RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS
tique en Espagne ne tarda pas à s'apercevoir que la politique secrète de l'Angleterre n'était autre que la sienne ; elle allait même jusqu'à soutenir l'inquisition, prétendant ridiculement que ce n'était plus une chose mais un nom ». Aussi M"" de Staël, désabusée elle-même, disait-elle à Canning, en 1815 : « On trompe le peuple anglais, il ne sait pas qu'on l'emploie à priver les autres peuples de la liberté qu'il possède , à protéger l'intolérance envers ses frères en religion ; s'il le savait, il renierait ceux qui abusent de son nom. s
Il aurait été habile de la part de Bonaparte de se montrer d'autant plus modéré que les Anglais l'étaient moins. En eifet, il lui fallait avant tout l'appui ou au moins la neutralité sincère du continent, pour pouvoir tourner tous ses efforts contre la grande île dont la tyrannie maritime indisposait d'ailleurs toutes les puissances. Cette modération lui était d'autant plus imposée qu'on le craignait davantage, n ne nous paraît pas démontré que l'Europe monarchique ne se fût pas résignée assez à nous laisser définitivement les limites que nous avait données le traité de Lunéville, car ces accroissements, si importants qu'ils fussent, n'étaient pas hors de proportion avec les accroissements territoriaux que la Prusse, la Russie et l'Autriche elle-même avaient réalisés, soit dans la guerre de succession d'Espagne, soit aux dépens delà Pologne et de la Turquie pendant le dix-huitième siècle, alors que la France avait perdu sou rôle prépondérant dans la politique européenne. Mais il fallait que le 'gouvernement français prouvât à l'Europe qu'il était bien décidé à s'en tenir là. C'était d'ailleurs la politique que réclamait la France, car partout régnait le plus vif désir de la paix. Il est intéressant de trouver ce sentiment jusque dans les chefs même de l'armée, durant toute la série de ces longues guerres de la Révolution. Carnot lui-même n'avait été à aucune époque de sa vie ami de la guerre. Il déplorait ses excès, même lorsque, jeune officier du génie, il ne pouvait attendre que d'elle sa fortune. Il n'en avait pas moins « organisé la victoire dans une guerre juste et vraiment nationale (1) ». Moreau, en marchant sur Vienne, voulait « conquérir la paix ». Malheureusement Napoléon se laissa entraîner par une ambition que les circonstances et la conduite de l'Angleterre excusent. « C'est sur les fondements de votre tyrannie, disait Byron à la Chambre des Lords (2) , que Napoléon espère bâtir la sienne. »
La paix d'Amiens n'avait été, pour inae grande partie de l'aristocratie, qu'un traité « accepté à regret, et sous forme d'épreuve », comme le disait lord Hawkesbury. La Trinité et Ceylan, c'était bien peu pour prix d'une lutte acharnée de dix ans et une dette de qua-
(1) Voir le discours prononcé à Magdebourg sur la tombe de Carnot, en 1871, par M. A. Peyre, officier du génie. Ce fut à la suite d'une cérémonie religieuse, célébrée en mémoire de nos officiers et soldats français morts en captirité, que M. Peyre prit la parole au nom de ses compagnons d'armes internés dans cette ville, où Carnot était mort exilé en 1823. — Moniteur du 1" avril 1871.
(2) Séance du 21 avril 1812.
torze milliards ; c'était peu surtout pour compenser les accroissements de la France. Or la paix même ne les avait pas arrêtés. Sans parler de la réunion du Piémont et de Parme, sa suprématie politique s'était affermie sur l'Italie, la Hollande, sur l'Allemagne, même par le recez de 1803, et enfin sur la Suisse.
En vertu du traité de Lunéville nous avions retiré nos troupes de la Suisse. Mais des discordes sanglantes n'a\"aient pas tardé à éclater entre ceux qui voulaient maintenir la constitution unitaire de la République helvétique fondée par le Directoire et ceux qui voulaient rétablir la confédération avec les anciennes inégalités politiques. Le Premier Consul, malgré les efforts de l'Angleterre, intervint comme médiateur et y envoya des troupes. Une consulte de cinquante-six députés réunis à Paris rédigea, sous l'inspiration de Bonaparte, une constitution fort sage, conforme à la justice comme à la configuration du sol de la Suisse et à ses traditions. « La nature, dit-il, a fait votre État fédératif ; ce qu'il vous faut, c'est l'égalité des droits entre vos cantons, une renonciation à leurs privilèges de la part des familles patriciennes, une organisation fédérative où chaque canton se trouve gouverné suivant sa langue, sa religion, ses moeurs, son intérêt et ses opinions. » Un traité d'alliance défensive replaça la Suisse sous la protection de la France. Les anciennes conventions militaires furent renouvelées et 16.000 Suisses entrèrent dans l'armée française.
Ce n'était pas cependant la puissance continentale de la France qui excitait le plus les colères de la Grande-Bretagne. Notre marine renaissait avec une rapidité incroyable ; nos colonies recouvraient leur ancienne prospérité. L'amiral Linois et le général Decaen partaient pour l'île de France et l'Inde. Le colonel Sébastian! était chargé d'une mission dans le Levant pour y rétablir partout l'influence française. Il allait aux îles Ioniennes, à Tunis, à Tripoli, en Egypte, où les Anglais n'avaient pas encore évacué Alexandrie; en Syrie, où il commençait à remettre les chrétiens sous la protection française. L'expédition de Saint-Domingue avait été un témoignage imposant de notre renaissance maritime. Vainement le ministre Addington, tory lui-môme, comparait ceux qui demandaient ainsi la guerre contre la France, sans aucun souci de l'humanité ou de la justice, « à une meute de chiens sanguinaires ». Vainement Fox disaitil : « La puissance de la France est sans doute plus grande que je ne le souhaiterais, mais ce n'est pas un motif pour rallumer la guerre, qui,