Arch. nat., F*n
2. Décret du 19 janvier 1811. Cf. Paul Dupuy. L'École normale, notice historique, Paris, 1884, in-8. Bibl. nat., 8° R. 5 808.
était de deux ans. Pendant ce temps, ils devaient prendre le grade do bachelier et celui de licencié dans la Faculté des lettres de Paris ou dans la Faculté des sciences'.
Le décret du 17 mars 1808 disait qu'ils suivraient les cours du Collège de France, du Muséum, ou de l'École polytechnique, selon qu'ils se destinaient à enseigner les lettres ou les sciences. Le Conseil de l'Université, dans le statut qu'il donna à l'École normale, changea cette disposition. Les normaliens durent « prendre leurs inscriptions sous trois professeurs de la Faculté des sciences ou des lettres, suivant leur destination ». Outre ces trois cours, ils purent, avec la permission du chef de l'école, suivre en outre un ou deux cours. Ils eurent « des places particulières dans les classes » des Facultés.
En plus des leçons des professeurs de Faculté, il y avait des conférences, sous la direction de « répétiteurs » ou maîtres de conférences, où « les élèves de la Faculté des lettres expliquent et analysent les auteurs classiques, répondent aux difficultés qu'ils se proposent les uns aux autres, lisent leurs c'ompositions, telles que traductions, discours, descriptions, récits historiques, pièces de vers latins, commentaires, questions de philosophie, de grammaire et d'histoire ». Devant « composer en latin pour la licence et soutenir des thèses en latin pour le doctorat », ils devaient faire « un fréquent usage de la langue latine dans leurs discussions et leurs compositions ». En somme ces conférences de lettres n'étaient qu'une rhétorique plus
1. Arrêté du Conseil de l'Université du 21 septembre 1813 {Recueil de lois et règlements, t. V, p. 474).
soignée. Cependant la pédagogie y avait une part. Les élèves critiquaient entre eux leurs compositions, par des rapports motivés et écrits, qui étaient discutés et jugés par la « division >>, c'est-à-dire par toute la section des lettres. Dans les derniers mois du cours normal, disait le statut, « les élèves, n'ayant plus seulement à prouver l'instruction qu'ils ont acquise, mais à étudier Tart de transmettre l'instruction aux autres, retourneront aux livres élémentaires, s'exerceront à développer les principes, à comparer les méthodes. Ils rempliront les fonctions de professeurs successivement, et en commençant par les classes inférieures ».
Dans les conférences de sciences, « les élèves discutent les principes des difficultés des leçons précédentes; ils comparent les diverses méthodes de solution; ils lisent leur composition, ou font leurs rapports sur des compositions déjà présentées : il répètent les expériences de physique et de chimie. »
Tous les trois mois, il y avait, en présence du chef de l'école, des autres fonctionnaires et des professeurs de Faculté, un (c exercice général » pour la section des sciences et pour la section des lettres, alternativement : pour les lettres, on expliquait des auteurs classiques, on traitait de vive voix ou par écrit, soit en latin, soit en français, des questions de philosophie et d'histoire; pour les sciences, les élèves désignés s interrogeaient les uns les autres sur des théories à développer et sur des difficultés à résoudre.
Il faut avouer que tout ce mode d'enseignement était fort propre à développer, chez les jeunes professeurs, l'esprit criti((ue. Ce n'est pas cependant cet esprit que,
dans son discours d'inauguration cité plus haut, P^ontanes proposait à lÊcole normale, mais « des habitudes vraiment classiques ». <( De là, disait-il, se répandront, je lespère au moins, toutes les bonnes traditions, et ces traditions, perpétuées dâge en âge, défendront peut-être un jour l'ordre social contre linquiétude des opinions et la vanité du système qui 1(^ bouleversent quelquefois. » Le grand-maître vouait les normaliens à la modestie : « Marchez d'un pas ferme dans la carrière honorable suivie par vousmêmes. Elle ne donne pas la fortune; mais, loin des embarras du monde, elle met à l'abri de tous les besoins : c'est assez pour le travail et la vertu. » Et il leur montrait la statue de Roliin. Mais la gymnastique intellectuelle, assez raffinée, à laquelle on exerça les normaliens les prépara mal à cette médiocrité de pensée et de carrière que le grand-maître leur présentait comme un idéal.
A la fin du cours normal, les dix meilleurs élèves, dont les noms étaient honorablement publiés, pouvaient rester à l'école une troisième année, « afin de se livrer entièrement au genre d'études qu'ils avaient embrassé », par exemple préparer leur doctorat, qu'ils devaient prendre, comme leurs autres grades, dans l'Académie de Paris. Ils recevaient, dès lors, le titre et le traitement d'agrégé (c'est-à-dire de professeur suppléant dans les lycées). Ils remplissaient dans l'école les fonctions des répétiteurs.
Quoique chaque élève eût ou dût avoir sa chambre (article 34 du statut), c'était le régime, c'était la discipline des lycées, à peu de chose près : même loi de silence, lectures pendant les repas, exercices religieux. M Les principaux devoirs des élèves, disait le st«atut,
sont : le respect pour la religion, rattachement au souverain et au gouvernement, une application soutenue, une régularité constante, la docilité et la soumission envers leurs supérieurs. )>
Le « chef de TÉcole normale » était Guéroult, conseiller titulaire de l'Université, proviseur du lycée Charlemagne, « esprit peu étendu )>, dit Villemain*, qui enseigna à l'école sous ses ordres. Le * directeur des études » s'appelait Basset, censeur au lycée. Les professeurs étaient « MM. les professeurs des Facultés des sciences et des lettres ». Ils reçurent à cet effet un supplément annuel de 1 500 francs 2. « Les répétiteurs maîtres de conférences^ » étaient : philosophie : de La Romiguière, professeur à la Faculté des lettres; littérature grecque et latine : Burnouf, professeur de rhétorique au lycée Impérial ; littérature française et poésie latine : "Villemain, professeur suppléant de rhétorique au lycée Charlemagne; langue grecque : Mablini; mathématiques: Leroy; chimie : DuUon; physique et histoire naturelle : Guersent. Élèves répéti leurs : géographie astronomique et mathématic{ues élémentaires ; Nicollet; mathématiques transcendantes : Duhaffond; grec élémentaire : Frémion. Maîtres surveillants : Farian, Morizot, Burnouf jeune, Hérembourg : Économe. Anquetil \
Sur le caractère de l'enseignement littéraire et
1. Villemain, Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, t. I, p. 138.
2. Arrêté du Conseil de l'Université du 7 août 1812 {Recueil de lois et règlements, t. V, p. 364).
3. Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, t. I, p. 136 et suiv.
4. L'AlnianncIi. de l'Université pour 11^12 ne donne jjas le nom de l'aumônier.
l'esprit des élèves, il y a des pages presque célèbres de Villemain :
« Un matin que, dit-il, dans les premiers mois de 1812, la section la plus nombreuse de l'École normale était réunie avec son jeune professeur ^ pour la conférence de poésie latine et de littérature française, on annonça dans la salle où se tenait l'assistance un aide de camp de l'empereur, accompagné de quelques amis connus dans le monde et dans l'enseignement. M. le général de division comte de Narbonne entra le premier, avec sa grâce élégante et polie, s'assit au milieu de ses amis sur un banc fort simple, et le cours continua, ou plutôt recommença. Ce cours était une suite d'études réfléchies et soudaines sur quelque monument d'art, quelque œuvre consacrée, puis une lecture fort débattue d'essais modestes sur quelque sujet de morale et d'histoire littéraire. On s'exerça dans la séance à juger l'œuvre un peu artificielle d'un grand écrivain et l'effort quelquefois heureux d'un habile et noble rhéteur. Ce furent d'abord quelques pages du Dialogue d'Eacrate et de Sylta passées à l'épreuve dune censure historique et verbale, sévère comme s'y plaît la jeunesse, puis l'analyse rapide et le critique incidente des meilleurs passages du Marc- Aurèle de Thomas, rapprochés de quelques grands traits de l'original antique. Ensuite on lut et on discuta sans pitié quelques Considérations écrites par un élève sur Fénelon et Yauvenargues. Deux heures se passèrent dans cette étude, où le principal auditeur jeta quelques mots justes et fins et quelques souvenirs d'un parfait à-propos, et où beaucoup d'élèves avaient
1. Né le 10 juin 1790, Villemain n'avait pas encore tout à fait 22 an3.
pris part brièvement, avec cette liberté bienséante et cette promptitude d'esprit qui préparent le mieux les hommes à la vie ou du moins à la parole publique. A la fin de la séance on était tenté de crier Vive l'Empereur! et on saluait avec grand respect son noble représentant; car les cœurs des jeunes gens, surtout alors, étaient bien remplis, bien éblouis de la gloire de l'empereur, malgré le terrible impôt du sang dont cette gloire était déjà si chèrement payée; et on était loin de prévoir les funestes obscurcissements qu'elle allait subir, et dont quelques mois à peine nous séparaient. »
M. de Narbonne rendit compte de cette visite à l'empereur, dont il rapporta les propos à Villemain. L'empereur aurait été très mécontent d'apprendre que les élèves de l'École normale commentaient des écrits anti-despotiques. Après avoir brillamment critiqué le Dialogue de Sylla et d'Eucrale et l'Éloge de Marc-Aurèle, il aurait dit : « Avant tout, mettons la jeunesse au régime des saines et fortes lectures. Corneille, Bossuet, voilà les maîtres qu'il lui faut. Cela est grand, sublime, et en môme temps régulier, paisible, subordonné. Ah! ceux-là ne font pas de révolutions : ils n'en inspirent pas. Ils entrent à pleines voiles d'obéissance dans l'ordre établi de leur temps; ils le fortifient, ils le décorent. » Les propos que Villemain prête ainsi à Napoléon sont peu vraisemblables, et, en général, peu d'accord avec les propos authentiques que nous avons de lui sur le môme sujet*. Mais ce qui ne semble pas
1. On lit dans les Notes et pensées de Sainte-Beuve, n" CXVIII {Causeries du Lundi, t. XI, p. 489) : « On ne doit accueillir qu'avec la plus grande méliance tout ce que Villemain nous a donné des conversations de M. de Narbonne avec Napoléon.