LA BANQUE DE FRANCE
de ces signatures, la troisième qui lui manque pour être escomptée à la Banque. La Banque a aussi le monopole de l'émission des billets circulant comme monnaie. Elle reçoit également les dépôts de titres, d'espèces, de métaux précieux non monnayés et de bijoux. Elle doit s'interdire toute spéculation étrangère à l'escompte et au commerce des métaux.
Les statuts de la Banque de France, généralement approuvés dans leur ensemble, ont soulevé dès l'origine bien des critiques. On lui a reproché le taux élevé de son escompte, la rigueur de son monopole, et on lui a opposé les statuts de la Banque d'Angleterre. Entrer dans cette discussion nous entraînerait hors du cadre de cet ouvrage. Mais il semble que là, comme pour les autres institutions de Napoléon qui ne touchent pas à la politique, on trouve la marque d'un incomparable bon sens. L'architecte a bâti son édifice avec une si juste prévision de l'avenir que les parties de la construction qui semblaient n'être d'abord qu'un excès de garantie pour la solidité, et par conséquent un luxe inutile, se sont trouvées plus tard nécessaires pour assurer le salut de l'œuvre.
On se demande si la Banque royale d'Angleterre elle-même aurait pu, comme la Banque de France, supporter, sans en être ébranlée, l'effroyable crise de la guerre de 1870 et de la Commune. Ce fut un étonnement pour tous que son crédit n'en ait pas été atteint et que le cours forcé des billets en ait à peine amené, et pour très peu de temps, la dépréciation. Déjà, en 1839, la Banque d'Angleterre avait été heureuse d'obtenir de sa rivale un prêt de 40 raillions.
Sans doute la France emploie pour ses transactions un stock de monnaie beaucoup plus considérable que l'Angleterre. Le taux élevé de la Banque de France paraît en temps normal restreindre les affaires d'une manière préjudiciable aux intérêts du commerce français; il semble qu'il y ait d'un côté comme de l'autre une force gaspillée bien inutilement, comme si dans une usine l'on entretenait à grands frais une machine à vapeur d'une force bien supérieure à celle dont on a besoin. Mais cette perte apparente est la garantie contre les crises et l'assurance de l'avenir. Un financier anglais des plus autorisés,
M. W. Bagehot, dans son ouvrage intitulé Lombard- Street, n'ose pas avouer ouvertement que, prise dans son ensemble, l'organisation de la Banque de France lui paraît supérieure à celle de la Banque royale de son pays ; mais au fond, il n'est pas loin de penser avec M. Thiers que, « fidèle à ses statuts , la Banque de France est devenue le plus bel établissement de ce genre connu dans le monde ».
Malgré la confiance croissante qu'inspirait le nouveau gouvernement, le crédit et la régularité dans les affaires renaissaient trop lentement au gré du Premier Consul. Les cours de la Bourse avaient subi des fluctuations nombreuses et profondes. Bonaparte s'en inquiéta ; il crut y voir une manœuvre d'opposition ou des variations artificielles préparées par des joueurs de mauvaise foi. Il voulut savoir s'il n'y avait pas un moyen de mettre un frein à cette fureur désordonnée du jeu qui, en même temps qu'elle semblait s'en prendre aux intentions mêmes du gouvernement, compromettait souvent de la manière la plus grave, par des manœuvres frauduleuses, la fortune d'un certain nombre d'hommes de bonne foi et favorisait l'oisiveté avec tout le cortège des mauvaises passions qui en sont la conséquence naturelle, aux dépens de la probité laborieuse, de l'ordre et de l'économie. C'est à cette occasion que le Premier Consul entra pour pour la première fois en relation avec Mollien ; il eut avec lui une conversation de deux heures. Les deux interlocuteurs soutinrent des avis opposés avec une égale hauteur de vues et un même sentiment du bien public. Bonaparte, tout à l'indignation qu'excitaient en lui les scandales récents, voulait en empêcher le renouvellement par une répression énergique.
« Je ne veux gêner l'industrie de personne, disait-il à ce sujet ; mais comme chef du gouvernement actuel de la France, je ne dois pas tolérer une industrie pour qui rien n'est sacré , dont le moyen habituel est la fraude et le mensonge, dont le but est un profit plus immoral encore que celui qu'on cherche dans les jeux de hasard, et qui , pour le plus médiocre profit de ce genre, vendrait le secret et l'honneur du gouvernement lui-même, si elle pouvait en disposer. »
M. Mollien, qui, dans son voyage en Angleterre (1798) avait étudié avec soin l'organisation et les mœurs financières de ce pays, n'était pas aussi sévère : il pensait que la liberté des transactions avait plus d'avantages que d'inconvénients. Ce que le