Bernard et Boissonnade, p. 2.SU
Mais il y avait à Angoulême quatre pensionnats, dont deux étaient tenus par des professeurs de l'école centrale, et qui comptaient, à eux quatre, une cinquantaine d'internes, avec des demi-pensionnaires.
La discipline, à lécole centrale de la Charente, était douce, paternelle, procédant par appel constant à la raison, par de sages recommandations inscrites sur des écriteaux, en chaque salle de cours. Il y eut quelques abus, quelques plaintes. Par un règlement du 18 germinal an XI, le préfet resserra la discipline, mais fort peu.
Tous les ans, le i"' frimaire (21 novembre), après deux mois de vacances, il y avait une rentrée solennelle, en présence des autorités, avec discours. A la fin de Tannée scolaire, il y eut d'abord des compositions, puis ce furent des exercices publics. La distribution des prix, en cérémonie publique, avait lieu le 15 fructidor : les élèves y jouaient, au théâtre, une pièce allégorique.
Le nombre des élèves, qui était de 102 au début de lan V, tomba à 57 au début de lan VI, puis remonta et, par des progrès constants, s"éleva à 200 en lan IX.
L'école centrale d'Angouléme prospérait donc quand on la supprima.
Et les autres écoles centrales? Jusqu'à quel point réussirent-elles?
Nous savons que quelques-unes (îurent un très grand et notoire succès.
Ainsi le préfet du Mont-Blanc disait de celle de Chambéry, dans la statistique de lan IX : « Les services rendus à Tinstruction publique par les écoles centrales font chérir cette institution de tous les pères
de famille et les rendent précieuses à la société. Vous avez, citoyen ministre, jugé si favorablement celle du Mont-Blanc, par votre lettre du 10 frimaire, en déclarant quelle est une des plus florissantes de la Répwblique, que je ne répéterai point ce que j"ai déjà eu occasion de vous dire sur le mérite particulier de chacun des professeurs... La totalité des élèves est actuellement de 304; la seule école de dessin en compte 128. Le nombre des élèves étrangers est de 13 : il sera infiniment plus considérable lorsque la ville sera parvenue à l'établissement d"un pensionnat. »
L'école centrale de Nantes, d'après la même statistique, avait 362 élèves en l'an IX '. Le préfet des Basses-Pyrénées, après avoir signalé les vices généraux des écoles centrales, dit : « Il y a néanmoins de l'émulation à celle de Pau, et Ton y obtient des succès. La jeunesse y montre en général une ardeur jusqu'à présent inconnue. » Le préfet du Cher, après avoir signalé les mêmes vices généraux, fait remarquer que lécole centrale de Bourges « est recommandable sous beaucoup de rapports ». Elle a un bon professeur de physique, et très connu, Sigaud-Lafond. Son cabinet de physique est « très beau ». Lécole centrale de la Sarthe, d'abord peu fréquentée, compte maintenant 170 élèves. Celle du Tarn en compte environ 200 (ses
1. Le nombre des élèves allait croissant, puisque, en l'an VI, il n'y en avait que 200, d'après M. A. de Caumont, dans Le livre d'Or du Centenaire du lycée de IS'antes, p. 19 (ouvrap:e publié en 1809, et non mis dans le commerce). Mais c'était peu pour une grande ville. « Un certain nombre de familles aisées, dit encore M. de Caumont, reprirent alors l'usage de l'instruction domestique par des précepteurs particuliers, et la plupart des autres placèrent leurs enfants dans des pensionnais où l'on enseignait les langues latine et française, les premiers principes de la géographie, de l'histoire et des mathématiques. »
succès au concours dentrée à l'École polytechnique lui ont valu les félicitations du ministre derintérieur). Celle de la Vienne en compte 430 ' ; celle de la Meurthe, 250; celle de la Moselle, 233; celle des Deux- Sèvres est « florissante ». Dans le Doubs, à Besançon, c'est un grand succès : « Les professeurs de lécole centrale, dit le préfet, choisis avec soin, ont répondu à la confiance qu'on leur avait témoignée; ils ont eu habituellement plus de 500 élèves; dannée en année, ils ont fait des progrès dans les méthodes d'enseignement. Leur zèle ne s'est point ralenti dans les moments difficiles où leurs honoraires étaient insuffisants ou mal payés; ils se sont en quelque sorte multipliés pour former de meilleurs élèves ; ils ont embrassé des branches d'instruction intéressantes auxquelles la loi ne les assujettissait pas. En dernier lieu, le professeur de littérature vient d'ouvrir un cours de droit public, qui s'est annoncé de la manière la plus brillante; ainsi Fécole du département est-elle devenue tellement célèbre que, sur oOO élèves, il y en avait, en l'an IX, de 31 départements différents -. » A lécole centrale de Strasbourg, il y a près de 200 élèves en Tan IX, sans parler de quelques auditeurs libres, qui
1. Ces élèves sont ainsi répartis : dessin, 232; langues anciennes, 17; histoire naturelle, 20; mathématiques, 48; physique et chimie, 19; grammaire générale, 38; belles-lettres, 15; histoire, 28; législation, 13; total : 430. Mais sont-ce 430 élèves différents'? Il est bien difficile (d'admettre que chaque élève suivît un seul cours. Peul-étre les 232 qui suivaient le cours du dessin formaient-ils, ou à peu près, le total de la clientèle scolaire de l'école centrale de la Vienne.
2. Albert Diiruy (V Instruction publique et la Révolution, p. 4G7 et suiv.) a donné des e.xtraits des statistiques des préfets, mais n'a point donné celui-ci, et il a atténué, autant qu'il l'a pu, le bien que les préfets disent des écoles centrales, pour mettre surtout en lumière le mal.
sont des hommes laits. Dans TAiii, à Bourg, « lécole centrale l'ut assez heureuse pour ne pas rester en arrière du but que la loi lui avait marqué ». Dans le Lot-et-Garonne, à lécole centrale dAgen, « l'enseignement est confié à des professeurs d'un talent reconnu et bien capables de remplir les fonctions dont ils sont chargés. Les cours de dessin, de mathématiques, d'histoire naturelle et de législation sont les plus suivis; les autres, même celui des langues anciennes, n'ont que quelques élèves. Leur nombre est en ce moment de 80 à 100 <>.
Par contre, les préfets montrent l'école centrale peu fréquentée à Soissons, à Carcassonne ', à Mende, à Lyon 2, au Mans, à Épinal, à Gap.
Généralement, sous le Consulat, le nombre des élèves dans chaque école centrale va en s'élevant, sauf à Troyes, où de 84, en Tan VII, il tombe à 80 en l'an IX ^ et à Rouen, où il n'y avait plus que 323 élèves
1. Cependant M. Camille Bloch, oucragc cilc, p. 59, rapporte que le nombre des élèves, qui était de 183 en l'an Vil, s'était élevé à 219 en l'an IX. Mais ces chiffres sont obtenus en additionnant les cliill'res des inscrits à chaque cours. Or, les mêmes élèves suivaient plusieurs cours. Voir plus haut, p. 27, note 1, ce que nous avons dit à ce sujet pour l'école centrale de la Vienne.
2. « Les professeurs sont excellents, dit le prélcl. Mais, faute d'écoles « secondaires ■•, les élèves, d'ailleurs « en petit nombre ■■, sont faibles, et ne peuvent monter jusqu'aux professeurs; les professeurs sont obligés de descendre jusqu'à eux, ce (jui faii sortir l'école des termes de sa création. » On trouvera des détails sur le fonctionnement de l'école centrale de Lyon dans l'Histoire de V enseignement secondaire dans le Ehône de 1789 à 1900, par MM. Chabot et Charléty, Lyon, 1901, in-8, p. 35 et suiv.
3. Ce chiffre de 80 en l'an IX se trouve dans la statisti(jue des préfets; celui de 84 en l'an VIII se trouve dans l'imprimé intitulé : Examen général et public des élèves de l'École centrale de l'Aube, an VII de la République. Troyes, impr. Sainton. s. d..
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quand l'école fut remplacée par le lycée, c'est-à-dire une vingtaine de moins que précédemment *.
D'autres renseignements statistiques que ceux des préfets confirment ce succès et ce progrès de beaucoup d'écoles centrales sous le Consulat. Ainsi l'école centrale de Dole avait près de 400 élèves 2. Pour celle de Périgueux, nous n'avons pas le nombre des élèves, mais nous voyons qu'en l'an Vil on y accorde 21 prix, et en Tan IX, 55; donc le nombre des élèves avait sensiblement augmenté ^. L'école centrale de Saintes compta entre 100 et 140 élèves et semble avoir bien marché ''. Par contre, à Pau, il y a une centaine d'élèves seulement, aussi bien sous le Consulat que sous le Directoire \ A Saint-Floui-, il n'y en eut que 80 ou 100 au plus «.
Les vœux des Conseils généraux, en l'an IX, sur les écoles centrales, généralement malveillants (on leur reproche leur caractère trop la'ique), n'offrent point de renseignements statistiques.
Les hommes éclairés, ceux en qui subsistait l'esprit de la Révolution, faisaient cas des écoles centrales. Dans son discours à l'inauguration du lycée de Rennes
in-4 de 64 pages. Arch. aat., ADviii, 27. Il y a là un tableau de la répartition des élèves entre les différents cours.
1. A. Gautier, Le collège de Rouen, Paris, 1870, in-8 (p. 42). Bibl. nat., 8° R. 296.
2. J. Feuvrier, Histoire du collège de l'Arc, Dole, 1887, in-12. Bibl. nat., 8" R. 8079.
3. M. Pellisson, L'École centrale de Périgueux, dans la Révolution française, t. XXIX.
4. F. Xambeu, Histoire du collège de Saintes, Saintes, 1886, in-8. Bibl. nat., 8" R. 7827.
5. J. Delfour, Histoire du lycée de Pau, Paris, 1890, in-8, p. 315. Bibl. nat., 8° R. 10674.
6. E. Cheylud, l'École centrale du département du Cantal, Paris, 1904, in-8.
(17 vendémiaire an XII), l'ex-constituant Mounier, préfet dllle-et- Vilaine, n'hésitait pas à dire : « L'institution des écoles centrales méritait l'approbation de tous les hommes éclairés par la nature de l'enseignement et par le choix de leurs professeurs qui, en général, étaient dignes de leurs nouvelles fonctions * ». Celui-là même qui présida, en quelque sorte, à leur suppression, Fourcroy, directeur général de l'Instruction publique, dans les instructions qu'il donna aux inspecteurs généraux, le 13 brumaire an XI, les jugeait ainsi : « Si les écoles centrales n'ont point obtenu, dans tous les départements, le succès qu'on en avait espéré, si elles n'ont point partout répondu aux vœux du législateur, elles ont eu néanmoins l'avantage de faire connaître plus généralement le prix des sciences exactes et des sciences d'observation. Elles ont introduit dans les études des modifications et des méthodes qu'on n'avait point osé tenter dans les anciennes universités. Il en a résulté un goût plus général pour les sciences mathématiques et physiques, beaucoup plus étudiées aujourd'hui quelles ne l'étaient il y a quinze ans *. » Oui, les écoles centrales ont modernisé l'enseignement secondaire, mis l'étude des sciences en honneur. On a essayé d'y appliquer l'idée d'un enseignement à la fois encyclopédique et spécial.
J.-A. Dumas, pi'ofesseur de belles-lettres à l'école centrale des Quatre-Nations, s'exprimait ainsi, dans son discours de rentrée : « Cet assemblage d'études diverses et, en quelque manière, cet apprentissage général,
1. On trouvera ce discours, fort intéressant, dans le Moniteur du 24 brumaire an XII. Je l'ai réimprimé dans la revue La Révolution française, t. LV, p. 271 à 281.
2. Recueil de lois et règlements concernant rinstruction publique, t. II, p. 293.
mais non indivisible, est fondé sur la nature de l'esprit humain qui, plein d'activité, jaloux de s'étendre, de développer ses forces et d'atteindre à sa plus haute période, demande à être cultivé tout entier, et qui, à cause de sa faiblesse, de son caractère ondoyant, des goûts particuliers qui le dominent, demande aussi à pouvoir choisir tel ou tel genre de culture. 11 est fondé sur l'organisation de l'établissement social, qui renferme une infinité de travaux et d'emplois, et qui exige, pour la bonne confection des uns et la sage distribution des autres, que la race nouvelle, dépositaire des plus belles espérances, reçoive le germe d'une infinité de connaissances et de talents '. »
C'est même ce qui fut reproché par quelques personnes aux écoles centrales, entre autres par Rœderei-, orateur du gouvernement devant le Corps législatif, quand il dit avec amertume : « Elles semblaient avoir entrepris de peupler la France d'encyclopédies vivantes 2 ».
En somme, si les écoles centrales, prises dans l'ensemble, prospéraient au moment du Consulat ^, on peut dire qu'elles étaient soutenues par une partie de l'opinion seulement, par les philosophes, comme Destult de Tracy '*, par les hommes de la Révolution.
1. Département de la Seine. Recueil des' discours prononcés à la rentrée des écoles centrales du département de la Seine. Impr. Ballard, an VIII, in-8. Arch. nat., ADviii, 27.
2. Recueil de lois et règlements, t. II, p. 256. Discours sur le projet de loi relatif à l'instruction publique.
3. Dans une étude sur la réforme de;.renseignenient secondaire sous le Consulat {Revue universitaire, année 1898, t. II, p. 921), M. Paul Gautier dit qu'en l'an X les écoles centrales « étaient tombées en pleine décadence ». Je ne vois pas que ce soit exact.
4. Le 27 vendémiaire an X, il écrivait à Droz, professeur ù l'école centrale du Doubs : « ... C'est précisément parce que nos
Elles avaient contre elles et les amis de la routine et les catholiques, la bourgeoisie catholique, ce l'ut là l'obstacle à leur succès définitif.
D'abord et surtout, on leur reprochait d'être laïques, trop laïques. En effet, on n'y enseignait aucune religion. A l'ouverture des classes de l'école centrale des Basses-Pyrénées, en Tan VI, Baradère, professeur de grammaire générale, s'écria : « Ici, plus de juif, de musulman ni de chrétien, rien que des frères * ». A la distribution des prix des écoles centrales de la Seine, en l'an VII, Duhamel, professeur de grammaire générale à l'école centrale du Panthéon, dit : « Nous nous bornons à leur offrir les vérités les plus évidentes et les plus incontestables, sans nous permettrejamais aucune assertion sur les idées qui peuvent servir de base aux opinions religieuses, parce que nous respectons la liberté de penser, et en eux et dans leurs parents, et qu'en leur formant un esprit juste et solide, nous sommes persuadés qu'ils n'adopteront dans la suite que les opinions les plus raisonnables, les plus conformes à la vérité et au bien public 2. » C'est parce qu'il n'y a pas d'enseignement religieux dans les écoles centrales que bon nombre de parents préfèrent les
écoles centrales sont excellentes qu'elles sont attaquées. Nous ne devons pas nous en étonner. C'est une guerre qui existe depuis les écoles de Pythagore, et Condorcet nous avertit qu'elle durera tant qu'il y aura des prêtres et des rois. Comme, en France, nous sommes déjà débarrassés des uns, je ne doute pas que nous venions à bout des autres. Us se débattent, c'est tout simple, mais il y a déjà bien du chemin de fait, et, dans ce genre, on ne rétrograde point. On no revient point au gland quand on a mangé du pain. » J'ai publié toute cette lettre, dont je possède l'original, dans \a Révolution française, t. LVlll, p. 581.