ACTIVITÉ'ET GÉNIE ADMINISTRATIF DE NAPOLÉON
arriver. Ce n'est pas un génie qui me révèle tout à coup en secret ce que j'ai à dire ou à faire dans une circonstance inattendue pour les autres. C'est ma réflexion, c'est la méditation. Je travaille toujours, en dînant, au théâtre ; la nuit, je me réveille pour travailler. La nuit dernière, je me suis levé à deux heures, je me suis mis dans ma chaise longue devant mon feu, pour examiner les états de situation que m'avait remis, hier soir, le ministre de la guerre. J'y ai relevé vingt fautes dont j'ai envoyé ce matin les notes au ministre, qui, maintenant , est occupé avec ses bureaux, à les rectifier. » II apprenait même, racontait Joséphine à M"*^ de Rémusat, il apprenait même les noms d'une partie des individus composant les corps d'année. « Cela lui servait merveilleusement dans l'occasion pour reconnaître le soldat et lui donner le plaisir d'être distingué par son général. » On sait que César connaissait le nom de tous ses centurions.
Les heures que Napoléon cou sacrait aux affaires publiques ne lui semblaient jamais trop longues.
et II nous a retenus souvent à Saint-Cloud, dit Pelet de la Lozère, depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, avec une suspension d'un quart d'heure, pendant laquelle il passait dans ses appartements, et nous dans la grande galerie, où quelques mets étaient servis. Il ne paraissait pas plus
fatigué à la fin de la séance qu'au commencement. Il fallait toujours que l'archichancelier l'avertît quand l'heure était trop avancée pour prolonger davantage la séance, et il le plaisantait sur ces avertissements en feignant de les trouver prématurés. »
Fig. 116. — Barbé Marbois.
Sans parler des séances générales du Conseil, Napoléon présidait des séances particulières de la section de l'intérieur, quelquefois depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du matin. Il avait aussi des séances de nuit avec ses ministres. Ceux-ci tombaient parfois de sommeil, Bonaparte les réveillait : « Allons, allons, citoyens, réveillons-nous, il n'est que deux heures ; il faut gagner l'argent que nous donne le peuple français. » Pour lui, il allait après la séance se mettre au bain et pouvait bientôt se livrer de nouveau au travail, « Une heure de bain, disaitil, vaut pour moi quatre heures de sommeil. » Un historien qui n'a pas précisément pour Napoléon une grande sympathie a dit :
KAPOLiOX 1".
« Il y a trois atlas principaux en lui, à demeure, chacun d'eux composé d'une vingtaine de gros livrets distincts et perpétuellement tenus à jour. Le premier est militaire, et forme un énorme recueil de cartes topogi'aphiques, aussi minutieuses que celles d'un état-major, avec le plan circonstancié de toutes les places fortes, la distribution locale de toutes les forces de terre et de mer, arsenaux, magasins, ressources en hommes, vi\Tes, habillements, munitions. Le second, qui est civil, ressemble à ces gros volumes où nous lisons l'état du budget et comprend les articles de la recette et de la dépense ordinaire et extraordinaire, service de dettes, pensions, travaux publics, fonctions et fonctionnaires, chacun dans sa résidence, avec son rang, ses attributions et ses appointements. Le troisième est un gigantesque dictionnaire biographique et moral où chaque individu notable, chaque grou]3e local, chaque peuple a sa fiche avec l'indication abréviative de sa situation, de ses besoins, de ses antécédents, partant de son caractère prouvé, de ses dispositions éventuelles et de sa conduite probable. Toute fiche, carte ou feuillet a son résumé ; tous les résumés partiels, méthodiquement classés, aboutissent à des totaux et les totaux de ces trois atlas se combinent pour fournir à leur possesseur la mesure de sa force disponible. »
Cette activité qu'il montrait lui-mL'rae, il l'inspirait partout autour de lui, exigeant de ses collaborateurs de grands efforts qui semblaient les élever au-dessus d'eux-mêmes, mais ne les occupant qu'à des travaux qui convenaient à leurs aptitudes. Le principe : « L'homme qu'il faut à la place qu'il faut, » dirigeait ses choix : «. Il n'y a point de bête, disait-il, qui soit propre à rien; il n'y a point d'esprit qui soit propre à tout. » M"'*^ de Rémusat, .dans ses Mémoires, insiste sur la triste situation de serviteurs de Bonaparte, sur la crainte constante que tous les fonctionnaires ressentaient auprès de lui, sur les boutades qu'il fallait essuyer de la part d'un maître qui n'était jamais content et ne témoignait jamais la moindre satisfaction de ce que l'on faisait pour lui. Mais Roederer a pu dire : « Il n'est pas un homme de quelque mérite qui ne préférât, près de Bonaparte, l'emploi qui occupe sous ses yeux, à la grandeur qui en éloigne, et qui, pour prix d'un long et pénible travail, ne se sentît mieux récompensé par un travail nouveau que par le plus honorable loisir, » Il est vrai que cela était écrit en 1803. Alors, quoi qu'on fît, on était sûr que le chef de l'Etat travaillait encore plus que vous. On sentait que l'idée du gouvernement, sans absorber et fatiguer l'esprit de Napoléon par une tension sans répit, lui était toujours présente.