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CONSPIRATION DE PICHEGRU ET CADOUDAL. — MOREAU

jour qu'elle s'était décidée à aller lui faire une visite (1). « Était-ce la peine d'avoir renversé l'ancienne dynastie, disait-elle, pour en établir une nouvelle ? » C'était d'ailleurs une femme de mérite; elle savait plusieurs langues, peignait la miniature et était pour la musique une des meilleures élèves de Steibelt ; aussi les beaux bals qu'elle donnait à son hôtel de la rue d'Anjou-Saint-Honoré étaient-ils fort recherchés. Les royalistes , aussi bien que les républicains mécontents, affectaient de s'y rendre. Moreau pouvait donc être facilement mis en rapport avec les conjurés.

Fig. 134. — SaTaiy, duo de Rovigo.

Sans s'engager par aucune promesse, ce général écoutait avec complaisance les confidences qu'on lui faisait. Ses entrevues avec des gens qui tenaient au complot furent bientôt connues; il était très surveillé et il se cachait moins que les autres. Il fut le premier arrêté, le 15 février; Picliegru le fut le 28 février, rue de Chabannais ; Georges, le 9 mars, au carrefour de Bussy. Georges avoua hautement ses projets et déclara que les conjurés n'attendaient pour agir que la présence d'un prince de la maison de Bourbon. Or le duc d'Enghien, le plus brillant des princes de cette famille, se trouvait précisément alors dans le voisinage de la frontière, î\ Ettenheim, sur le territoire du grand-duché de Bade. Bonaparte était décidé à sévir impitoyablement contre les royalistes et à épargner plutôt les révolutionnaires. Il résolut de frapper, s'il le pouvait, un prince de la maison de Bourbon et fut encouragé surtout dans ce projet par Talleyrand (2).

Bonaparte avait toute raison de croire que le duc d'Enghien était le prince attendu par Georges. L'espion qui apporta la nouvelle que

( 1 ) n n'y .-ivait là ancime intention blessante de la part de M™' Bonaparte ; elle faisait déjà un grand usage du fard. Lorsque M"° Moreau se présenta, Joséphine venait de faire une promenade à cheval : le grand air avait complètement altéré et brouillé les couleurs artificielles de son teint, et il avait fallu réparer ce désordre. (Voy. Imbert de Saint-Amant, Jueéphine.)

(2) Malgré le soin que mit Talleyrand à rechercher et à faire disparaître, lorsqu'il fut membre du gouvernement provisoire en 1814, les pièces qui pouvaient le compromettre, il resterait encore de lui une lettre, ne laissant aucun doute sur ce point. Voyez Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis , t. XII) p. 50-52, 132-133.

le duc d'Enghien se trouvait à Ettenheim était alsacien, et la manière dont il prononça le nom de M. de Thumery, secrétaire du duc, fit croire qu'il s'agissait du général Dumouriez. Bonaparte alors n'iiésita plus, et sur son ordre le général Ordener, avec un détachement de dragons, enleva le prince sur le territoire badois. C'était une violation brutale du droit des gens. Heureux encore si l'on s'en était tenu là ! Mais le malheureux prince, immédiatement amené à Paris fut, en vertu d'ordres signés tous du Premier Consul, traduit, sans témoins et sans défenseurs, sans publicité d'aucune sorte, devant une commission militaire, présidée par le général Hulin. Il fut interrogé, condamné et exécuté dans la même journée. Les ordres donnés le matin par Napoléon étaient précis : tout devait être terminé dans la nuit. A l'approche du jour, le prince fut conduit dans le fossé du château. La vue d'une compagnie de gendarmerie d'élite sous les armes ne lui laissa plus de doute sur le sort qui l'attendait. La fosse d'ailleurs était creusée d'avance. Il entendit avec fermeté la lecture de la sentence, s'agenouilla pour faire une courte prière, se releva, refusa de se laisser bander les yeux, et reçut la mort avec un courage simple digne de son nom. Pour que les soldats pussent viser dans l'obscurité, on avait placé une lanterne sur sa poitrine. Le prince avait demandé à plusieurs reprises à voir le Premier Consul.

Xapoléon, s'il en avait eu le temps, serait peut-être revenu sur ses ordres primitifs. Dans la terrible soirée où la catastrophe se préparait, on le vit montrer une gaieté trop bruyante pour être sincère. Puis il appela M'" de Eémusat vers une table pour faire une partie d'échecs. « Il ne jouait guère bien , dit-elle dans ses Mémoires, ne voulant pas se soumettre à la marche des pièces. Je le laissais faire ce qui lui plaisait : tout le monde gardait le silence. Alors il se mit à chanter entre ses dents : puis tout à coup des vers lui revinrent à la mémoire. » C'étaient des passages de Cinna et à'Alzire qui parlent de clémence. On sut le lendemain qu'il avait chargé le conseiller d'Etat Real d'aller interroger le prisonnier : c'était surseoir à l'exécution. Par un accident déplorable, Real ne reçut l'ordre que trop tard, et, lorsqu'il se rendait à Vincennes, il rencontra sur sa route Savary, qui venait rendre compte au Premier Consul de l'exécution de ses ordres. Loraque Savary eut pénétre dans le cabinet du Premier Consul, celui-ci lui demanda aussitôt : « Real a-t-il vu le prisonnier ? » M. Real arrivait au même moment, il s'excusa en tremblant. Le Premier Consul, sans exprimer de blâme, congédia Real et Savai^, et s'enferma dans une pièce de sa bibliothèque où il demeura plusieurs heures.

Portrait du duc d'Enghien dans un médaillon ovale entouré de génies et fixé à un arbre. D'après une gravure anglaise de 1804. (Collection Hennin.)

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