ÉCHEC SUR MER. — EXPÉDITION ANGLAISE ABANDONNÉE
« Dès que cette nouvelle lui est apportée, raconte dans ses Mémoires le général de Ségur, il appelle Darn. Daru accourt et trouve l'Empereur agité, farouche, le chapeau sur les yeux, le regard foudroyant ; dès qu'il aperçoit Daru, il court à lui et l'apostro-
Fig. 145. — Vue du trône Je l'Empereur au palais des Toileries. D'après Peroier et Fontaine.
phant : « Savez- vous où est ce misérable de Villeneuve? il est à Cadix. Comprenez- « vous ? A Cadix ! il a été battu ! C'en est fait, ily sera bloqué. Quelle marine ! Quel ami- « rai! Que de sacrifices inutiles! » Cette explosion dura près d'une heure, explosion de colère et de douleur, à la fois effrayante et déchirante, triviale et sublime. Enfin
quand il a déchargé son âme, il s'arrête tout à coup, et, montrant à Daru un bureau chargé de papiers : « Mettez- vous là, dit-il; écrivez ! » Et aussitôt, sans transition, sans méditation apparente, se ressaisissant lui-même par un acte de volonté souveraine, il lui dicte le plan d'une campagne victorieuse jusqu'à Ulm, jusqu'à Vienne! Son armée faisait face à la mer sur plus de deux cents lieues de front; elle va faire volte-face et marcher au Danube. Là, plus d'incertitudes comme sur. la mer, plus de retards misérables, plus d'obstacles, par conséquent plus de chefs irrésolus. Quand il règle tous les mouvements de ces grandes masses, on dirait qu'il les décrit. Ce qu'il ordonne de faire il le voit. Il voit l'armée se rompre, les colonnes se former, chaque corps, au jour dit, à l'heure dite, atteindre le rendez-vous prescrit. En tel endroit, on surprendra l'ennemi, en tel autre, on l'attaquera de vive force. Bien plus, il devine les mouvements de l'armée autrichienne qui seront déterminés par les siens, il aperçoit les fautes de ses adversaires et les fait entrer dans ses calculs. Deux mois, 300 lieues et plus de 200.000 ennemis séparaient la pensée du résultat. Tout se trouva exact, a
Mais il ne fallut rien moins que le prodigieux succès de la campagne d'Ulm et d'Austerlitz pour adoucir l'amertume d'une déception si cruelle. Et plus d'une fois le vainqueur du continent regretta que la questioïi ne se fût pas décidée en Angleterre même. Ce projet de descente d'une grande armée dans l'île de la Grande-Bretagne présentait de rares difficultés ; mais Napoléon les avait prévues et elles n'étaient pas insurmontables. Une fois la descente efiectuée , le succès n'était pas douteux. L'armée qui devait vaincre en moins de deux ans l'Autriche, la Prusse et la Eussie, n'aurait pas trouvé en Angleterre de forces capables de l'aiTêter. Si le gouvernement anglais ne signait presque aussitôt la paix dans Londres, il ne lui restait qu'à se retirer en Ecosse pour donner à Nelson le temps de fermer à Napoléon le retour en France. Qu'am-ait fait alors Napoléon, bloqué dans une île comme dans une place forte? Aurait-il, faisant appel aux sentiments démocratiques que la révolution française avait réveillés dans la population anglaise, Eéorganisé le pays et l'aurait-il gouverné comme le fit Guillaume le Conquérant? Ce sont là des questions qu'on peut longtemps discuter, sans arriver à conclure. Le plus probable d'ailleurs est que les Anglais auraient immédiatement traité. Quoi qu'il en soit, « la postérité, comme le dit Jomini(l), regrettera, pour l'exemple des siècles à venir, que cette immense entreprise n'ait pas été menée à bonne fin ou du moins tentée... Toutefois nos neveux trouveront dans les préparatifs qui furent faits pour cette descente une des plus importantes leçons que ce siècle mémorable ait fouriiies à l'étude des militaires et des hommes d'Etat. Les travaux de toute espèce faits sur les côtes" de France de 1803 à 1805 seront nn des monuments les plus extraordinaires de l'activité, de la prévoyance et de l'habileté de Napoléon. »
(1) Dt l'Art de la guerre, p. 274.
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2ïftpoléon nommé Empereur, D'aprèa Appiuii.