ÉTAT DE LA PRUSSE. — LA REINE LOUISE
réussir déjà en 1805. Vivement soutenu par la reine, il l'emporta enfin dans les conseils du roi, et la guerre avec la France fut décidée. Cette guerre, Napoléon ne la voulait point, mais l'attitude insolente de la Prusse la rendait inévitable ; la Prusse allait être bientôt punie de son orgueil et de sa haine. Et Napoléon pouvait avec raison comparer la reine de Prusse « à la magicienne Armide mettant elle-même le feu à son palais ».
Un peuple n'est pas nécessairement dégénéré parce qu'il a cédé devant une nation précédemment vaincue par lui. Il suffit que le vaincu soit devenu plus puissant.
Il n'est pas nécessaire qu'une armée ait perdu ses vertus militaires et qu'elle soit commandée par des chefs incapables pour expliquer ses défaites. L'armée romaine fut bien vaincue par Annibal. Frédéric II, avec l'armée de Rosbach et de Leuthen, aurait été sans doute vaincu par Napoléon et l'armée d'Austerlitz. Mais ce qui doit étonner, c'est que la défaite de la Prusse ait été si prompte et qu'il ait suffi d'un seul jour de bataille pour laminer.
Frédéric II n'avait eu le temps que d'élever « une façade sur l'Europe » (1). Il n'avait pas formé de ministres capables de continuer son œuvre, car, suffisant à tout, il se contentait de donner des ordres sans les expliquer. La corruption était grande dans la nation, principalement à Berlin , que Mirabeau appelle un noble tripot et où la vénalité était commune. Son successeur, Frédéric-Guillaume II, y avait joint l'hypocrisie. La masse de la nation, la bourgeoisie surtout, oîi avaient pénétré les idées
rig. iTO.
- DaTont , duc d'Anentaedt, prince d'EckmUhl, Feint par Otintherot.
(1) Voir dans f Europe c( îaJiévolulion, deii.Sorél, les chapitres où sont magistralement exposées les causes de la décadence prussienne. — Voir anssi l'article de M. Chuquet dans la Revue critique (n° 51 de l'année 1885), sur le livre du major von der Goltz : liosuhach und lena.
françaises, était mécontenbe de son abaissement social et de l'insolence de la noblesse. L'armée avait conservé ses vertus militaires, mais elle se laissait aller à la routine ; ses officiers se montraient trop souvent « présomptueux et indécis, pédants et irrésolus ». Le soldat, fort durement traité, n'avait aucun espoir de passer officier. D'ailleurs l'armée, recrutée dans les divers pays de l'Allemagne et même à l'étranger, n'avait pas le sentiment national ; elle était un peu comme la Prusse elle-même, qui formait moins une nation « qu'une mosaïque savamment composée ». Elle accueillit l'ennemi sans répugnance et « les lettres retracèrent les opérations militaires de 1806 comme s'il s'agissait de guerres de l'Angleterre dans les Indes ». La Prusse n'était pas l'Allemagne.
Frédéric-Guillaume III, qui régnait depuis 1797, aurait pu arrêter la décadence de son pays à laquelle son père avait tant contribué. Il était économe, austère. Quoiqu'il se fût signalé par sa bravoure, sur le Rhin et en Pologne, lorsqu'il n'était que prince royal, il aimait la paix, mais il n'avait pas le caractère assez ferme pour résister à son entourage. La reine Louise et le parti militaire allaient l'entraîner dans une politique aventureuse qui conduisait aux abîmes. Ils comptaient sur les Russes , qui n'avaient pas signé le traité de Presbourg et qui, par la connivence du gouverneur autrichien , avaient occupé les bouches de Cattaro, que ce traité nous avait attribuées. Les négociations entreprises à Paris par M. d'Oubril n'avaient pas eu de résultat. On était donc sûr que l'armée d'Alexandre viendrait se joindre à l'armée prussienne. Mais l'aveuglement et l'orgueil étaient tels à Berlin qu'on n'attendit pas les Russes : il semblait qu'on voulait avoir seul l'honneur de la victoire.
La Prusse cherchait à organiser, sous sa présidence, une confédération dans l'Allemagne du Nord. Napoléon s'y opposa en déclarant que l'occupation de la Saxe par les Prussiens serait le signal de la guerre. La Saxe fut envahie et les troupes saxonnes incorporées dans l'armée prussienne. L'électeur de Hesse envoya spontanément au roi de Prusse un contingent de 12.000 hommes. Les Prussiens n'attendirent pas même l'appui des Russes et l'or des Anglais. Fiers de la réputation mihtaire qu'ils avaient acquise sous Frédéric le Grand, ils se croyaient invincibles et regardaient avec mépris les Autrichiens et les Russes, qui s'étaient maintes fois laissé battre par des Français.