HELIOPOLIS. — MORT DE KLEBER
d'Egypte se rendît à discrétion. Devant cette jDerfidie Kléber reprit toute son énergie. D'ailleurs, l'arrivée du colonel de Latour-Maubourg', postérieure malheureusement au 24 janvier, avait annoncé le 18 brumaire et rassuré sur la situation de la France.
Il mit à l'ordre du jour de l'armée la lettre de l'amiral Keith en la faisant suivre de ces mots : « Soldats on ne répond à de pareilles insolences que par des victoires ; préparez-vous à combattre. »
Kléber avait à recommencer la conquête de l'Egypte, car il avait déjà, d'après les termes de la convention, remis entre les mains des Turcs plusieurs des places les plus importantes. Il n'avait que 10.000 hommes de troupes régulières à opposer aux 60.000 hommes des troupes de l'empire ottoman; aussi cette campagne le plaça-t-elle au rang des plus grands hommes de guerre. Il se hâta de marcher au-devant de l'armée du grand vizir; il le rencontra près d'Héliopolis, à Matarieh, et remporta une victoire décisive.
Kléber avait su vaincre, il sut encore mieux profiter de la victoire, poursuivant l'ennemi sans relâche d'étape en étape, le chassant successivement d'El Ganeka, de Belbeïs, de Koraïm. Il s'attendait à livrer une bataille à Sâlahieh, aux limites du désert, quand les habitants, accourant au-devant des Français, leur annoncèrent l'évasion du vizir avec une poignée de soldats et la dispereion de son armée. (Ernouf.)
Mais tout n'était pas fini ; pendant que Kléber se dirigeait vers la Syrie, une seconde révolte éclatait au Caire, bien plus terrible que celle contre laquelle Bonaparte avait eu à lutter. Il lui fallut l'assiéger pendant vingt jours et détruire le faubourg de Boulack pour en avoir raison. Kléber pouvait être clément sans que sa modération pût être attribuée à la faiblesse. Il se contenta d'imposer à la ville une contribution de guerre. Jamais le prestige des Français n'avait été plus grand ; on reprenait avec activité l'œuvre d'organisation et de civilisation déjà commencée ; jamais la conquête n'avait paru plus assurée. Kléber avait compris que c'était sur les chrétiens surtout qu'il pouvait compter. Il n'avait trouvé d'appui sérieux que dans les tribus chrétiennes de Syrie, dont plusieurs s'étaient tellement compromises qu'elles avaient cru devoir accompagner les Français dans leur retraite. Aussi, sans cesser de ménager les musulmans, il voulut, plus que Bona-
parte, s'appuyer sur les Coplites et il forma quelques régiments avec des Nubiens, jusque-là réduits à l'esclaYage. Il les appelait à la liberté par le courage, et ils s'en montrèrent dignes. D'ailleurs, le physique de Kléber était de nature à frapper les Orientaux.
Le grand vizir comprit qu'il devait avoir recours à d'autres moyens que la guerre. Il arma le bras d'un pauvre fanatique, Soliman, qui aborda Kléber dans les jardins d'Elfy Bey, au Caire, et frappa mortellement d'un coup de couteau au cœur « le grand chef français » (1). C'était le 14 juin 1800, le jour même et presque à l'heure où Desaix tombait sur le champ de bataille de Marengo.
Le plus ancien des généraux de division, Menou, revendiqua le commandement. Il ne pouvait tomber, eu égard aux circonstances, en des mains moins capables de soutenir un si grand poids. C'était im bon administrateur, mais il ne possédait aucune des qualités d'un général. Il avait jugé à propos de faire profession de mahométisme, de prendre le turban, de se faire a^ipeler Abdallah, et n'avait réussi qu'à se rendre ridicule aux yeux de l'armée, sans gagner plus d'influence sur les musulmans.
Les Anglais tentèrent de nouveau un grand effort. Trois armées se dirigèrent sur l'Egypte, 20.000 soldats européens. Anglais, Hessois, Suisses, Maltais, Napolitains, sous les ordres d'officiers exclusivement anglais, s'étaient rassemblés à Macri, en Asie Mineure; ils devaient, sous le général sir Ralph Abercromby, se diriger sur Alexandrie; 30.000 Turcs, braves mais sans discipline et sans ordre, se rassemblaient en Syrie, enfin 7.000 Cipayes, partis de Calcutta, vinrent débarquer à Kosseïr, dans la mer Rouge. Cela faisait à peu près 60.000 hommes, auxquels les Français n'avaient que 18.000 hommes à opposer.
Bonaparte, très préoccupé de l'Egypte, avait vainement tenté d'y envoyer des renforts. Ganteaume , après avoir croisé trois mois dans la Méditerranée, avait cru devoir ramener à Toulon les 5.000 hommes qui auraient pu tout changer. Menou était réduit à ses seules forces. Il commit faute sur faute : méprisant les conseils de ses collègues, au lieu
(1) Le squelette de Soliman a été placé dans le Muséum d'histoire naturelle de Paris.