‹ Napoléon Ier et la fondation de la République Argentine; Jacques de Liniers, comte de Buenos-Ayres, vice-roi de La Plata, et le marquis de SassenayChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

r^aissance et famille du marquis de Sassenay. — Sa vie avant 1789. — Il est nommé député aux états généraux.

— Il émigré. — Ses campagnes pendant la Révolution.

— Il passe aux Etats-Unis et s'y livre au commerce.

— Voyages à Buenos-Ayres. — Retour en France. — Les tribulations d'un émigré. — Napoléon l'appelle à Rayonne.

L'histoire de l'envoyé de Napoléon, jusqu'au jour où il s'embarqua à Bayonne pour le Rio de la Plala,. n'offre pas, comme celle de Liniers, une suite presque ininterrompue d'actions d'éclat. Elle n'est cependant pas dépourvue d'intérêt, car elle nous fournit un nouvel exemple des dures épreuves qu'eurent à supporter les gentilshommes contemporains de la Révolution, jetés brusquement d'une vie

LE MARQUIS DE SASSEiSAY. 8*7

heureuse et opulente dans les misères et les souffrances de Fexil.

Né à Dijon le 25 novembre 1760, Glaude- Henri-Étienne Bernard, marquis de Sassenay, était le troisième des six enfants et Taîné des quatre fils de François-Marie Bernard, vicomte de Sassenay et de Chalon-sur-Saône, et d'Henriette-Flore Feydeau de Brou. Les Bernard de Sassenay appartenaient à la noblesse de robe. Le fondateur de cette famille, Etienne Bernard, avait, au temps de la Ligue, joué un rôle considérable en Bourgogne et aux états généraux de 1588 et de 1593. Ses descendants avaient presque tous fait partie du Parlement de Dijon. Le père d'Etienne était président à mortier. Celui-ci semblait donc devoir, lui aussi, entrer dans la magistrature. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Le président de Sassenay, quoique parvenu à l'une des plus hautes charges parlementaires et occupant dans son corps et à Dijon une grande situation de nature à assurer l'avenir de ses fils dans la

carrière qu'il avait suivie lui-même, résolut de faire de son aîné un homme d'épée. Quels que fussent les mobiles qui le poussèrent à rompre ainsi avec les traditions de sa famille, il est certain qu'Etienne de Sassenay entra en 1777 en qualité de sous-lieutenant au régiment de Berri-cavalerie, d'où il passa en 1781 comme capitaine au régiment de Condé-dragons.

Jusqu'à sa majorité et même après, le jeune officier eut à compter avec l'autorité paternelle, qui s'exerçait alors dans toute sa plénitude. Même sur la fin de l'ancien régime, les parents, surtout en province, ne gâtaient point leurs enfants comme le font ceux d'aujourd'hui. Le président de Sassenay n'était pas homme à abandonner la moindre parcelle de ses droits de père de famille. Il avait élevé ses enfants très sévèrement, presque durement, les tenant à distance et exigeant d'eux une obéissance passive et un respect presque religieux. Pour montrer ce qu'était sa manière

d'être vis-à-vis d'eux, il me suffira de dire qu'en voyage, il n'aurait jamais eu la pensée d'offrir même à son fils aîné une place dans sa chaise, et qu'il l'obligeait à galoper à ses côtés sur un bidet de poste.

Le président mourut en 1 783, laissant à ses héritiers une fortune qui ne devait pas être inférieure à 4,300,000 livres, somme considérable pour l'époque. Par son testament, il avait institué son fils aîné son légataire universel. Après payement de ce qui revenait à ses frères et sœurs, Etienne de Sassenay se trouva à vingt-trois ans à la tête d'un patrimoine de tout près de 3 millions de livres.

La possession de ce magnifique héritage ne fit pas perdre la tête au jeune capitaine. Il sut l'administrer et en user sagement. Les six années qui s'écoulèrent de la mort de son père à la réunion des états généraux furent incontestablement pour lui une période heureuse.

Riche, bien allié et partant bien posé dans le monde, il vit s'ouvrir devant lui les portes de

tous les salons à Paris comme en province, et il put jouir des derniers beaux jours de cette société du dix-huitième siècle si gaie, si aimable et si brillante, qui allait disparaître dans la tourmente révolutionnaire, laissant au cœur de tous ceux qui avaient vécu au milieu d'elle de doux souvenirs et d'amers regrets.

La vie militaire n'avait à cette époque rien de pénible pour un officier ayant de la fortune. Les congés de semestre s'obtenaient facilement. Sassenay en usa largement. De plus, il eut la chance d'avoir de bonnes garnisons :

Besançon, de 1783 à 1787; Metz, de 1788 à 1789. Les ressources de société abondaient dans ces deux villes, et les officiers y étaient bien accueillis. A Metz, nous le savons par des mémoires contemporains, les plaisirs ne manquaient pas. Pendant le temps que le régiment de Condé-dragons y passa, il y avait spectacle cinq fois par semaine, des assemblées les autres jours, et tous les soirs du monde et un souper chez Mme de Bouille, la femme du général.

Quoique bien jeune encore au moment où commença le grand mouvement de 1789, le marquis de Sassenay avait su se créer dans sa province, autant par sa libéralité que par la douceur et la dignité de son caractère, une influence dont il devait recueillir les fruits même à son retour d'exil, après la perte de sa fortune et de ses privilèges. Cette influence lui valut d'être choisi par la noblesse du bailliage de Chalon-sur-Saône pour la représenter aux états généraux.

Le jeune député, tout en reconnaissant la nécessité d'apporter de grands changements dans la constitution du royaume, était loin de partager l'engouement d'une partie de l'aristocratie pour les idées nouvelles. Il fut donc de ceux qui s'opposèrent jusqu'au bout à la fusion des trois ordres. Nous trouvons son nom dans la liste des membres de la noblesse qui, dans la séance du 30 juin, déposèrent, avant de prendre place dans l'assemblée, des protestations contre la mesure qui violait les

privilèges de leur ordre. En agissant ainsi, il se conformait au mandat formel qui lui avait été donné par ses électeurs (1).

Le marquis de Sassenay ne fit pas longtemps partie de la Constituante. Soit dégoût pour les luttes parlementaires, soit conviction de l'impuissance de son parti à arrêter le torrent révolutionnaire, il se décida promptement à renoncer à son mandat de député, et il donna sa démission le 10 novembre 1789 (2).

Dès les premiers jours de la Révolution, la vie était devenue bien difficile pour ceux qui avaient appartenu aux classes privilégiées. Il n'y avait plus pour eux de sûreté nulle part. Dans les campagnes, les paysans brûlaient les châteaux pour détruire les titres féodaux, et maltraitaient leurs anciens seigneurs. Dans les villes, la situation n'était pas meilleure.

(1) L'abbé Bauzon, Recherches historiques sur la persécution religieuse dans le département de Saône^et-Loire pendant la Révolution, p. 405.

(2) Dictionnaire des parlementaires , t. I, p. 278. — Archives parlementaires, t. VII, p. 173, 205, et t. IX, p. 731.

Tous les membres de l'aristocratie étaient espionnés et dénoncés par leurs domestiques et leurs fournisseurs, et insultés dans la rue par la populace qui y régnait en maîtresse absolue. Nulle part les débiteurs ne payaient plus leurs dettes. A l'armée, l'officier noble était mal vu de ses soldats et n'était plus obéi qu'à la condition d'afficher les sentiments les plus exaltés. Si pour beaucoup l'émigration fut une affaire de mode, pour le plus grand nombre elle fut une nécessité. On quitta le pays pour sauver sa vie et celle des siens.

Le marquis subit le sort commun. Si son château de Sassenay ne fut ni pillé ni brûlé comme tant d'autres demeures seigneuriales, il le dut à l'attachement que ses anciens vassaux avaient conservé pour lui. Les idées révolutionnaires avaient pourtant fait des prosélytes dans les communes de Cressey, de Virey et de Sassenay, où se trouvaient ses propriétés; mais elles y étaient tempérées par des idées religieuses que la Terreur même ne

parvint pas à déraciner. Le ci-devant seigneur aurait donc pu vivre à peu près tranquille dans son château sans le voisinage de Chalon. Cette ville, livrée à la tyrannie d'un petit nombre d'énergumènes, était devenue un foyer révolutionnaire très menaçant pour les gentilshommes des environs. Dijon était également en proie aux jacobins. Jusque vers le milieu de 1792, ce fut encore à Paris où les nobles furent le moins exposés aux violences populaires. Aussi Sassenay séjourna-t-il le plus habituellement dans cette ville, après avoir donné sa démission de député. Mais s'il y trouva un calme relatif, il n'en eut pas moins à lutter contre des difficultés d'argent qui devinrent de jour en jour plus grandes.

Personne ne le payait plus, ni ses fermiers ni ceux auxquels il avait prêté de l'argent, et les rares débiteurs qui voulaient bien s'acquitter de leurs dettes se libéraient en assignats dépréciés.

Sassenay hésita longtemps à s'expatrier.

C'était s'exposer à voir ses biens confisqués. Pourtant, la situation finit par devenir si menaçante en juin 1792, qu'il se décida à quitter la France. Il prit toutefois la précaution de se faire délivrer par la municipalité du quartier du Temple, où il habitait, un passeport pour les États-Unis d'Amérique, avec lesquels on était en paix. Ce passeport fut établi au nom du citoyen Bernard Sassenay, car les titres et la particule avaient depuis longtemps été bannis du langage révolutionnaire.

Sassenay avait, avant de prendre le chemin de l'exil, réalisé toutes ses ressources et réuni une trentaine de mille francs en or. Il prit passage sur un navire américain qui faisait escale en Angleterre, il débarqua dans ce pays, et, après avoir mis son pécule en lieu de sûreté, il en partit pour rejoindre les émigrés rassemblés sur le Rhin. C'était presque un devoir pour un officier appartenant à la noblesse. Les idées des membres de l'aristocratie d'alors n'étaient pas celles professées

aujourd'hui. La patrie et la royauté ne faisaient qu'un dans leur esprit. En combattant la Révolution, dont le but avéré était le renversement du trône, ils croyaient combattre pour la France elle-même. L'alliance avec l'étranger pour rétablir la vieille constitution du royaume n'avait rien de déshonorant à leurs yeux. Turenne et Condé n'avaient-ils pas, au siècle précédent, appelé l'Espagne à leur secours dans leurs luttes contre Mazarin; et au dehors les Jacobites anglais n'avaient-ils pas, depuis 1689, prêté à nos rois, alliés des Stuarts, l'appui de leurs épées pour combattre Guillaume III et la maison de Hanovre?

Sassenay prit du service dans le corps de Condé. Bien des raisons le déterminèrent à préférer ce corps à l'armée des Princes. Il sortait d'un régiment portant le nom de Condé, il était d'une province dont les princes de cette maison avaient été gouverneurs de pères en fils jusqu'à la Révolution; enfin, comme la plupart des officiers, il avait plus

confiance dans les talents militaires du vainqueur du duc de Brunswick à Johannisberg (1), que dans ceux des chefs de l'armée de Coblence. En sa qualité d'ancien dragon, il s'enrôla dans la cavalerie et fut nommé fourrier dans la compagnie que commandait son cousin de Noinville. Il dut s'équiper et se monter à ses frais, et subvenir avec une maigre solde h son entretien et à celui de son cheval.

La campagne de 1792 ne fournit au corps

(1) 1762. Il s'agit du duc héréditaire Charles-Guillaume- Ferdinand-de Brunswick, que Frédéric II aimait comme son fils et regardait comme son meilleur élève. A la paix, Brunswick fit un voyage en France; sa première visite fut pour le prince de Gondé, à Chantilly; que Louis XV avait doté de plusieurs canons pris sur les Prussiens à Johannisbprg. Ces trophées ne pouvaient réveiller dans le cœur du duc allemand que d'amers regrets. Condé s'était empressé de les faire disparaître, et, touché de cette attention délicate, Brunswick ne put que dire : « Ah! prince, vous m'avez « vaincu deux fois : à la guerre par vos armes ; dans la paix « par votre modestie. » (GrÉtiîïeau-Jolt, Histoire des trois derniers princes de la maison de Condé, 12, 13, 14 et 15.) Ce fut ce même Brunswick qui commanda l'armée prussienne pendant la campagne de 1792.

de Condé aucune occasion de se signaler. Sassenay ne put que s'acquitter de ses devoirs militaires avec la conscience qui faisait le fond de son caractère. Il réussit toutefois à se faire beaucoup d'amis, dont quelques-uns furent très utiles à sa femme en 1810, comme nous aurons à le dire plus loin.

Le corps de Condé faillit avoir au commencement de 1793 le sort de l'armée de Coblence. Le prince, qui avait épuisé toutes ses ressources et tout son crédit, ne pouvait plus subvenir à la solde de ses soldats et de ses officiers. Les Autrichiens ne voulaient pas donner d'argent et parlaient de licenciement. Chacun dut penser à se tirer d'affaire comme mieux il pourrait. Le marquis fit, à ce moment, la connaissance du baron Charles de Hompesch, qui lui offrit d'entrer au service de l'Angleterre avec le grade de lieutenant. L'offre était tentante pour un pauvre diable qui n'avait plus que son épée pour gagne-pain et qui se voyait menacé d'être licencié. Il accepta

donc la proposition du baron et partit avec lui.

L'Angleterre avait déclaré la guerre à la France après l'exécution de Louis XVL Gomme son armée était peu nombreuse, elle avait cherché à recruter sur le continent des corps auxiliaires, en accordante des officiers étrangers des commissions de colonels, à la condition qu'ils lèveraient des régiments dont elle se chargeait de payer la solde. Au nombre des officiers ainsi commissionnés se trouvait le baron Charles de Hompesch, noble bavarois de vieille race. Il avait débuté au service de l'Autriche, qu'il avait dû quitter pour avoir pris, en qualité de magnat, une part trop active à l'opposition de la noblesse hongroise à la cour de Vienne. Passé au service de la Prusse, il avait été nommé major de cavalerie et s'était acquis l'amitié du Roi par diverses actions d'éclat qui lui avaient valu une réputation méritée de bravoure et d'audace. Je n'en citerai qu'une : elle montre ce

dont il était capable. Un jour, pendant la campagnede 1792, FrédérioGuillaume s'étant plaint qu'il manquait de renseignements sur les mouvements de l'armée française, Hompesch partit avec cinq hussards, se jeta audacieusement sur un avant-poste d'infanterie, enleva à la force du poignet un fantassin dans le rang, jeta son homme en travers de sa selle et, tournant bride, regagna son camp sous une grêle de balles dont pas une ne l'atteignit. 11 conduisit son prisonnier au Roi, qui l'interrogea et en obtint les informations souhaitées.

D'après le témoignage d'un des frères Hompesch, le nouveau colonel trouva dans Sassenay un auxiliaire des plus utiles pour la formation de son régiment de hussards, dans lequel entrèrent probablement beaucoup d'anciens soldats des régiments allemands au service de France avant la Révolution. Soit pour dissimuler sa qualité d'émigré, s'il venait à être fait prisonnier, soit tout simplement peut-

être pour rendre son nom plus facile a prononcer pour des bouches allemandes et anglaises, il le germanisa en transformant Sassenay en Sassenheim. C'est sous ce dernier nom qu'il fut commissionné par le War office et qu'on le voit figurer dans une liste de l'armée anglaise de 1795.

Les hussards de Hompesch firent dans le corps du duc d'York toute la campagne de France et des Pays-Bas de 1793 à 1795. Cette campagne, dans laquelle les alliés laissèrent échapper, après la bataille de Nerwinde et la défection de Dumouriez, une occasion unique de marcher sur Paris et de mettre fin au régime de la Terreur, se termina pour l'armée anglaise par une série de défaites qui l'obligèrent à évacuer la Hollande. Le général de Walmoden, qui avait pris le commandement après le départ du duc d'York, ne céda le terrain que pied à pied et fit une fort belle retraite des bords de la Meuse aux rives de l'Ems. Mais, pour ses soldats, cette retraite fut

horrible. Tout contribua à augmenter leurs souffrances : un hiver d'une rigueur exceptionnelle, r imprévoyance du commissariat incapable de pourvoir à aucun de leurs besoins, Tinsuffisance du service médical, cause de la mort de la plupart des blessés, et enfin le mauvais vouloir, pour ne pas dire l'hostilité des populations qui fermèrent partout les portes des villes à leurs alliés de la veille, en leur refusant vivres et abris. Ce ne fut qu'à Brème que ces malheureux trouvèrent enfin un bon accueil et purent se refaire de leurs fatigues. La mauvaise fortune continua à les poursuivre, et, lorsqu'ils prirent la mer en avril 1795 pour regagner l'Angleterre, ils eurent à subir une violente tempête qui dispersa le convoi qui les portait.

Pendant cette campagne de deux ans, Sassenay s'était courageusement comporté. Le gouvernement anglais récompensa ses services en le nommant capitaine en juillet 1795.

Le baron de Hompesch n'avait pas fait avec

ses hussards la dernière partie de la campagne. Tombé dans une embuscade au commencement de 1794, il avait été fait prisonnier, conduit à Paris et enfermé au Temple, où, jusqu'à la chute de Robespierre, sa vie fut en péril. En 1795, lorsque la République entra en négociations avec Frédéric-Guillaume, il fit valoir son titre d'officier prussien et fut mis en liberté. En traversant l'Alsace, on l'arrêta de nouveau dans un village comme officier anglais et on l'enferma dans une chaumière. Il s'enfuit par la cheminée et gagna le Rhin, qu'il passa de nuit à la nage. Sur l'autre rive, il rencontra aux avant-postes autrichiens un vieux camarade qui lui fournit des vêtements et de l'argent. 11 regagna promptement l'Angleterre, où il reprit le commandement de son régiment, exercé en son absence par son frère Christian, qui en était lieutenant-colonel.

Le gouvernement anglais n'accorda pas un long repos aux hussards de Hompesch. Dès le

mois de novembre 1795, il les fit partir pour les Antilles, où se poursuivait, depuis 1793, une guerre qui lui coûtait cher en hommes et en argent. La traversée fut épouvantable.

Elle débuta par une tempête restée célèbre, dans laquelle périrent nombre de transports chargés de troupes. Des vents contraires et d'autres accidents de mer retardèrent si bien la flotte, qu'elle n'arriva à Saint-Domingue qu'en mai 1796. On peut juger de l'état dans lequel devaient être les hommes et les chevaux, après avoir eu à supporter pendant tant de mois les misères et les souffrances d'un pareil voyage. Cette traversée fut le prélude de misères et de souffrances plus grandes encore.

La partie française de Saint-Domingue avait été jusqu'au début de la Révolution le plus beau fleuron de notre couronne coloniale (1). La proclamation des Droits de

(1) V. SciiOELGUEit, Toussaint-Louverture, p. 2.

l'homme, en août 1789 (l), y sema les premiers ferments de discorde. Les hommes de couleur, mulâtres et quarterons, tenus jusque-là dans une dépendance humiliante, furent les premiers à revendiquer les mêmes droits civils et politiques que les blancs. Ces droits, ils ne les voulaient que pour eux seuls, et non pour les nègres. Possesseurs du 4iers des terres et du quart des esclaves (2), ils n'avaient aucun intérêt à l'affranchissement de la population servile. Leurs revendications, tour à tour repoussées et admises par l'Assemblée nationale et par les blancs, jetèrent la désunion parmi ceux-ci et amenèrent entre eux des conflits sanglants. Les hommes de couleur finirent par en appeler aux armes. Les nègres, après être restés indifférents aux luttes de leurs maîtres , se soulevèrent à leur tour.

Cette révolte fut atroce. Elle couvrit l'île de

(1) 20 août 1789. Bûchez, Histoire de la Coustituanto, t. II, p. 396.

(2) V. ScuOELCUEB, Toussaint-Loiivertiwe, p. 49.

ruines et Tinonda de sang. Elle marqua la fin de la prospérité de Saint-Domingue. Plus de 10,000 blancs émigré rent et allèrent chercher un refuge à la Jamaïque, aux États-Unis et en Angleterre. D'autres les suivirent plus tard; mais dès lors tous ceux, émigrés ou non, dont la proclamation des grands principes de 1789 avait causé la ruine, prirent en haine la mère patrie et en appelèrent à l'étranger. Ils proposèrent au gouvernement anglais de lui livrer l'île, sous la condition qu'il y rétablirait et y maintiendrait l'ancien ordre de choses. Cette offre tentante fut acceptée aussitôt que la guerre eut été déclarée à la France en 1793.

Si, dès le début des opérations, l'Angleterre avait fait un effort décisif, il est probable que l'entreprise eût été couronnée de succès. Malheureusement pour elle, elle ne sut ou ne put pas faire cet effort. Elle commença par envoyer en 1793, sous le lieutenant-colonel Whitelocke, qui devait être en 1807 l'adver-

LE MARQUIS DE SASSEiNAY. 107

saire de Liniers, un petit corps de 800 hommes qui fut doublé dans le courant de Tannée, mais qui ne réussit qu'à occuper quelques points du littoral. En 1794, elle envoya des renforts plus considérables, composés, en partie, d'émigrés français. Mais elle ne se décida qu'à la fin de 1795 à faire partir, sous le général Howe, une véritable armée de 7,000/ hommes, dont faisaient partie les hussards de Hompesch, et qui n'arriva, je l'ai dit, qu'en mai 1796. Les circonstances avaient bien changé depuis 1793; favorables alors, elles ne l'étaient plus en 1796. Les mulâtres libres et les nègres affranchis en 1 793 s'étaient aguerris et formaient sous des chefs d'une incontestable habileté, comme Bigaud et Toussaint-Louverture, une armée nombreuse, disciplinée et, qui plus est, à l'abri des influences climatériques si funestes aux Européens. Les Anglais eurent cependant des succès. Ils s'emparèrent de la plupart des ports et même du centre de l'île. Mais, en 1797,

Toussaint-Louverture, devenu général de division de la République, leur reprit les districts de l'intérieur où ils s'étaient établis et les réduisit à la possession de quelques villes du littoral, qu'ils se virent obligés d'évacuer l'année suivante. Cet insuccès fut surtout l'œuvre d'un climat dévorant, sous l'influence duquel l'armée anglaise se fondit comme la glace sous les rayons du soleil. La fièvre jaune fit dans les rangs d'horribles ravages.

L'un des meilleurs historiens de cette époque troublée, le baron Pamphile de Lacroix, évalue ses pertes à 30,000 hommes pendant toute la durée de la guerre (de 1793 à 1798) (1). Cette évaluation est probablement exagérée, car il ne semble pas que tous les envois de troupes réunis aient jamais atteint ce chiffre. Après l'arrivée du général Howe et de ses 7,000 hommes en mai 1796, le total des renforts successivement arrivés dans l'île

(1) Metnoire pour servir à C histoire de la révolution de Saint-Domingue, 2 vol. in-8% 1819, t. I, p. 333.

ne devait pas dépasser 13,000 hommes. Or, un rapport fait au Parlement en 1797 constate que le SO» septembre 1796, c'est-à-dire quatre mois après le débarquement du général Howe, l'armée avait perdu, depuis le début de la guerre, entre morts, libérés pour incapacité de service et déserteurs, 7,986 Anglais et 1,067 auxiliaires européens, soit ensemble 9, 053 hommes (1). Les hussards deHompesch furent un des corps les plus éprouvés. Vers le milieu de 1797, il ne restait de ce régiment, qui comptait 616 cavaliers le 1" novembre 1794, que 7 hommes valides entre officiers et soldats. Parmi les victimes de l'épidémie figurait Christian de Hompesch, le second frère du colonel ; celui-ci et Sassenay, devenu major pendantlacampagne, étaient du nombre des sept assez heureux pour avoir échappé aux balles et à la maladie.

Réduits au rôle de chefs sans soldats, le

{i)Annual Résister, 1797, Appendix to chronicle, p. 110.

colonel et son major abandonnèrent la partie. Hompesch partit pour l'Angleterre. Il y fut nommé général, prit part à l'expédition de Walcheren et mourut en 1812 dans une propriété qu'il avait achetée à Windsor.

Sassenay ne retourna pas en Europe. Les cinq années qui s'étaient écoulées depuis le jour où il avait pris le chemin de l'exil avaient marqué dans sa vie. Si, pendant les campagnes de 1793 et de 1794, il n avait eu à endurer que les misères et les privations inhérentes à la guerre, la retraite de Hollande, la traversée de l'Atlantique et la campagne de Saint-Domingue avaient été pour lui des périodes de véritables souffrances. Mûri par elles, il en était venu à regretter d'avoir quitté son pays, où Tordre tendait à se rétablir, et d'avoir mis son épée au service de la vieille ennenjie de la France. Aussi profita-t-il de l'occasion que lui offrait la destruction de son régiment pour donner sa démission et pour quitter l'armée anglaise. Ayant toujours eu la sagesse

de vivre avec sa solde, il avait conservé à peu près intacte la petite somme qu'il avait emportée en émigrant. Avec ce modeste capital, il résolut de tenter fortune aux États-Unis.

Lancaster, dans l'État de Pensylvanie, fut la première ville de l'Amérique du Nord où s'établit le marquis de Sassenay, devenu tout simplement pour ses nouveaux concitoyens Bernard Sassenay, esquire. Cette ville paraît lui avoir été indiquée comme un endroit où il pourrait vivre à bon marché. Peut-être aussi y fut-il attiré par la présence de colons émigrés auxquels il avait été recommandé par les amis qu'il s'était faits à Saint-Domingue pendant la guerre. Il n'y séjourna toutefois pas longtemps, et, en mars 1798, il se transporta à Wilmington, dans l'État de Delaware. Il y rencontra une famille créole dont il ne tarda pas à devenir l'ami et le commensal. Cette famille, qui avait compté parmi les plus opulentes de Saint-Domingue, se composait de six personnes : Alexandre Bretton des Chapelles, ses

trois sœurs, dont la plus jeune n'était pas mariée, et ses deux beaux-frères, Pierre de Bauduy , un colon émigré, et le baron John Keating, ancien officier de la brigade irlandaise. Tout ce monde, qui avait mené dans la colonie, avant l'abolition de l'esclavage, l'existence la plus fastueuse, se trouvait dans une position des plus précaires. Les hommes faisaient du commerce pour gagner leur vie, et les femmes s'occupaient bourgeoisement des soins du ménage.

Bien accueilli dans cet intérieur où régnaient la plus franche cordialité et la plus complète union, Sassenay ne tarda pas à s'éprendre de Fortunée, la plus jeune des trois sœurs, et demanda sa main. Fortunée avait vingt ans et une jolie figure. C'était le plus clair de son avoir. Malgré la différence d'âge qui existait entre elle et lui, elle avait conçu de l'amour pour l'émigré, dont les manières élégantes et la bonté l'avaient séduite, et elle accueillit avec joie la proposition de devenir sa femme.

Sa résolution fut ratifiée par les siens, et le mariage fut célébré en mai 1798, dans l'église catholique de Wilmington.

Ce petit roman d'amour fut une éclaircie dans la vie de Sassenay, si sombre depuis la Révolution. Pourtant, les deux époux n'étaient pas plus riches l'un que l'autre. S'ils pouvaient caresser l'espoir bien vague alors, lui de rentrer un jour en possession d'une partie de ses terres de France, elle de voir la plantation de sa famille redevenir une exploitation fructueuse, ils ne pouvaient compter pour soutenir leur ménage, à l'heure où ils unirent leur destinée, que sur ce que Sassenay pourrait gagner par son industrie. Ses deux beauxfrères s'occupaient de commerce ; il suivit leur exemple, travailla avec eux et chercha à combiner des opérations fructueuses. Les notes qu'il a laissées témoignent de son énergie et de sa persévérance à apprendre le métier de négociant, et du soin apporté par lui dans l'étude des affaires qu'il entreprit.

Le commerce avec l'Amérique du Sud était passé, par suite de la guerre que se faisaient les Espagnols et les Anglais, des mains de ceux-ci dans celles des neutres, qui fournissaient les colonies des marchandises européennes et qui en exportaient les produits. Ce commerce, tout en présentant d'assez grands risques, à cause de l'âpreté des douanes espagnoles, toujours prêtes à contester les déclarations des importateurs et à confisquer les chargements, offrait aux gens hardis des chances de très gros bénéficesi Après s'être bien rendu compte de la nature des marchandises dont le placement était le plus facile dans les ports du Rio de la Plata, où l'on trouvait comme fret de retour des cuirs et des pelleteries recherchés aux États-Unis et en Europe, les trois beaux-frères se décidèrent à tenter fortune de ce côté. Gomme leurs capitaux étaient insuffisants, ils s'associèrent à une maison de Philadelphie qui leur fournit des fonds. En trois années, ils expédièrent trois gros chargements :

LE MARQUIS DE SASSEiNAY. U5

le premier dans les derniers jours de 1799, sur le Wilmington ; le second en novembre 1800, sur le Fabius, et le dernier en août 1801, sur la Louisa, Sassenay partit sur le premier et sur le dernier navire en qualité de subrécargue, Bauduy sur le second. Ce fut pendant

son premier séjour à Buenos-Ayres, de février à juillet 1800, que l'ancien officier de Gondédragons et des hussards de Hompesch fit la connaissance de Liniers et se lia intimement avec lui.

Les deux premières opérations furent heureuses; là dernière se termina sinon en perte, du moins sans bénéfice. Elle obligea Sassenay à séjourner à Buenos-Ayres de septembre 1801 à mai 1803. Le chargement fut saisi par la douane et ne fut rendu qu'après d'interminables démarches et sous la garantie de négociants du pays, qui abusèrent de la situation pour le faire mettre en vente publique et le racheter à vil prix, au grand détriment des expéditeurs.

Les cinq années pendant lesquelles Sassenay fit du commerce avec le Rio de la Plata ne furent pas pour lui un temps heureux. « C'en est fait pour moi des douceurs de Texistence » , écrivait-il, en 1801, à Tun de ses frères, exilé comme lui sur une terre étrangère. Il disait vrai. Le métier était dur, et les risques constants. Sur ces cinq années, il en avait passé plus de la moitié loin de son foyer, partie dans des voyages de mer très pénibles, partie à Buenos-Ayres, où pendant son dernier séjour surtout il avait été en proie aux plus vives et aux plus cruelles angoisses, s'étant cru maintes fois sur le point d'être ruiné. Aussi, à la suite de ce dernier voyage au Rio de la Plata, céda-t-il aux instances de sa femme et se décida-t-il, quoique sans confiance dans Fissue de la tentative, à rentrer en France pour profiter du décret d'amnistie promulgué par le Sénat le 6 floréal an X, et pour tâcher de se faire restituer ensuite ceux de ses biens qui n'avaient point encore été vendus.

CARTE DE L'ÉTAT-IVIftJOR

Tout 1g monde coDDait, au moins de nom, la Carie de France qui est publiée par le Service géographique do l'armée sous le nom de Carte de l'Etat-Major, et sait qu'il n'en existe pas de plus complète. Celte Carte est, en effet, à l'échelle du SO.OOO-, c'est-à-dire qu'une distance de 800 mètres y est représentée par 1 centimètre, une distance de 8 kilomètres par 10 centimètres. Aussi a-t-il iallu, pour représenter la France entière, diviser k carte en 273 feuilles; et chacune de ces feuilles est le plus souvent, divisée elle-naéine en quatre quarts.

Pour se procurer la carte de sa localité et du 4)ajs enïii-onnant, ou toute autre pai-tie de la France, il suffit d'envoyer à la UBRAIBIB PLON, rue Garanoière, 10,à Paris, sous enveloppe affranchie, fr. 73 en mandat ou timbres-poste, en indiquant bien lisiblement : 1° son nom et son adresse; 2° le canton auquel appartient la localité dont on veut avoir la caite.

EXTRAIT DU CATALOGUE i Cafter publié» par le 8er?ice jéojrapluque de l'Année

CABTE DE FRANCE au SSO.OOO", eu 33 feuilles. Réduction au quart ùe la carte de l'ÉUt-Major au Sû.OOO".

Gravure sur cuivre. La feuille 2 fr. »

Par la poste 2 fr. 20

Report sur ziac, la feuille fr. 50

— — Par la poète fr. 85

de leurs biens. M. Forneron, dans son His-

CARTE DE FRANCE nu SUO.QOO'. Cette carte est composéo lie 15 feuilles divisées en quarts de feuille, elle est imprimiJe en couleurs au moyea de 5 planches. La Teuille

ilirïsce en i quarts 1 l'r. 50

Pai-lapoala 1 (r. 70

CARTE GÉNÉRALE DE L'ALGÉRIE au 800.000'. ftcpoi-t

suiziiic, eu couleurs- Quatre l'euilles 4 Sr. ■

Par la poate 4 fr. 40

CARTE DE LA TUNISIE au 800,000% gravure sur ïine.

Deax feuilles eu trois couleurs 2 Tr. >

Parla poate 2 fr. 20

CARTE DE L'AFRIQUE au 8,000.000', eu six feuilles. Une feuille parue daaaaot le nord^ouesl de l'Afrique jusqu'au lac TciiBil.

Prix : la feuille, 1 tr.; par la poste 1 fr. 16

AVIS. — Tour loui temeigaemsnls concErnunl les publication du Scrïico géDgmphiqge d» l.rinée. s'a.|i«ii-v PX.ON Bt joindre ua Liiubre-poile pour Ja rOpoauû,

A la

I Libri

GRAND ATLAS DÉPARTEMENTAL DE LA FRANCE ET DE L'ALGÉRIE, renfermoul Kl cartes eu quatre cauleur;i, dout une carte pour cbacuo di.'S dëparlemeuLs de la France, uae carte pour le terrJlo'u'e de Bulfort et une carte pour ciiaoune desprovincea do l'Algitrie.

Priï de l'Atlas relié 26 fr. a

Priïdechaquccarte.Ofr.SOiparlapûste- It. 60

— — daus ua carton fr, 65

Parla poste fr. 75

ATLAS DE STIELER 85 fr. .

qui n'avaient point encore élé vendus.

Dès 1798, Sassenay avait cherché à se faire rayer de la liste des émigrés. Il avait fait dans ce but des démarches auprès du résident français à Philadelphie et auprès des autorités de Saint-Domingue. D'autres démarches avaient été en même temps tentées en France en sa faveur, notamment par un de ses anciens collègues de la Constituante, Dupont de Nemours, dont il avait fait ou refait la connaissance en Amérique. Néanmoins, aucun résultat n'avait été obtenu, et il figurait toujours sur la liste de proscription, lorsque lui et sa femme se retrouvèrent à Orléans à la fin de Tété 1803, lui arrivant de Buenos-Ayres, elle venant de Wilmington.

La plupart des écrivains qui se sont occupés de rhistoire du Consulat nous représentent cette période comme une ère d'apaisement et de concorde. Ils nous montrent les bannis rentrant en foule en France, tout heureux de s'y retrouver et bientôt remis en possession de leurs biens. M. Forneron, dans son His-

toirc des émigrés, a été un des premiers à signaler des ombres à ce brillant tableau. Si le Premier consul, en véritable chef d'État, mit à exécution la généreuse et politique pensée de rouvrir toutes grandes les portes de France à ces proscrits de la Révolution, qui avaient été l'élite du pays et qui pouvaient encore lui fournir d'utiles et vaillants serviteurs, cette mesure fut loin d'être du goût de bon nombre de ses conseillers qui, comme Fouché, s'étaient enrichis en achetant à vil prix des biens nationaux, et qui, craignant d'être un jour obligés de rendre gorge, considéraient les émigr.és comme leurs pires ennemis. Ceux-ci ne trouvèrent donc pas auprès des autorités républicaines un accueil aussi empressé qu'on serait tenté de le croire en lisant les premiers livres de M. Thiers. Ni la radiation ni la mise en possession de biens invendus ne s'obtinrent facilement. De plus, l'émigré, une fois rayé de la liste de proscription, tombait souvent dans les plus grands

embarras. L'État qui avait confisqué ses biens n'avait point payé ses dettes. Le malheureux qui en avait laissé derrière lui se trouvait donc en présence d'un passif devenu effrayant, avec un actif nul ou insuffisant pour y faire face. Ses créanciers le traquaient impitoyablement et finissaient, comme cela fut le cas pour plus d'un, par le faire enfermer dans la prison pour dettes.

Pendant trois années, de 1803 à 1806, Sassenay eut à lutter contre la mauvaise volonté et les lenteurs administratives d'abord pour obtenir son certificat d'amnistie, puis pour rentrer en possession des parties de ses biens qui n'avaient point été aliénées, et enfin pour se faire restituer les bois importants dont l'État s'était emparé. La lutte fut rude, et peutêtre se serait-il lassé de ces interminables démarches et de ces incessantes et humiliantes sollicitations, s'il n'avait pas été soutenu et encouragé par sa femme, qui ne désespéra jamais et qui lui prêta un précieux

concours. Celte jeune créole n'était point une femme ordinaire. Elle était douée d'une rare intelligence des affaires et d'une persévérante énergie que rien ne décourageait. Elle avait d'ailleurs dans son étoile la confiance qui mène au succès. Cette confiance ne devait point être trompée. La fortune lui vint à la fin, mais elle sut l'appeler à elle en mettant en pratique le vieux proverbe français : « Aidetoi, le Ciel t'aidera, v

Lorsqu'à la fin de 1804 Sassenay obtint enfin son certificat d'amnistie, l'horizon était bien sombre pour lui, et l'on comprend qu'il songeât très sérieusement à retourner en Amérique pour y reprendre son métier de commerçant. A part quelques parcelles de terres, ses domaines et ses châteaux de Saint- Aubin, du Tartre et de Sassenay avaient été vendus à des particuliers. Son hôtel de Dijon et son vignoble du Montrachet l'avaient été également. Seuls les bois de Sassenay et de Virey étaient restés entre les mains de l'État,

qui se les était appropriés, mais qui reconnaissait lui devoir une indemnité depuis sa radiation. La plupart des acquéreurs de ses propriétés, surtout à Sassenay, se montraient bien disposés à les lui restituer, mais contre remboursement des sommes payées par eux à la nation.. Ces sommes, il ne les avait pas. S'il pouvait espérer rentrer dans quelques créances importantes, il avait, par contre, à régler ce qu'il devait à son oncle et à ses frères du fait de la succession de son père. C'étaient de lourdes charges auxquelles il n'était plus en mesure de faire face, et au sujet desquelles il lui fallait tâcher d'entrer en arrangement. Il finit pourtant par tirer de la situation ce qu'il pouvait raisonnablement espérer. Ce résultat fut dû en grande partie aux excellents souvenirs qu'il avait laissés en Bourgogne. Un an avant son retour, son beau-frère Keating, venu en France pour voir ce qu'il y avait à faire en sa faveur, écrivait à sa sœur : « Il faut que Sassenay revienne ici

122 LE MARQUIS DE SASSExNAY.

« pour y défendre ses intérêts ; un tel avocat tt a tout pour réussir. Il est impossible d'être « plus aimé, plus estimé et même plus reste pecté qu'il ne l'est dans le pays :. c'est le tt sentiment de tous ceux que j'ai vus, même « de ceux qui ne savaient pas combien je lui « suis attaché. »

Au cours de l'année 1804, il rentra en possession de toutes les parcelles invendues. Sous la pression de l'opinion qui lui était favorable, les préfets ne se montrèrent pas trop hostiles, et celui du Doubs lui témoigna même une certaine bienveillance. Il put ainsi venir à bout plus facilement que d'autres émigrés des lenteurs calculées de l'administration. Entre temps, il recouvra quelques créances importantes qui lui permirent de transiger avec son oncle, auquel il devait une pension viagère qu'il n'était plus en état de payer. La transaction ne fut pas facile a obtenir. Cet oncle était d'un naturel processif et avait commencé par prendre hypothèque

sur tout ce que l'État avait rendu à son neveu. Mais toutes ces bribes de sa richesse passée ne constituaient pas une fortune qui permît au marquis de rester en France. La grosse question était d'obtenir la restitution des bois de Sassenay et de Virey. L'émigré désespérait d'y jamais réussir, lorsque sa femme eut l'idée de faire appel à l'Impératrice, créole comme elle. Joséphine nourrissait pour l'ancienne noblesse, ainsi que pour ses compatriotes des colonies, des sentiments très bienveillants. Elle accueillit favorablement la requête de Mme de Sassenay qui lui fut présentée par une amie, prit l'affaire à cœur et fit tant et si bien qu'un décret du 22 avril 1806 remit Sassenay en possession des trois cent quatre-vingt-trois hectares de bois que l'État s'était appropriés.

Deux mois plus tard, le marquis racheta pour 40,000 francs son château de Sassenay.

Il eut fort à faire pour le rendre habitable. Non seulement le. mobilier n'existait plus, et l'in-

térieur avait été horriblement détérioré par les habitants qui en avaient fait quelque temps le lieu de leurs réunions ; mais le parc de cent arpentsclos de murs, quien avait faitrornement avant la Révolution, avait été défriché et transformé en terres arables, et les parterres et les charmilles qui l'entouraient avaient fait place à un rustique potager. En un mot, tout ce qui donnait à la vieille demeure de sa famille une apparence seigneuriale avait disparu. Sassenay s'y réinstalla tant bien que mal et se mit à vivre en propriétaire campagnard, sans toutefois renoncer à faire du commerce. Il avait, en effet, grand besoin de gagner de l'argent. Malgré la restitution qui lui avait été faite, sa situation de fortune était des plus modestes. Après de nouvelles transactions négociées en 1806, au sujet de ce que réclamait son oncle et de ce qu'il devait à ses frères, transactions dans lesquelles ces derniers, le plus jeune surtout, montrèrent un louable désintéressement, il ne paraît pas qu'il lui restât plus de

5,000 francs de revenu de ses bois, qui, probablement, avaient été coupés à blanc par l'État.

Au nombre des humiliations que la Révolution victorieuse infligeait à ceux que son odieuse et sanguinaire tyrannie avait contraints à s'expatrier, il en est une qu'on ne peut passer sous silence, et à laquelle Sassenay et sa femme durent se soumettre. Aux yeux de la loi nouvelle, les mariages les plus régulièrement contractés à l'étranger étaient nuls et non avenus, et aucun moyen n'était laissé aux intéressés pour en prouver la validité et les faire reconnaître en France. Tant qu'un nouveau mariage n'avait point été célébré devant les autorités républicaines, les unions contractées dans l'exil demeuraient légalement illégitimes; les femmes, des concubines; les enfants, des bâtards. Pour éviter les graves inconvénients qui pouvaient résulter de cette situation, M. et Mme de Sassenay se remarièrent le 26 janvier 1806, à la mairie du

IP arrondissement, à Pîiris, en reconnaissant les deux enfants qui leur étaient nés, une fille en 1799, un fils en 1805. L'ancien émigré ne renonça définitivement à toute idée de retour en Amérique qu'à la fin de 1 806 . La Révolution avait fait dans sa position un si grand changement, qu'il ne se plaisait plus en France, n'y trouvant même pas, en compensation de ses privilèges et de ses richesses perdus, la véritable liberté qui régnait aux États-Unis, et dont il avait apprécié les bienfaits. Il chercha donc à faire avec M. d'Aguesseau, le descendant du chancelier, l'échange de son château et de ses bois de Sassenay contre la terre de Dover en Virginie. Cette négociation échoua, à son grand regret, par suite des prétentions trop élevées du propriétaire de Dover. Forcé de tirer parti de ce qui lui restait, Sassenay ne songea plus qu'à relever sa fortune par des opérations commerciales et une sage exploitation de ses propriétés.

C'est au milieu de ses occupations auxquelles

il s'était consacré tout entier en père de famille soucieux d'assurer le présent et l'avenir des siens, que vint le surprendre, en mai 1808, l'ordre de l'Empereur qui l'appelait à Bayonne, pour lui confier, contre son gré, la difficile et périlleuse mission qui fera le sujet des pages qui vont suivre.

Page 1