LA MACHINE INFERNALE
Saint-Nicaise (1) et se séparèrent ensuite. Tandis que Saint-Eégent était chargé de mettre le feu au baril de poudre , les deux autres devaient se placer en vue des Tuileries, pour venir l'avertir dès qu'ils verraient paraître la voiture du Premier Consul. Saint-Régent avait eu la barbarie de donner à garder à une jeune fille de quinze ans le cheval attelé à cette horrible machine. Quant à lui, il se tenait tout prêt à mettre le feu. Dans ce moment, en effet, le Premier Consul, épuisé de travail, hésitait à se rendre à l'Opéra. Mais il se laissa pereuader par les vives instances de ceux qui l'entouraient et partit des Tuileries à huit heures un quart. Les généraux Lannes, Berthier et M. Ch. Lebrun l'accompagnaient. Un détachement de grenadiers à cheval lui ser-
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vaifc d'escorte. Heureusement ces grenadiers suivaient la voiture au lieu de la précéder. Elle arriva dans le passage étroit de la rue Saint-Nicaise sans avoir été annoncée ni par le détachement ni par les complices eux-mêmes. Ceux-ci ne vinrent pas prévenir Saint-Régent, soit que la peur les en eût empêchés, soit qu'ils n'eussent point reconnu l'équipage du Premier Consul, Saint-Régent lui-même n'aperçut la voiture que lorsqu'elle eut un peu dépassé la machine. Il fut vivement heurté par un des gardes à cheval, mais il ne se déconcerta pas, mit le feu et se hâta de s'enfuir. Le cocher du Premier Consul, qui était fort adroit et qui conduisait ordinairement son maître avec une extrême rapidité , avait eu le temps de franchir un des tournants de
(1) La rae Saint-Nicaise n'existe plus aajonrd'hni. Elle a disparu dans les travaux de prolongement de la me de Rivoli; elle aboutissait du Carrousel à la rue Saint-Honoré ; l'Opéra était alors rue Richelieu et couvrait le terrain de la place Louvois. Cette Ealle a été détruite en 1820, à la suite de l'assassinat du duc de Berry.
la rue , quand l'explosion se fit tout à coup entendre. La secousse fiit épouvantable ; la Toiture faillit être renversée ; toutes les glaces furent brisées ; la mitraille vint déchirer la façade des maisons voisines. Un des grenadiers à cheval reçut une légère blessure, et une quantité de personnes mortes ou mourantes encombrèrent sur-lechamp les rues d'alentour. Le Premier Consul et ceux qui l'accompagnaient crurent d'abord qu'on avait tiré sur eux à mitraille; ils s'arrêtèrent un instant, surent bientôt ce qui en était et continuèrent leur route. Le Premier Consul voulut se rendre à l'Opéra. Il montra un visage calme, impassible au milieu de l'émotion extraordinaire qui de toutes parts éclatait dans la salle. On disait déjà que, pour l'atteindre, des brigands avaient fait sauter un quartier de Paris. » (Thiers.)
Quarante-six maisons, en effet, avaient été ébranlées au point d'être rendues inhabitables. Il y avait 8 personnes tuées, plus de 60 blessées, dont plusieurs succombèrent ; mais l'homme qu'on voulait atteindre n'avait pas une égratignure.
Bonaparte, après être resté quelques instants à l'Opéra, revint aux Tuileries. Il crut d'abord que l'attentat était l'œuvre des jacobins. C'était d'ailleurs l'opinion de la majorité du public, et cette opinion était très vraisemblable, car, sans parler du complot de Ceracchi, on venait d'arrêter un nommé Chevalier, ancien employé des fabriques de poudre de la Convention, qu'on avait surpris travaillant à une effroj^able machine dans le genre de celle de la rue Saint-Nicaise. Bonaparte résolut en conséquence de prendre une mesure de rigueur extra-judiciaire contre ces misérables terroristes formés en bataillon contre tout un gouvernement. Un acte émané du pouvoir exécutif seul, mais autorisé par le sénatus-consulte du 15 nivôse an IX (5 janvier 1801), fit déporter 130 individus qui formaient l'état-major du parti jacobin. Parmi eux se trouvait l'ancien général de la guerre de Vendée, l'horloger Rossignol. Cet acte inique, qui violait les garanties de liberté individuelle, consacrées par la Constitution de l'an VIII, fut, il faut le reconnaître, approuvé par l'opinion. Il fallut protéger les malheureux proscrits contre la foule dans leur route vers Nantes, où ils devaient s'embarquer. Au moment où cette mesure fut prise, on pouvait se douter déjà que ce n'étaient pas des jacobins qui étaient les auteurs du complot à l'occasion duquel on frapjjait leur parti (1).
(1) On n'en était pas encore sûr. Carbon ne fut arrêté que le 17 janvier. On ne peut donc dire que Napoléon ait frappé le parti jacobin en sachant parfaitement qu'il frappait des innocents.