‹ Napoléon Ier et la fondation de la République Argentine; Jacques de Liniers, comte de Buenos-Ayres, vice-roi de La Plata, et le marquis de SassenayChapitre 8 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le voyage du Consolateur. — Sassenay débarque à Maldonado, d'où il se rend à Buenos-Ayres. — Perplexité de Liniers. — Réception publique faite à Sassenay. — Entrevue secrète. — Sassenay retourne à Montevideo, où il est jeté en prison.

Comme je l'ai dit plus haut, le marquis de Sassenay mit à la voile le 30 mai 1808 pour le Rio de la Plata sur le brick le Consolateur.

(i) Jules RicuARD, déjà cité. — Bartolomé Mitre, déjà cité.

— Gregorio Fumes, déjà cité. — • Mariano Torrents, déjà cité.

— Mellet (Julien), Voyages dans V intérieur de V Amérique méridionale. — Archives des affaires étrangères ; Rapport de Sassenay du 23 mai 1810. Espagne, t. DCLXXXII, f" 213.

— Archives du ministère de la marine; Campagnes de 1808, vol. XIV, pièce 100; Rapport du lieutenant Dauriac. — Dossier de l'instruction ouverte contre Sassenay à Montevideo, et dossier des procès-verbaux de l'audiencia du 15 octobre 1808. — Documents communiqués par M. le général Mitre. — Le journal le Times du 24 août 1810.

Ce petit bâtiment, dont toute l'artillerie consistait en une pièce de 16, deux pièces de 4 et quatre pierriers, emportait 600 fusils et des munitions que l'Empereur envoyait aux autorités de la colonie. Il était commandé par le lieutenant de vaisseau Dauriac, qui avait sous ses ordres les deux enseignes Dolhabaratz et Gastagnier. Un second passager, le négociant Julien Mellet, avait été admis à bord. Il allait chercher fortune au nouveau monde, et il nous a laissé, dans son ouvrage sur l'Amérique méridionale, un récit détaillé de la traversée. Elle commença mal. Dans la nuit qui suivit le départ de Bayonne, le Consolateur eut à supporter un coup de vent terrible dans lequel il faillit périr, et qui lui causa de sérieuses avaries. Dès qu'elles furent réparées, il reprit sa route, en cherchant à éviter les croiseurs anglais, qui pullulaient le long des côtes d'Espagne et de Portugal.

Le 29 mai, à la suite de l'entretien qu'il avait eu avec Sassenay, M. de Ghampagny lui

avait fait parvenir une instruction générale qui contenait Tordre de s'embarquer sur le Consolateur, Le 30 mai, au moment où le navire levait l'ancre, il lui avait fait remettre, en même temps qu'une valise pleine de dépéches destinées à Liniers et aux autorités coloniales, un pli cacheté qu'il ne devait ouvrir qu'en haute mer. Lorsque le marquis en eut pris connaissance, il fut, au dire de ceux qui l'ont connu, saisi d'un véritable désespoir.

Que contenait cette instruction secrète? N'ayant pu en trouver nulle part la copie dans nos archives, j'en suis réduit aux conjectures. Il est à supposer que les communications que l'envoyé était chargé de faire à Liniers lui parurent devoir être mal accueillies. Il est également à supposer que Sassenay reçut l'ordre de détruire cette instruction après l'avoir lue, pour qu'elle ne tombât pas aux mains des Anglais, si le navire venait à être capturé. Toujours est-il qu'elle ne fut pas trouvée parmi ses papiers, lorsqu'il fut fouillé et jeté en prison à Monte-

video, comme j'aurai à le raconter plus loin. Les Espagnols ne mirent la main que sur l'instruction générale, que je crois utile de reproduire en entier.

te M. de Sassenay, y est-il dit, a déjà été « informé de Tobjet de la mission que Sa « Majesté a daigné lui confier. Il est chargé « de porter à Buenos- Ayres des dépêches ce adressées aux autorités de la colonie. Il « s'embarquera sur le brick de Sa Majesté, le et Consolateur, commandé par M. Dauriac, tt lieutenant de vaisseau, qui le conduira à la tt côte du Rio de la Plata.

« D'après les renseignements que M. de tt Sassenay recueillera, et d'après sa propre « connaissance du pays, il jugera sur quel « point il devra débarquer, pour pouvoir se « rendre par terre à Montevideo ou à Buenos- « Ayres. Avant de débarquer, il s'entendra « avec le capitaine sur le port où le navire tt devra le rejoindre. Il ne se déterminera à « continuer son voyage sur le brick jusqu'à

« Buenos- Ayres, qu'après s'être assuré de « n'avoir point à craindre d'être pris par les « croiseurs anglais. Il paraît préférable que a le Consolateur attende son retour à Monte- « video.

et M. de Sassenay remettra au général de « Liniers les dépêches dont il est chargé. Il « sait ce qu'il aura à lui dire de l'état actuel « de l'Espagne, de la France et de l'Europe.

« Il lui répétera ce qu'il a vu et entendu à « Bayonne. Il ne pourra que se faire l'écho « du langage que tiennent actuellement les tt Espagnols, qui se félicitent d'un changement « de dynastie accompli d'une manière si paci- « fique, qui promet à leur patrie le remède « aux maux dont elle souffrait depuis si longue temps, et qui leur donne l'espoir de voir « renaître son ancienne gloire et son ancienne <c prospérité. Il annoncera qu'une assemblée •« a été convoquée à Bayonne pour s'occuper « de la régénération du pays, et il dira quelles ^t espérances cette convocation fait naître

« dans toute l'Espagne, dont les villes et les tt bourgs appellent de tous leurs vœux le « souverain qui leur a été promis, Joseph « Napoléon, roi de Naples et de Sicile. M. de « Sassenay fera connaître à T Amérique quelle « gloire environne laFrance et quelle influence « le puissant génie qui la gouverne exerce tt sur l'Europe à laquelle il dicte ses lois. Il « recueillera tous les renseignements qu'il « pourra obtenir sur l'état de l'Amérique « espagnole et en particulier de la vice- « royauté de Buenos- Ayres. Il observera, « avec une attention spéciale, l'effet produit « sur les autorités par la nouvelle de l'heu- « reux changement accompli en Espagne. Si « la chose lui est possible, il réunira des ren- « seignements de même nature sur le Pérou « et le Chili. Néanmoins, l'importance des tt nouvelles qu'il aura à rapporter en Europe « pourra l'amener à hâter son retour . Ce sera à « lui àfixerle moment de son départ. Ilsechar- « géra des dépêches du général de Liniers et

M reviendra en France avec le Consolateur [ 1 ) . » Bien que le brick fût un assez bon marcheur, le voyage dura soixante-dix jours. Après avoir eu à lutter contre des vents contraires dans le golfe de Gascogne, il rencontra, par neuf degrés de latitude nord, des vents du sud qui Tobligèrent à louvoyer pendant deux ou trois semaines. La vie à bord d'un voilier au commencement du siècle ne ressemblait guère à celle qu'on mène aujourd'hui sur les magnifiques paquebots qui font le service entre l'Europe et l'Amérique. Il y avait absence complète de confort. La nourriture était exécrable. Les conserves étaient d'invention récente, et leur adoption dans la marine de guerre datait de 1804. On en était réduit les trois quarts du temps au biscuit, aux légumes secs et à la viande salée, qui, à la longue,

(1) Cette instruction signée par M. de Chatnpagny est datée du 29 mai 1808. Le texte que je donne est la traduction de la traduction espagnole qui m'a été communiquée par M. le général Mitre. La minute originale n'a pu être retrouvée aux Affaires étrangères.

donne le scorbut. De plus, on n'avait que de l'eau conservée dans des tonneaux, où elle pourrissait et prenait un goût nauséabond que rien ne pouvait corriger. Si Ton ajoute à ces privations la crainte continuelle de rencontrer un croiseur anglais auquel le petit bâtiment eût été hors d'état de résister, on comprendra que la traversée n'eut rien d'agréable pour Sassenay. Elle finit, du reste, comme elle avait commencé. Le navire eut la malchance de tomber, en arrivant dans les parages du Rio de la Plata, dans un épouvantable pampero. On appelle ainsi des vents terribles qui, après avoir balayé la pampa où rien ne leur fait obstacle, se déchaînent, avec une extrême violence, sur l'Atlantique. Le Consolateur fut rejeté à 600 milles au large. Lorsque la tempête eut cessé, il se rapprocha de la côte et essaya de gagner Montevideo. Des vents contraires l'ayant arrêté cinq jours de suite, Sassenay fit mettre le cap sur Maldonado, petit port fortifié situé à l'entrée du Rio de la Plata,

OÙ Ton jeta l'ancre le 9 août, à huit heures et demie du matin.

Une heure plus tard, Tenvoyé français débarquait, n'emportant que la valise qui contenait ses dépêches et un léger portemanteau.

Connaissant le pays, il savait qu'il serait obligé de voyager à cheval. Il laissait à bord tous ses bagages, qu'il ne devait plus revoir. Avant de quitter le navire, il avait donné au commandant, en vertu de ses instructions, l'ordre de se rendre à Montevideo et de l'y attendre.

Cet ordre, le lieutenant Dauriac ne parvint pas à l'exécuter. En quittant Maldonado, il fut poursuivi par deux vaisseaux anglais de 80 et de 74 canons. Le Consolateur n'était pas de taille à lutter contre de pareils adversaires. Un calme qui survint l'empêcha de fuir, et son commandant n'eut d'autre ressource, pour échapper à l'ennemi, que de le faire échouer. Les Anglais détachèrent aussitôt huit grandes péniches remplies de soldats et de marins.

Les Français, trop peu nombreux pour résister.

durent se jeter à la mer et gagner le rivage à la nage. Les ennemis abordèrent Tépave et la pillèrent. Tout ce qu'il y avait à bord de vivres, de liquides et d'effets fut emporté par eux. Ils négligèrent toutefois les armes. Ce fâcheux événement eut lieu le 10, dans la matinée. La nouvelle en fut portée^ rapidement à Buenos-Ayres, car Sassenay l'apprit avant son entrevue avec le vice-roi.

Le marquis fut bien accueilli par l'officier qui commandait à Maldonado, et il obtint sans difficulté un pilote pour son navire, et pour lui-même des chevaux et une escorte.

Il partit sans perdre de temps et franchit rapidement les trente lieues qui séparent Maldonado de Montevideo, où il arriva le lendemain. Il se présenta immédiatement chez le gouverneur de cette importante forteresse. Ce gouverneur n'était autre que don Xavier Elio, dont j'ai raconté les insuccès militaires à la Colonie

et à Buenos-Ayres en 1807, insuccès qui ne l'avaient point empêché d'être promu général,

grâce à Liniers. Elio reçut l'envoyé français avec assez d'égards; mais après avoir écouté le récit des événements de Bayonne, il ne lui dissimula pas combien il en était affligé. Montevideo se préparait à prêter serment de fidélité à Ferdinand VII et à fêter son avènement au trône. Sassenay engagea le gouverneur à trouver moyen de suspendre cette cérémonie jusqu'au moment où il connaîtrait les résolutions du gouvernement de Buenos-Ayres au sujet des dépêches qu'il apportait. Il lui dit que, sans en connaître le contenu, il supposait qu'elles devaient porter des ordres relatifs aux événements de Bayonne, et, par conséquent, rendre inutile le serment qu'on allait prêter. Elio répondit qu'il n'était pas le maître d'ajourner la prestation du serment, et que s'il prenait une pareille détermination, il pourrait en résulter une fermentation dangereuse dans la population. Il donna en même temps à entendre à l'envoyé français qu'il ferait mieux de ne pas continuer sa route jusqu'à

Buenos-Ayres, où, d'après lui, Liniers, qui n'était environné que de troupes de gens du pays, avait peu d'influence et ne pourrait pas le protéger dans le cas où les nouvelles qu'il apportait provoqueraient un soulèvement.

Cette réponse peu encourageante n'arrêta pas Sassenay. Il répliqua au gouverneur qu'il avait l'ordre de remettre ses dépêches au viceroi, qu'il ne pouvait pas s'en dispenser, et qu'il le priait de lui donner les moyens de se transporter à Buenos-Ayres. Elio y consentit, en le faisant accompagner par un de ses officiers, don Xavier de Igarzabal, capitaine au régiment d'infanterie du Rio de la Plata.

Le 11 août, Sassenay et son guide quittèrent Montevideo dans la matinée. En deux étapes, ils parcoururent les 44 lieues qui séparent cette ville de la Colonie, où ils arrivèrent le lendemain soir.

Si vite que Sassenay eut voyagé, il avait été devancé par les messagers que le commandant de Maldonado et le gouverneur de Montevideo

avaient successivement envoyés à Liniers. Les gauchos sont, on le sait, de merveilleux cavaliers, et, grâce à eux, le vice-roi connut l'arrivée du marquis assez à temps pour envoyer au-devant de lui à la Colonie son fils aîné monté sur la canonnière la Belen qu'il commandait. Don Louis de Liniers prit à son bord les deux voyageurs, traversa le Rio pendant la nuit et les débarqua à Buenos-Ayres le 13 août au matin.

Si Sassenay avait compté sur une réception chaleureuse de la part de son ami, il dut être singulièrement désappointé. En arrivant à la forteresse, dans l'enceinte de laquelle se trouvait l'habitation du vice-roi, le jeune Liniers disparut pendant qu'on introduisait le marquis et son compagnon dans la grande salle de réception, où on les laissa se morfondre pendant deux longues heures.

L'arrivée d'un envoyé de l'empereur des Français avait, dès le premier moment, donné l'éveil au vice-roi. Lorsqu'il eut appris, soit

par un rapport d'Elio, soit par les conversations que son fils avait pu avoir avec Sassenay pendant la traversée du Rio de la Plata, les graves événements qui venaient de s'accomplir à Bayonne, il fut jeté dans une cruelle perplexité. Il avait jusque-là, ceci est hors de doute, ressenti et professé une vive admiration pour le grand capitaine qui régnait sur la France. Il est bien difficile de ne pas admettre, comme le dit le général Mitre, que sa première impulsion fut d'applaudir à une révolution qui, en substituant une dynastie nouvelle à une famille bien dégénérée et en réunissant sa patrie d'adoption à sa véritable patrie, ouvrait un champ plus vaste à son ambition et lui permettait d'entrevoir les plus brillantes destinées. Toutefois, à la réflexion, il lui fallut reconnaître que le caractère odieux du guet-apens dans lequel l'Empereur avait fait tomber Ferdinand VII, allait soulever les colères de tous dans la Colonie, aussi bien des créoles que des Espagnols, et que son

influence serait absolument impuissante à faire reconnaître l'usurpateur que Napoléon voulait imposer à la mière patrie. Il ne put pas se dissimuler non plus que sa nationalité allait forcément le rendre suspect à une population ombrageuse. Aussi se résolut-il à agir avec une extrême prudence et à ne risquer aucun acte qui pût être interprété contre lui. En conséquence, il convoqua immédiatement les principaux membres de l'audiencia et du cabildo, et ce fut en leur présence qu'il reçut l'envoyé français.

Lorsque, après une longue attente, Sassenay fut enfin introduit dans la salle où se trouvaient réunis le vice^roi et ses conseillers, il voulut se jeter dans les bras de son ami. Liniers se recula, et lui adressant la parole en espagnol, lui déclara d'un ton froid et sec qu'il ne voyait en lui qu'un envoyé de l'Empereur, et qu'il le priait de faire connaître au conseil quel était le but de son voyage. Le marquis, un moment déconcerté par un accueil

auquel il était loin de s'attendre, reprit son assurance et répondit également en espagnol qu'il avait été chargé par son souverain d'apporter au vice-roi et aux autorités coloniales des dépêches importantes^ Ce disant, il remit aux mains de Liniers la valise qui les contenait. Celui-ci, après la lui avoir fait ouvrir, lui donna l'ordre de se retirer et le fit reconduire dans la salle de réception où il avait passé la matinée et où il lui fallut attendre de nouveau pendant un assez long espace de temps.

Après la sortie de l'envoyé, Liniers donna lecture à ses conseillers des documents que renfermait la valise. Il y en avait de toutes sortes. Et d'abord, deux actes de la plus haute importance : en premier lieu, la renonciation de Ferdinand VII en faveur de son père, à la suite de la protestation que celui-ci avait formulée contre son abdication, et, en second lieu, la renonciation à la couronne d'Espagne, de Charles IV, du même Ferdinand VII et des autres infants, en faveur de Napoléon. Ces deux

actes étaîent accompagnés de dépêches de M. de Champagny par lesquelles il faisait savoir que l'Empereur allait transférer les droits qui venaient de lui être cédés à son frère Joseph, et qu'il avait convoqué les Cortès pour le 15 juin, à Bayonne, à l'effet de faire ratifier ces changements par la nation espagnole, dans la plénitude de son indépendance et de son intégrité. Ces dépèches, dont l'expédition s'était faite avec tant de hâte que quelques-unes n'étaient pas signées, étaient, au dire d'un historien, rédigées avec beaucoup d'art. Promesses et menaces y avaient été habilement mêlées pour gagner à la cause de Joseph ceux auxquels elles étaient adressées. A ces actes et à ces dépèches étaient jointes des lettres confidentielles des ministres espagnols O'farrill et Asanza, adressées aux vicerois d'Amérique et des Philippines, leur enjoignant de faire reconnaître le nouveau roi, et enfin un décret du Conseil de Castille, par lequel, en conséquence de la déclaration de

nullité de Fabdication de Charles IV et de la prière adressée par le fils au père de reprendre en main les rênes de TÉtat, ce que celui-ci avait fait, le Conseil donnait contre-ordre aux vice-rois et gouverneurs des colonies au sujet de la prestation de serinent que lui-même avait précédemment ordonnée.

La lecture de ces documents et de ces dépêches provoqua tout d'abord dans le Conseil une explosion de colère contre Napoléon et des protestations de dévouement pour Ferdinand VII. Dans la longue discussion qui suivit, plusieurs membres proposèrent de prendre des mesures violentes contre l'envoyé français et de s'assurer de sa personne. Grâce à Liniers, dont la manière de voir finit par prévaloir, on s'arrêta à une résolution plus modérée. Sassenay fut rappelé, et le vice-roi lui déclara que la Colonie ne voulait absolument pas d'autre roi que Ferdinand VII, et qu'on allait le renvoyer immédiatement à Montevideo, où on lui ferait parvenir la réponse aux

dépêches de FEmpereur et où on procurerait, à lui et à l'équipage du Consolateur, les moyens de regagner l'Europe. Liniers lui fit en outre donner sa parole d'honneur de garder le secret le plus absolu au sujet des nouvelles qu'il avait apportées, en le menaçant, s'il y manquait, de prendre contre lui des mesures de rigueur. Après lui avoir donné ' connaissance des décisions du Conseil, le viceroi le fit conduire dans une pièce de la résidence, où on le laissa seul livré à ses réflexions. A l'heure du dîner, Liniers le fit pourtant convier à prendre place à sa table. Il y trouva, outre la famille du vice-roi, quelques invités, probablement des membres de l'audiencia ou du cabildo. Après le repas, on l'enferma de nouveau. On lui avait annoncé qu'il repartirait dans la soirée. Le temps étant devenu très mauvais, son départ dut être remis au lendemain, et il passa la nuit dans la forteresse. Ce fut au cours de cette nuit, dans le moment où il avait renoncé à tout espoir de s'entrete-

nir avecLiniers, qu'il le vit tout à coup entrer dans la chambre où on l'avait enfermé.

Je laisse ici la parole à l'envoyé français, dont je copie textuellement le rapport :

« Avant de m'embarquer, j'eus cependant tt l'occasion de voir en particulier M. de Lift niers. Il s'excusa, je crois sincèrement, sur « la manière dont il m'avait reçu, me disant w que sa position l'exigeait, qu'il n'avait point tt de troupes réglées, que son autorité ne conte sistait que dans l'opinion, et que tout l'attacc chement qu'on avait pour lui tomberait du « moment qu'il s'écarterait de ce qui semblait a le vœu général. Ce qui me convainquit « encore plus de cette assertion fut la dépen- « dance dans laquelle je vis qu'il était du « cabildo ou corps municipal pour avoir de tt l'argent, pour payer ses troupes. 11 m'as- « sura qu'il ne demandait pas mieux que de « voir changer un gouvernement qui n'avait « pas été reconnaissant envers lui pour les « services qu'il avait rendus, puisqu'on l'a-

« vait laissé vice-roi par intérim au lieu de lui « en confirmer la propriété, mais qu'il fallait « agir avec prudence et attendre que les ciru constances lui permissent de se prononcer, « que jusque-là il temporiserait; qu'il me proie curerait les moyens de m'en retourner im- « médiatement, afin de rendre compte de la « situation et de faire en sorte qu'on lui en- « voyât quelques secours d'hommes et d'ar- « gent, et qu'alors il pourrait réussir dans ce « qu'il désirait; que son intérêt et la haute estt time qu'il avait de l'Empereur l'attachaient « davantage à la nouvelle dynastie, avec ce laquelle son sort serait fixé, au lieu de l'état Cl d'incertitude dans lequel il vivait. »

Le langage tenu par Liniers à l'envoyé français semble, au premier abord, être en contradiction avec le dévouement qu'il montra plus tard pour là cause de Ferdinand VII. La contradiction n'est pourtant-qu'apparente.

Profondément attaché à son pays d'adoption, alors qu'il n'avait ni ne pouvait avoir un

dévouement bien profond pour les descendants dégénérés de Philippe V, le libérateur de Buenos- Ayres était préoccupé, avant tout, de maintenir l'intégrité de la monarchie espagnole et d'einpécher les colonies de se séparer de la mère patrie, quel que fût d'ailleurs le souverain qui régnât à Madrid. C'est sous l'empire de cette idée dominante qu'il agit en août 1808, et que nous le verrons deux ans plus tard faire le sacriBce de sa fortune et de sa vie pour maintenir la colonie sous le sceptre de Ferdinand VII.

A l'heure où Sassenay apporta la nouvelle de l'abdication de Charles IV et de son 61s, il crut fermement, comme la plupart de ses contemporains au début de la guerre de l'Indépendance, que Napoléon triompherait facilement des résistances de l'Espagne, et que son frère serait, à courte échéance, le maître incontesté de la péninsule Ibérique. Dès lors, il n'y avait, pour empêcher la scission qu'il redoutait, qu'à faire reconnaître par la Colo-

nie le roi qui allait occuper le trône de Charles-Quint, et c'est ce qu'il se montra disposé à faire si on lui en fournissait les moyens, et cela, d'autant plus volontiers, que ses sympathies et son intérêt l'attiraient vers le frère de l'Empereur.

Liniers et Sassenay passèrent à s'entretenir ensemble toute la nuit du 13 au 1 4 août. Le vice-roi ne savait que ce que contenaient les dépêches. Il avait beaucoup à apprendre; aussi interrogea-t-il longuement son ancien ami sur les événements de Bayonne et d'Espagne. En le quittant pour ne plus le revoir, il lui réitéra la promesse de lui fournir les moyens de regagner promptement l'Europe, et il lui annonça qu'il lui ferait parvenir avant son départ de Buenos-Ayres, comme il le fit en effet, une lettre pour son agent à Montevideo, don Manuel Ortega, qui lui remettrait l'argent dont il aurait besoin, tant pour son équipement que pour son voyage. Il ne s'en tint pas là, et, sans se départir du rôle qu'il

s'était imposé, il écrivit à Elio, en lui recommandant de bien traiter V envoyé français (il ne le désigna jamais par son nom), et de le faire partir le plus tôt possible pour l'Europe . Le 14 au matin, Sassenay fut embarqué sur la Belen, Le gros temps durait toujours et rendait la traversée difficile. Le marquis passa la journée à bord de la canonnière, en compagnie de don Louis de Liniers et de ses officiers, et dîna avec eux. Pendant le repas, il fut rejoint par le capitaine Igarzabal, à qui le viceroi avait donné ses instructions. Dans la soirée, on transborda l'envoyé et son gardien sur une autre canonnière, qui ne put pas partir non plus. Enfin, le 16, Sassenay ayant écrit au vice-roi pour lui demander de lui fournir un bâtiment plus capable de faire la traversée par une grosse mer, on le fit passer sur une felouque qui leva l'ancre à trois heures du soir et le débarqua à la Colonie le 17 au matin. Moins pressé au retour qu'à l'aller, il mit près de trois jours pour regagner Monte-

video, où il n'arriva que le 19, à une heure de l'après-midi.

Quelques heures auparavant, une goélette venue en cinquante jours de Cadix avait jeté l'ancre dans le port. Elle amenait un délégué de la Junte centrale de Se ville, le général don Manuel de Goyenèche, porteur de nouvelles qui allaient permettre à Elio de donner un libre cours à la haine qu'il nourrissait en secret contre les Français, contre Napoléon et contre Liniers.

Goyenèche venait annoncer aux autorités coloniales que la guerre était déclarée entre l'Espagne et la France, et que tous ceux de nos compatriotes qui se trouvaient soit en résidence, soit de passage dans les villes de la Péninsule, avaient été impitoyablement massacrés par les populations en délire. Il apportait l'ordre d'emprisonner tous les Français domiciliés dans l'Amérique espagnole.

Bien que ces nouvelles n'eussent pas tardé à se répandre dans Montevideo, et que les

habitants surexcités eussent déjà commencé à insulter les Français qui s'y trouvaient, Sassenay ne les apprit que par Elio. Dès son arrivée, il s'était rendu chez le gouverneur. Celuici lui fit un accueil tel qu'il étonna Igarzabal, pourtant habitué aux façons de son chef., Le général espagnol déclara brutalement au marquis que lui, les officiers et l'équipage du Consolateur étaient ses prisonniers ; puis il lui fit part de la déclaration de guerre et du massacre de ses compatriotes en Espagne, en ajoutant que tous ceux qui servaient le tyran méritaient le même sort. Il le remit ensuite à la garde d'un de ses officiers, en donnant l'ordre de le conduire dans une boulangerie située en dehors de la ville, où était déjà enfermé le commandant du Consolateur,

Cet officier était arrivé depuis peu d'heures à Montevideo. A Maldonado, il avait trouvé le meilleur accueil. Le commandant lui avait fourni des hommes pour concourir au sauvetage des armes que les Anglais n'avaient

point pillées. Sur 600 fusils, 400 purent être retrouvés, à la grande satisfaction du chef espagnol qui se les était appropriés. Le 18, sur l'invitation du général Elio, qui leur avait envoyé un de ses aides de camp, les Français étaient partis pour Montevideo dans des charrettes fournies par le commandant. Ils n'y arrivèrent que le 20, mais Dauriac les y avaient précédés de vingt-quatre heures. On Tavait installé en dehors de la ville, au village de TAguada, où, à son grand étonnement, on le fit garder par douze soldats. Tout surpris de cet accueil si différent de celui qu'il avait reçu jusqu'alors, il se demandait ce qui avait pu provoquer un pareil changement, lorsque Sassenay arriva pour le lui expliquer et lui annoncer qu'il était, comme lui, prisonnier de guerre. Le marquis ne resta pas longtemps avec son compagnon d'infortune. Sur l'ordre du gouverneur, il fut, dans la journée même, conduit à la citadelle, enfermé dans un cachot, dépouillé de tous ses papiers et mis au secret.

Ainsi commença pour lui une longue et cruelle captivité. Elio tenait sa victime, et, ne pouvant atteindre Liniers, il allait assouvir sur elle tout ce qu'il avait au cœur de haine contre son glorieux et vaillant chef.

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