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DEBUTS HISTORIQUES

TOULON

SAORGIO. — LE 13 VKXDÉMIAIRE.

3 E fut à Nice que Bonaparte, obligé de quitter la Corse , rejoignit le 4° régiment d'artillerie, auquel il était attaché en qualité de capitaine. Pendant plusieurs mois il parcourut le Midi sous des chefs différents, chargés de réprimer le mouvement fédéraliste qui y avait éclaté. Bonaparte était à Auxonne, occupé à prendre la direction d'un convoi de poudres destiné à l'armée du Midi, quand il apprit la défection de Toulon; les roj'alistes avaient ouvert leur port et leur ville aux flottes et aux troupes anglo-espagnoles. Le péril était grand : c'était la France envahie. Napoléon se rendit en hâte à Paris ; les plans qu'il proposa furent approuvés par le comité de Salut public, et il eu obtint, quoiqu'il ne fût que capitaine, le commandement en chef de l'artillerie de l'armée chargée de reprendre Toulon.

Tout était à organiser sous les ordres d'un oflicier aussi vain qu'inex-

périmenté, le général Carteaux. Ce général était un peintre médiocre. On peut voir de lui, à Versailles, un portrait équestre de Louis XVI, signé Carteaux, peintre du roi, officier de la cavalerie parisienne. Bel homme, de liante taille, plein de jactance, déclamant facilement de grandes phrases, ayant fait ses preuves dans les émeutes parisiennes, brave d'ailleurs, on en avait fait un général.

Les travaux du siège traînaient en longueur. Bonaparte, malgré ses chefs, en prit à proprement parler la direction par la supériorité de ses projets et l'autorité de son caractère. Il imagina un plan fort habile, auquel Carteaux ne voulut d'abord pas se rendre : le seul moyen, selon lui, de prendre la ville, était de dominer par des batteries la rade et le port, et il indiquait la position de l'Eguillette, position dont l'importance était bien connue des ennemis, qui y avaient élevé le fort Murgrave. Ce fort devint bientôt si formidable qu'on l'appelait le petit Gibraltar. c( C'est là qu'est Toulon,» disait Bonaparte, et il affirmait que si on se rendait maître de ce point, les alliés, menacés par un feu continuel, préféreraient abandonner Toulon plutôt que d'y laisser une garnison isolée, séparée par la mer des flottes, qui auraient dû gagner le large. Les représentants du peuple appuyaient en vain ses projets, Carteaux résistait, et il fallut que, presque à son insu, Bonaparte organisât les approvisionnements, construisît les redoutes, donnât enfin aux troupes d'artillerie l'ordre et la confiance qui leur manquaient. Carteaux avait été' d'une incapacité notoire. Dénoncé à la Convention, il fut rappelé et envoyé à la tête d'une autre armée : quand l'échafaud ne prenait pas les généraux malheureux, ils recevaient de l'avancement. Son successeur, Doppet (c'était un médecin), montra autant de faiblesse que d'ignorance. Heureusement il ne resta que huit jours et fut envoyé à l'armée des Pyrénées ; mais il eut le temps, en donnant intempestivement l'ordre de la retraite , de faire manquer une attaque qui nous aurait peut-être donné la ville. Napoléon arriva près du général en chef, le visage couvert de sang par suite d'une légère blessure qu'il avait reçue au front et qu'il n'avait pas encore pansée. « Quel que soit le lâche qui a fait battre la retraite, s'écria-t-il , il nous a fait manquer Toulon. »

Après Doppet vint un ancien officier de l'armée royale habile, instruit.

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actif, sincèrement patriote, le général Dugommier, qui était capable de comprendre les plans de Bonaparte et n'était pas homme à les repousser par une jalousie mesquine. ♦

Ségur raconte dans ses mémoires que Dugommier avait à peine pris le commandement depuis deux jours, lorsqu'il aperçut, le 19 novembre, au moment où il parcourait nos lignes avec Bonaparte, un convoi de vingt magnifiques voitures, qu'ils reconnurent

Fig. 12. — Le général Dugommier. D'aprc-^ le p<jrtnùt p«iut par Rouget.

pour celles de Louis XVI. Ih crurent que c'était le terrible comité de Salut public. Ils eu voient descendre soixante à quatre-vingts iiersonnages en brillants unifoimes de fantaisie, qui demandent d'un ton impérieux et impatient le général. Dès qu'ils sont en sa présence, l'orateur de la troupe, se plaçant gravement en tète, déclare d'une voix tonnante qu'ils arrivent de Paris ; que les patriotes y étaient indignés de sa lenteur«t de son inaction; que la République, frémissant de n'être pas encore vengée, avait fait appel aux braves, qu'ils y avaient répondu, qu'ils étaient des canonniers volontaires; qu'on n'avait qu'à leur donner de la poudre et des canons et que Toulon ne tarderait pas à être pris et la flotte anglaise incendiée. — Dugommier était interdit. Mais Bonaparte débarrassa l'armée de ces nouveaux guerriers en leur donnant une cruelle leçon. Il les échauffa de vin et de louanges, et dès le lendemain, leur livrant des pièces, il les mit aux prises sur la plage, à découvert, leur disant, dans leur style, « qu'à de tels braves les épaulements étaient inutiles et qu'ils étaient assez couverts de leur invincible patrio-

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tisme ». La première bordée d'un vaisseau ennemi en fit justice. La plupart se hâtèrent de gagner leurs bsaux équipages et disparurent. Quelques autres, vraiment patriotes, prirent rang dans l'armée et firent bravement et modestement leur devoir.

Les assiégés tentèrent, le 30 novembre, une sortie audacieuse : elle allait réussir, quand Bonaparte la fit échouer. Tandis que Dugommier leur tenait tête, il s'introduisit hai-diment par un chemin couvert qu'il avait précédemment fait ouvrir jusqu'au milieu des Anglais. Ceux-ci, surpris de cette brusque attaque, sont bientôt mis en désordre. Le général en chef, O'Hara, s'approche pour voir ce qui se passe : il a le bras cassé par une balle : il tombe dans la tranchée et, avant d'avoir eu le temps de se reconnaître, il est passé de mains en mains par nos soldats et livré prisonnier à Bonaparte ; sans que les siens se soient aperçus de cette perte. Sans direction et débordés par Dugommier, les Anglais prennent la fuite. Cet heureux coup de main, valut à Bonaparte le grade de colonel. Un mois plus tard; l'assaut était donné contre le fort Murgrave : c'était la clef de la position. Au miheu de la nuit, malgré la pluie et le vent, Bonaparte, franchissant le premier la brèche, s'en rendit maître après un combat acharné ; il eut son cheval tué sous lui et fut blessé à la jambe d'un coup de pique. « Demain ou après-demain , ditil aux députés conventionnels qui l'entouraient, nous souperons à Toulon, )) Il disait juste; les habitants de la ville, redoutant les repré-sailles républicaines, cherchaient à s'enfuir de toutes les manières : les Anglais n'eurent pas la générosité de les laisser monter sur leurs vaisseaux. Cependant, grâce au concours de la flotte espagnole, plusieurs milliers de Toulonais, les plus compromis dans l'insurrection, réussirent à s'échapper. Le 18 décembre 1793, l'armée républicaine entra dans Toulon.

La répression fut sanglante; les dénonciations, accueillies sans examen, les jugements rendus sans aucune forme, les exécutions en masse ordonnées par la fureur jacobine firent durement expier à la ville coupable l'appel qu'elle avait fait à l'étranger. Elle perdit jusqu'à son nom , désormais elle dut s'appeler Port la Montagne ; enfin, pour servir de témoignage durable de cette répression vengeresse, on décida la

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destruction de tous les édifices publics. Bonaparte, malgré quelques détestables calomnies, resta pur de tous ces excès ; il laissa aux députés révolutionnaires le soin de fusiller les Français. Sa conduite au siège de Toulon, son habileté à tout organiser, l'avaient déjà signalé comme un officier de grand avenir. On reconnut que la prise de la ville était due à son coup d'œil, à ses mesures savantes. Aussi, le 20 décembre

Fig. 13. — Siège de Tonlon, prise du fort Malgrare. D'âpre* une aquarelle de Slméou Fort,

(30 frimaire an II), les représentants du peuple, Barras, Fréron et Robespierre jeune, le nommèrent; provisoirement au grade de général de brigade et Dugonimier écrivait au comité de Salut public : «. Récompensez et avancez ce jeune homme, car si on était ingrat envers lui, il s'avancerait tout seul. » {Mémorial.)

A la suite de cette victoire, il reçut la mission de mettre en état de défense les côtes de la Méditerranée, de Marseille à Nice; cette tâche remplit les derniers mois de 1793 et les premiers de 1794. Mais déjà la jalousie excitée contre lui suscitait de nouveaux périls ; il fut dénoncé à Paris, mandé à la barre de la Convention pour avoir formé le projet de relever les forts de Marseille. Heureusement le patrio-

tisme de Robespierre jeune couvrit Bonaparte. Robespierre, admirateur et ami de Napoléon, écrivit au comité de Salut public qu'il répondait de sa fidélité à la République et obtint qu'il fût attaché à l'armée d'Italie avec le commandement en chef de l'artillerie.

Voilà Napoléon sur le théâtre de ses plus glorieux exploits. Dès son arrivée, il prépare le plan de campagne qu'il exécutera plus tard; mais il faut attendre avant de frapper ces coups hardis, il faut franchir la frontière du Var et prendre pied sur les Apennins. La formidable position de Saorgio, où les Piémontais, renforcés d'une division autrichienne, s'étaient retranchés, menaçait d'arrêter longtemps nos soldats. Les Français avaient à leur tête Dumerbion , vieux capitaine de grenadiers que la Révolution avait fait en deux ans général. Bonaparte proposa un plan d'ensemble qui indiquait un esprit déjà mûr pour la grande guerre. Voici avec quelle admirable clarté il l'explique dans ses Mémoires :

« Dans les montagnes on trouve partout un grand nombre de positions extrêmement fortes par elles-mêmes, qu'il faut bien se garder d'attaquer. Le génie de cette guerre consiste à occuper des camps ou sur les flancs ou sur les derrières de ceux de l'ennemi : ainsi on ne lui laisse que l'alternative ou d'évacuer ses positions sans combattre pour en prendre d'autres en arrière, ou d'en sortir pour vous attaquer. Les positions de l'ennemi étaient bien liées ; la droite était solidement appuyée, mais la gauche l'était mal , et de ce côté le pays était beaucoup plus facile. Napoléon conçut alors un plan qui, sans engager l'armée dans des affaires difficiles, devait la rendre maîtresse de la chaîne supérieure des Alpes et obliger l'ennemi à abandonner les points si redoutables de Rans et des Fourches. Il consistait à tourner la gauche de l'ennemi en passant la Raya , la Nervia et la Taggia, à occuper le mont Tanardo, Rocca-Barbeca, Tanarillo, et à intercepter la chaussée de Saorgio, ligne de communiàition de l'ennemi. De cette façon, non seulement on obligerait les ennemis à abandonner Saorgio, on placerait la défensive du comté de Nice dans sa position naturelle sur la crête supérieure des Alpes, mais on dominerait,sur le versant italien, les sources du Tanaro, qui ouvrent les routes de Turin, d'Alexandrie et de Milan ; la droite française agirait dans un pays oii les montagnes, beaucoup moins élevées, offriraient plus d'avantages, enfin, de couvrir une portion de la rivière de Gênes et détruire les corsaires stationnés à Oncille, qui interceptaient la communication entre Gênes et Marseille et faisaient régner la disette dans l'année et dans toute la population de la Provence. »

Le plan de Bonaparte fut accepté; en quelques jours les ennemis

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