ESCLAVAGE. — ST-DOMIXGUE. — TOUSSAINT LOUVERTURE
Il s'empara de la partie espagnole de l'île et donna même à Saint- Domingue une constitution aux termes de laquelle il était nommé gouverneur à vie (juillet 1801). Bonaparte ne consentit pas à reconnaître cette déclaration d'indépendance et, avant môme que la paix avec l'Angleterre fût définitivement signée, il envoya pour soumettre l'île 22.000 hommes sous le général Leclerc, son beau-frère, l'époux de la belle Pauline Bonaparte, qui l'accompagna dans son expédition. Leclerc emmenait avec lui les deux fils de Toussaint, élevés en France. Les négociations qu'il commença par leur entremise n'aboutirent pas. Le second passa même dans le camp de son père.
Mais Toussaint, vaincu dans i:)lusieurs combats, fut obligé de faire sa soumission ainsi que ses lieutenants, Christophe et Dessalines.
Toussaint s'était retiré dans ses domaines. Il comptait sur la fièvre jaune pour décimer l'armée française. C'est alors que Napoléon promulgua une loi odieuse, qui fut en môme temps une faute politique très grave et la véritable cause de la
perte de Saint-Domingue. Les noirs ne s'étaient soumis que sur la promesse que leur liberté serait respectée, lorsqu'ils apprirent que le Premier Consul avait porté une loi qui rétabhssait l'esclavage dans les colonies françaises (30 floréal an X — 20 mai 1802). C'était provoquer une nouvelle révolte et exciter les nègres à faire à leur tour appel aux Anglais, qu'ils avaient jusque-là si bravement combattus. Toussaint Louverture sort de sa retraite et rassemble bientôt une armée. Les Français, décimés par la fièvre et pouvant à peine se diriger dans un pays accidenté et mal connu, s'épuisent à se maintenir dans leurs positions. Leclerc ne réussit à se débarrasser de Toussaint Louverture que par trahison. Sous le prétexte d'une entrevue, il le fit venir à bord de son vaisseau et l'envoya prisonnier eu France, où le froid, l'inaction, le manque d'esjjace ne tardèrent pas à avoir raison de sa constitution
Fig. 132. — Toussaint Louverture.
robuste : il mourut au fort de Joux, en 1803. « En me renversant, disait-il, on n'a abattu que le tronc de la liberté des noirs; il repoussera par les racines. »
Cette prédiction se réalisait au moment môme de sa mort. Leclerc avait été emporté par la fièvre jaune, le 14 juillet 1802. Rochambeau, qui lui succéda (c'était le fils du général de la guerre d'Amérique), fut forcé de capituler entre les mains de Dessalines, l'année suivante. La paix d'Amiens venait d'être rompue et lui enlevait tout espoir de recevoir des renforts.
La rupture de la paix d'Amiens marquant le début de cette lutte inexorable et sans trêve, qui ne devait finir que par la ruine complète d'un des deux combattants, il importe d'en déterminer le caractère et l'origine.
La principale, peut-être, de ces causes fut la révolution sociale et économique qui s'accomplissait en Angleterre depuis le commencement du dix-huitième siècle, cause à laquelle on n'a pas toujours donné sa véritable importance. Car il ne s'agit pas là d'une suite de faits éclatants ou de quelque tragédie sanglante qui frappe l'imagination et se fixe dans le souvenir, mais de transformations graduelles.
L'Angleterre présente cette évolution à peu près unique dans l'histoire moderne d'une société qui, s'étant développée dans le sens démocratique, redevient ensuite une aristocratie (1). On a peine à croire que l'Angleterre était encore, au milieu du dix-septième siècle, un pays essentiellement pastoral et agricole, que l'industrie y était presque nulle, les voies de communications rares et difficiles (2) et la propriété très divisée. C'est cette classe de petits propriétaires qui fait alors le fond de la nation anglaise et c'est d'elle que sort la classe dirigeante, la ffenfry, qui domine le gouvernement.
La gentry est une classe privilégiée, mais c'est la richesse foncière qui fonde le priyilège et elle est ouverte à tous : la gentry n'a donc rien de féodal, elle absorbe l'ancienne noblesse, et les pairs n'y ont qu'un droit de préséance. Mais la gentry, comme la noblesse plébéienne de Rome, voulut , lorsqu'elle se sentit forte, se séparer du reste du peuple, et, au lieu d'une classe ouverte, incessamment recrutée par l'accession de la classe moyenne qui s'élève, elle va constituer l'aristocratie la plus hautaine, la plus fortement unie de l'Europe, celle qui va lutter avec acharnement contre la Révolution française.
La propriété étant très divisée et ne laissant en dehors d'elle que les misérables,
(1) Voir la lecture faite à l'Académie des sciences morales et politiques par M. Boutmy (numéro d'août-septembre 1886), La Jîivolution indiistrieUe et agraire en Anghterre au dix-huitième siècle.
(2) Le premier canal de l'Angleterre date de 1755.
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la possession de la terre donnait seule une place dans la société ; ce sont les propriétaires qui sont administrateurs et juges, ce sont les propriétaires qui seuls forment les collèges électoraux. La gentry fera tous ses efforts pour être seule propriétaire, surtout lorsque, vers le milieu du second tiers du dix-huitième siècle, la Chambre des Communes tendra à devenir la principale force du gouvernement. Pour faire de ses sièges à la Chambre de véritables monopoles, elle évincera des campagnes tous les petits propriétaires, par intimidation, séduction, quelquefois injustice ouverte. C'est ainsi qu'agissait la Xoblesse romaine. C'est ainsi qui qu'avaient fait les Eupatrides d'Athènes avant Solon.
Cette révolution est favorisée par le développement prodigieux du commerce anglais et par les inventions mécaniques qui viennent, à la fin du dix-huitième siècle, donner à l'industrie une impulsion extraordinaire. La gentry fait tous ses efforts pour rejeter de ce côté le reste du peuple. Et le petit propriétaire, écrasé par son puissant voisin, incapable de lutter, avec des capitaux insignifiants et un outillage inférieur, contre les moyens perfectionnés de culture employés sur de vastes étendues de terrain, émigré vers les villes ou devient simple manouvrier, après avoir vendu son bien, qui lui est, du reste, en général largement payé. Des villages entiers sont détruits et remplacés par des parcs. L'autonomie des paroisses qui pouvaient faire obstacle à la toute-puissance des grands propriétaires tend à disparaître. Au moment où éclate la Révolution française, cette transformation n'est pas encore arrivée à son plein développement, mais elle est déjà très avancée, et la population industrielle représente plus de la moitié, les deux tiers peut-être, de la population totale de la Grande-Bretagne. Mais « cette race d'hommes supplémentaires », comme les appelait Robert Peel, ne comptait pas plus dans le gouvernement anglais que les plébéiens aux premiers siècles de la république romaine.
La gentry constitue à elle seule le peuple anglais ; c'est elle qui occupe toutes les places de quelque importance aussi bien dans l'armée que dans l'église anglaise, dans les colonies que dans la métropole. C'est elle qui absorbe tous les pouvoirs politiques. On a calculé qu'au commencement du dix-neuvième siècle sur six cent cinquante-huit membres de la Chambre des Communes, quatre cent quatre-vingt-sept étaient nommés virtuellement par les lords et les grands propriétaires. Les wighs et les torys, qui s'attaquent souvent avec tant de violence, n'étaient au fond que deux fractions d'un même parti.
On comprend quel retentissement durent avoir en Angleterre les principes de la Révolution française. Elle venait provoquer au delà du détroit des revendications d'égalité chez un peuple qui avait déjà sans doute le bienfait de la liberté politique, mais pour la plus grande partie duquel cette liberté n'était guère qu'une illusion. L'aristocratie le comprend, elle réveille la haine du peuple anglais contre l'ennemi traditionnel, et cette haine aveugle, dirigée par la haine non moins vive, mais calme et raisonnée, de l'aristocratie elle-même, va finir par tnompher. Elle montre au peuple anglais que, grâce à sa position géographique, l'Angleterre a moins à souffrir de la guerre que tout autre pays et que cette guerre, heureusement terminée, outre les conquêtes qu'on pourra faire, aura pour résultat d'ouvrir à son commerce et à son industrie
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un développement sans limite, une suprématie universelle. Or l'intérêt commercial et industriel est dès lors le principal souci de la majorité de la nation.
Que la guerre contre la France fût, surtout pour l'aristocratie anglaise, un moyen de défendre, contre toute innovation, la constitution qui consacrait ses privilèges et qu'elle pouvait d'ailleurs sincèrement unir dans son esprit avec la grandeur de l'Angleterre, des torys eux-mêmes l'ont reconnu et il n'y a pas à distinguer sur ce point entre les guerres de la Kévolution et celles de l'Empire, car, si l'Empire n'était pas la liberté, il représentait la Révolution et la démocratie (1).
« Des théoriciens, dit Alison, ont cru que le gouvernement anglais, avant le grand changement de 1832, était un gouvernement mixte dans lequel la Couronne, la Xoblesse et les Communes se faisaient contrepoids l'une à l'autre et se contrôlaient mutuellement. C'est une erreur; ce gouvernement n'était en réalité qu'une aristocratie, avec un souverain chargé du pouvoir exécutif ; le tout déguisé sous les formes de la république... Pour dire la vérité, les motifs donnés par notre gouvernement n'étaient pas les seuls qui le déterminassent à faire la guerre. Il y avait en Angleterre même un danger qu'il redoutait bien plus que les conquêtes des républicains. Il ne craignait pas que l'étranger vînt s'emparer de notre pays; ce qu'il craignait, c'était une révolution intérieure, et il sentait que cette révolution était imminente s'il ne se hâtait de rompre avec la France... L'esprit public était excité; les passions démocratiques commençaient à s'agiter ; le désir du pouvoir, sous le nom de réforme, s'était répandu parmi les classes moyennes, et les institutions de notre pays étaient menacées d'un choc aussi violent que celui qui venait de bouleverser la monarchie en France. Le seul moyen qu'on eût d'éviter ce malheur était d'engager le pays dans une guerre étrangère ; elle réveillerait le sentiment de leur antique valeur ; elle leur ferait oublier ces réformes, ces innovations qu'ils commençaient à réclamer. »
La guerre était un moyen légal et pratique d'empêcher les communications entre les deux pays, et un membre du gouvernement, Jenkinson, depuis lord Liverpool (2), le déclarait nettement à la Chambre des Communes. Parlant de ceux qui attaquaient la constitution : « Ce parti, disait-il en substance, ne peut s'agiter et causer quelques troubles qu'en temps de paix : il faudra qu'il reste calme pendant la guerre. Dès qu'elle sera commencée, toute correspondance avec la France devra cesser, car elle serait un acte de trahison, puni comme tel par les lois ; les mécontents n'auront pour seule ressource que d'émigrer en France, au grand avantage de notre pays. »
Quant à la liberté des peuples, c'était un médiocre souci pour l'Angleterre. C'est en vain qu'on voudrait donner ce caractère même à son intervention en Espagne.
« Les ministi'es anglais, dit l'amiral Xapier dans son histoire des guerres de la Péninsule, haïssant Napoléon parce qu'il était le champion de l'égalité, ne se souciaient point du tout que l'Espagne fût plus libre qu'auparavant. Ils voulaient bien se servir des cortès libérales pour abattre Xapoléon... mais le parti aristocra-
(1) Les curieuses lettres de Bichard Cobden écritea à l'occasion de la mort de Wellington, traduites dans le Napoléon de Kermoysan, 3* vol., contiennent plus d'un témoignage sur ce point.
(2) Celui qui mourut en 18-28.