hauteur du danger et le conjurer.
Sous la vigoureuse impulsion de l'alcade D. Martin Alzaga, il prit sur l'heure les mesures les plus énergiques. Il rappela en toute hâte le colonel Balviani laissé par Liniers à la garde du pont de Galvez avec deux divisions.
D'accord avec cet officier, il décida de ne défendre que la partie de la ville la plus rapprochée du fleuve. D'après ses ordres, on barricada les portes et les fenêtres de toutes les maisons, etl'on amassa sur les terrasses, qu'on garnit de tirailleurs, des munitions, des grenades et jusqu'à des pierres ; on coupa les rues par de profondes tranchées ; on réunit tout ce qui restait d'artillerie, car, dans l'affolement où la défaite avait jeté les chefs espagnols, bien des pièces avaient été enclouées; on établit des batteries et des épaulements à l'entrée des six rues aboutissant à la plaza Mayor, dont on fit le centre de la résistance, et on construisit d'autres retranchements tout le long du quadrilatère où l'on s'était concentré ; enfin, pour jeter une sorte de défi à l'ennemi et donner un point de ralliement aux fuyards et aux débandés des deux premières divisions, on illumina la ville comme aux jours de grandes fêtes.
Ces mesures habilement combinées et exé-
cutées avec autant de vigueur que de promptitude, changèrent la situation du tout au tout. Le 3 juillet, au point du jour, Buenos- Ayres était en partie en état de défense, et le courage était revenu au cœur de ses habitants. L'occasion que les Anglais avaient laissée échapper la veille ne devait plus se représenter.
Dans la matinée, Liniers avait pu rejoindre les siens au point de ralliement qu'il leur avait donné la veille. Après avoir reformé un petit corps, il entra dans la ville, où il reprit le commandement, à la grande joie de la population. Il compléta les préparatifs de résistance commencés par le cabildo et réorganisa les corps qui s'étaient débandés.. Comprenant l'erreur commise par lui en s'aventurant en rase campagne avec des troupes qui n'étaient ni aguerries ni manœuvrières, il se borna, pour tenir son monde en haleine, à livrer aux Anglais des combats d'avant-postes pendant les deux journées qui s'écoulèrent entre
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l'affaire de Miserere et Tassaut du 5 juillet.
Le général Whitelocke n'arriva que le 4 à réunir toutes ses forces devant la capitale du Rio de la Plata. Défalcation faite du corps du colonel Mâhon, qui gardait le pont de Galvez et sa ligne de retraite, il disposait de 8,500 hommes. Avant de recourir aux armes, il somma la ville de se rendre à discrétion.
Liniers répondit par un refus net et formel.
Whitelocke fixa l'attaque au lendemain.
Pour bien comprendre les événements du 5 juillet 1807, il faut se représenter ce que Buenos-Ayres était à cette époque. Cette ville, je l'ai dit à propos de sa reprise en 1806, formait une série d'îlots carrés, de manzanas, suivant l'expression espagnole, de 130 mètres carrés. Les maisons, n'ayant pour la plupart que le rez-de-chaussée et au plus un étage, se terminaient en terrasses. Une fois les portes et les fenêtres barricadées, ces îlots constituaient autant de petites enceintes fortifiées de 20 à 30 pieds de haut que le canon pouvait
démolir, mais contre lesquelles la mousqueterie était impuissante. Gà et là émergeaient des édifices publics et privés formant de véritables citadelles : au nord, l'arène destinée aux combats de taureaux, la Plaza de Toros sur la place du Retiro; un peu au sud, le couvent et l'église de Santa-Gatalina; au centre du rivage, la vieille forteresse et la plaza Mayor, bornée vers le nord par la cathédrale ; à deux manzanas, vers le sud, l'église de Saint-Dominique avec son clocher élevé, et enfin, à l'extrémité méridionale, l'hôpital de la Residencia, l'ancien couvent des Jésuites.
Les rues, larges de treize à quatorze mètres et tirées au cordeau, couraient dans deux directions, les unes du nord au sud, parallèlement au fleuve, les autres de l'est à l'ouest, c'est-à-dire de la campagne à la rive du Rio.
Le général Whitelocke avait trois moyens pour réduire Ruenos-Ayres : un blocus que l'appui de la flotte rendait facile, un bombardement ou une attaque de vive force. Seule-
ment, cette attaque devait être conduite avec méthode. Il ne fallait pénétrer au cœur de la ville qu'après avoir délogé ses défenseurs de toutes les positions qu'ils occupaient, de façon à ne pas laisser d'ennemis derrière soi. Une aveugle confiance dans la supériorité de ses troupes sur les milices argentines entraîna le commandant anglais à négliger toutes les précautions et à lancer ses colonnes à l'aveugle. Son armée occupait tout l'ouest de la ville, ayant en face d'elle les rues menant au fleuve. Il la divisa en trois corps : l'aile gauche sous sir Samuel Auchmuty, l'aile droite sous le général Craufurd, et le centre sous sa direction. L'aile droite et l'aile gauche eurent ordre de pénétrer dans la ville, la première vers l'extrémité nord, la seconde vers l'extrémité sud, en s'engageant à la fois dans plusieurs rues parallèles, de marcher droit au rivage sans brûler une amorce, en s'emparant, chemin faisant, des points fortifiés tels qu'églises et monuments publics, et, une fois
arrivées à leur but, de se rabattre sur la plaza Mayor, que le commandant en chef comptait attaquer de front en s'y portant directement par les deux grandes artères qui y aboutissaient de la campagne.
Les troupes anglaises marchèrent résolument au sacrifice. Elles s'avancèrent au pas accéléré avec une superbe impassibilité dans ces longues rues qu'un témoin oculaire appelle ce jour-là les sentiers de la mort. Elles furent accueillies par une grêle de projectiles. Du haut des terr^ses, hommes et femmes, maîtres et esclaves, animés'd'une fureur sauvage, les fusillaient presque à bout portant et leur lançaient des grenades, des briques, des pierres et jusqu'à de l'eau bouillante. Toutes les issues du rez-de-chaussée ayant été solidement barricadées, chaque maison était devenue une forteresse dont on n'aurait pu déloger les défenseurs que par un siège en règle. Pour ainsi dire, à chaque pas, de nouveaux obstacles se dressaient devant les assaillants : ici, de pro-
fondes tranchées; là, des retranchements armés de canons qui vomissaient sur eux des paquets de mitraille. Néanmoins, les colonnes anglaises atteignirent les points qui leur avaient été indiqués. Au nord, Auchmuty s'empara, après un combat sanglant, de la Plaza de Toros et du parc d'artillerie. 53 pièces de canon et 600 prisonniers tombèrent entre ses mains.
Sur sa droite, un de ses lieutenants enleva le couvent de Santa-Catalina. Au centre, Whitelocke s'avança presque jusqu'à la place. Au sud, le général Craufurd s'établit à la Residencia ; mais lorsque les Anglais voulurent se porter sur la plaza Mayor, la fortune qui leur: avait souri jusque-là les abandonna. Deux lieutenants d'Auchmuty, le major Vandeleur et le colonel Duff, après avoir échoué dans leurs attaques, furent enveloppés et obligés de mettre bas les armes. Au midi, Craufurd, qui s'était avancé de la Residencia vers la forteresse, se vit obligé de reculer et de s'enfermer dans l'église de Saint-Dominique. Liniers
le fit attaquer par des forces supérieures, appuyées par de Tartillerie. Menacé de voir l'église démolie à coups de canon s'écrouler sur lui, le général anglais dut se rendre à discrétion avec toute sa colonne.
C'était un grand succès. Les troupes de Whitelocke restaient, il est vrai, maîtresses de la Residencia et de la Plaza de Toros, ainsi que d'une partie des rues de l'ouest; mais elles avaient perdu en morts, blessés et prisonniers, 4,000 hommes suivant les uns, 2,000 suivant les autres, ce qui réduisait singulièrement leur nombre.
Liniers, qui, comme toujours, ne s'était pas ménagé pendant cette rude journée et avait même été blessé au' côté, ne se laissa pas enivrer par les avantages obtenus. Il pensa sagement qu'autant valait, si faire se pouvait, arrêter l'effusion du sang.
Il écrivit donc à Whitelocke pour lui proposer de lui rendre tous les prisonniers qu'il venait de faire, ainsi que ceux de l'année pré-
cédente, à la condition que les Anglais évacueraient le Rio de la Plata et rendraient la place de Montevideo. Il ajouta que dans Tétat d'exaspération où était la population, il lui était impossible de répondre du sort des prisonniers si la lutte se prolongeait.
Le général anglais répondit seulement le 6 à la lettre de Liniers par la demande d'une suspension d'armes de vingt-quatre heures.
Son but était de gagner du temps pour attendre l'arrivée de la brigade du colonel Mahon laissée à la garde du pont de Galvez, et pour tenter un nouvel et suprême effort. Le commandant des forces espagnoles le mit en demeure de répondre en un quart d'heure par un refus ou une acceptation pure et simple de ses propositions. N'ayant reçu aucune réponse dans le délai qu'il avait fixé, il fit attaquer la Residencia par le colonel Elio. Cet officier ne savait que se faire battre. Il fut repoussé avec perte.
Malgré ce petit succès, Whitelocke, compre-
nant qu'il ne triompherait pas avec les troupes qui lui restaient de la résistance d'une population nombreuse et exaspérée, se décida à accepter les propositions de Liniers, et il Ten prévint officiellement. Le traité qui consacrait la cessation des hostilités et Tévacuation par les Anglais de Montevideo et de tous les autres points qu'ils occupaient dans le Rio de la Plata fut signé le 7 juillet par le général Whitelocke et le contre-amiral George Murray pour l'Angleterre, et par Liniers, Balviani et Velasco pour l'Espagne. Ce traité, qui stipulait la restitution des prisonniers faits de part et d'autre, imposait aux Anglais l'obligation de se rembarquer dans les dix jours et de rendre dans un délai de deux mois la forteresse de Montevideo avec toute son artillerie et dans l'état où elle se trouvait au moment de sa reddition. Pour garantir l'exécution du traité, trois officiers de marque furent donnés en otage par les Anglais et par les Espagnols. Pour la seconde fois, Buenos-Ayres était
délivrée des Anglais, et cette fois sa délivrance entraînait celle de la colonie tout entière.
Gomme en 1806, la gloire en rejaillit sur Liniers. S'il avait commis, au début de la lutte, Terreur de trop compter sur la solidité de ses milices et sur leurs qualités manœuvrières, en les risquant en rase campagne contre les vieilles troupes de l'Angleterre, il n'en avait pas moins préparé le succès final, en créant des moyens de défense qui n'existaient pas et en faisant de cette population paisible une armée brave, résolue et disciplinée, qui avait, entraînée par son exemple, su défendre ses foyers avec une indomptable énergie. Ni ses compagnons d'armes, ni ses contemporains n'hésitèrent à attribuer à notre vaillant compatriote tout le mérite de sa victoire. L'enthousiasme des habitants pour leur chef adoré ne connut plus de bornes. Nous en retrouvons l'écho dans la lettre du cabildo au roi Charles IV. « Nous espérons, y est-il « dit, que Votre Majesté voudra bien tenir
« compte des services exceptionnels rendus « par le général de Liniers dans la reprise et « la défense de Buenos-Ayres. Il a su exalter « tous les courages et amener la population « à braver la mort pour sa religion, son roi tt et sa patrie. Il a su inspirer à ses troupes (c un merveilleux enthousiasme, et il a exposé ce sa personne aux plus grands périls pour (c conserver ces riches provinces à Votre ic Majesté. Le cabildo compte qu'il aura la « gloire de voir récompenser le mérite du « général à qui, par son vote, il a confié la « défense du pays. »
Chacun, du reste, mérite sa part de gloire : le cabildo, en aidant Liniers à préparer la défense et en prenant dans la nuit du 2 au 3 juillet les énergiques mesures qui sauvèrent la ville; la population, en abandonnant pendant onze mois ses travaux et ses occupations pour se consacrer entièrement à son apprentissage militaire, et en combattant à l'heure du danger avec un courage et une abnégation
dont riiistoire ne fournit que d'assez rares exemples.
Sous bien des rapports, Liniers était un guerrier du moyen âge. Il en avait Tesprit chevaleresque et la foi religieuse. Tout en inspirant à ses soldats une ardeur égale à la sienne, il avait su leur faire partager les sentiments généreux dont il était animé. Jamais un seul instant les combats engagés le 5 juillet dans les rues de la capitale n'avaient pris le caractère de cruauté sanguinaire et sauvage que devait revêtir un an plus tard la lutte de l'Indépendance espagnole. Au plus fort de la bataille, les défenseurs de Buenos-Ayres avaient pris soin des blessés anglais. Aussi, une fois les épées rentrées au fourreau, n'y eut-il plus, entre les ennemis de la veille, qu'un échange de procédés courtois. Liniers assista avec les membres de l'audiencia et du cabildo à l'enterrement des officiers anglais qui- avaient succombé dans la lutte, et leur fit rendre les honneurs militaires par quatre de
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ses bataillons. A quelques jours de là, il réunit dans un banquet les autorités de la ville et ses compagnons d'armes aux principaux chefs de Tarmée anglaise.
Les événements de Buenos-Ayres eurent un immense retentissement dans toute l'Amérique espagnole. Au fur et à mesure que la nouvelle s'en répandit, les populations célébrèrent par des fêtes publiques et des cérémonies religieuses le triomphe de leurs compatriotes sur les envahisseurs étrangers. Des frontières du Mexique à celles du Chili, le nom de Liniers fut acclamé par tous et devint aussi populaire qu'aucun de ceux des héros de la conquête.
Buenos-Ayres célébra aussi dignement sa délivrance. On rendit les honneurs funèbres à ceux qui avaient péri les armes à la main.
Le cabildo assura des pensions viagères à leurs veuves et à leurs enfants, et dt)nna des secours aux blessés. Une souscription publique réunit les fonds nécessaires pour donner la
liberté à soixante-dix esclaves d'entre ceux qui avaient montré le plus de courage. Leur afFranchissement fut l'occasion d'une touchante cérémonie. Enfin, une fête religieuse fut instituée en commémoration de l'heureuse délivrance de la ville et du vœu fait par Liniers, en 1806, d'offrir à la Vierge les drapeaux conquis sur l'ennemi.
La cour de Madrid, qui avait abandonné la Colonie à ses seules ressources, sans lui envoyer ni un homme, ni un fusil, ni un doublon, ne pouvait guère que ratifier le choix de la population et confier au libérateur de Buenos-Ayres, tout étranger qu'il fût, le poste dont le marquis de Sobremonte s'était rendu indigne. Elle nomma donc Liniers chef d'escadre et vice-roi des provinces du Rio de la Plata. Elle semble toutefois ne l'avoir fait qu'un peu à contre-coeur, car elle ne le nomma qu'à titre intérimaire, ce dont nous le verrons se plaindre plus tard. Enfin, elle lui donna la commanderie d'Arens dans l'ordre
militaire de Montesa, qui lui valut sans doute un beau revenu.
Pendant que l'Espagne récompensait ainsi le vaillant soldat qui lui avait conservé sa riche colonie, l'Angleterre frappait durement le général qui avait si mal soutenu l'honneur de ses armes. Traduit devant un conseil de guerre, Whitelocke se vit déclaré à jamais indigne de servir. Sir Home Popham, qui avait agi sans l'autorisation du gouvernement, passa, lui aussi, devant une cour martiale, mais il en fut quitte pour une réprimande.
C'était un vaste empire que cette viceroyauté du Rio de la Plata, que le libérateur de Buenos-Ayres était appelé à gouverner.
Elle embrassait le territoire qu'occupent aujourd'hui les quatre républiques de la Bolivie, du Paraguay, de l'Uruguay et de l'Argentine.
Pourtant, la tâche des prédécesseurs de Liniers avait été facile. La sienne était malheureusement hérissée de difficultés. Pour en venir à bout, il aurait fallu un véritable génie poli-
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tique. Or, si le vainqueur de Whitelocke était un brillant soldat et même un remarquable organisateur, ce n'était pas un homme d'État capable de maîtriser une démocratie. D'ailleurs, il faut bien le reconnaître, de plus habiles que lui auraient eu de la peine à y réussir. Entre le jour où Sobremonte avait été nommé vice-roi et celui où Liniers prit en main les rênes du gouvernement, une véritable révolution s'était accomplie dans les esprits. Les Anglais avaient répandu dans la Colonie des ferments de discorde et fomenté chez les habitants des désirs d'indépendance politique et de liberté commerciale qu'il était désormais impossible de contenir. Ceux-ci, abandonnés par la mère patrie à l'heure où elle aurait du les secourir, avaient pris l'habitude de se gouverner eux-mêmes et n'entendaient pas revenir aux errements du passé. Le cabildo, quoique composé en majorité d'Espagnols, avait pris la tête du mouvement populaire et avait concentré dans ses mains
tous les pouvoirs que Taudiencia n'avait pas su retenir.
C'était lui qui, par des impôts volontairement consentis et par des souscriptions patriotiques, avait réuni les ressources nécessaires à l'organisation de la défense, qui n'avait pas coûté moins de deux millions de piastres. Mais, bien que devenu une sorte de Convention dont la puissance contre-balançait celle du vice-roi, ce conseil ne pouvait agir que d'accord avec l'opinion publique. Toute tentative de résistance de sa part aurait été violemment réprimée par les milices qui, fières de leurs succès, avaient refusé après la victoire de déposer les armes, et qui formaienl, avec leurs chefs élus, une démocratie militaire absolument résolue à faire prévaloir ses volontés.
Toutefois, l'accord était loin de régner entre les différents éléments qui composaient cette force armée. Les bataillons espagnols, toujours imbus de la conviction de leur supé-
riorité sur les créoles et les races inférieures, voulaient maintenir la suprématie exercée par eux jusque-là. Très mécontents de voir des armes aux mains de ceux qu'ils considéraient comme leurs sujets, ils avaient demandé la dissolution des corps indigènes. Ceux-ci, qui aspiraient non seulement à ne plus avoir de maîtres, mais encore à dominer à leur tour, se refusèrent résolument à se dessaisir des armes dont ils avaient su si vaillamment se servir. Ils en appelèrent à Liniers. Celui-ci leur donna gain de cause. Son intérêt lui en faisait une loi.
L'àme du parti espagnol était don Martin Alzaga, cet énergique alcade qui avait si puissamment contribué à mettre Buenos-Ayres en état de défense dans la nuit du 2 au 3 juillet. Alzaga était un homme d'un caractère dominateur, impérieux et hautain, tout plein de l'orgueil de sa nation et imbu de ses préjugés. Liniers, malgré tous les services rendus au pays, restait à ses yeux un étranger, c'est-à-
dire un suspect. Ce sentiment avait été surexcité chez lui par le fait que le vice-roi devait son élévation à la population créole dont il était Tidole, et qui voyait en lui son protecteur et son chef.
Liniers se vit donc en butte à une sorte d'hostilité du parti espagnol, auquel le rattachaient pourtant son origine, ses intérêts et ses préférences, et il fut contraint de chercher son point d'appui dans la population créole et indigène. Dans ces conditions, c'était chose bien difficile que de gouverner cette démocratie divisée, remuante et armée, qui ne voulait plus pour chef qu'un exécuteur de ses volontés.
A l'époque qui nous occupe, les communications étaient rares et difficiles entre l'Espagne et sa colonie. Les croisières anglaises laissaient passer bien peu de navires. Partie par suite de ces difficultés, partie à cause des lenteurs calculées et des hésitations de la cour de Madrid, Liniers ne reçut qu'en mai 1808
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sa nomination au poste de vice-roi. La nouvelle de la révolution d'Aranjuez, de l'abdication de Charles IV et de l'avènement de Ferdinand VII arriva deux mois plus tard dans la colonie. Godoy était aussi détesté en Amérique que dans la Péninsule. Tout le monde applaudit à sa chute, et il y eut, malgré les profonds dissentiments qui existaient entre les colons, unanimité pour reconnaître le nouveau roi, à qui l'on se prépara à prêter le serment de fidélité.
Précisément à ce moment, l'envoyé de Napoléon débarqua à Maldonado, apportant la nouvelle des événements de Bayonne que la colonie ignorait encore. Jamais l'opinion publique n'avait été aussi peu favorable au renversement du souverain légitime au profit d'un usurpateur étranger. Espagnols et créoles avaient salué avec enthousiasme l'avènement du jeune roi, sur lequel ils fondaient, sans raison d'ailleurs, les plus belles espérances. Les uns et les autres avaient au cœur la haine
de toute domination étrangère, que ce fût celle de TAngleterre ou celle de la France, et pas plus les uns que les autres n'étaient disposés à accepter un changement de dynastie imposé à la mère patrie par le tout-puissant empereur qui était à cette époque l'arbitre de l'Europe continentale. Quant à Liniers, quels que pussent être ses sentiments, il ne pouvait que se soumettre à la volonté des populations, ^w^il n'était le chef obéi qu'à la condition d'en être en même temps l'instrument docile.