‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 203 sur 389 · LES FRANÇAIS EN POLOGNE. — PULTUSK · texte numérisé non relu

LES FRANÇAIS EN POLOGNE. — PULTUSK

formées en immenses bourbiers, empêchèrent l'Empereur de le poursuivre. Le sable cédait sous les pieds des soldats et l'eau surnageait sur le sable mouvant.

« Nous enfoncions jusqu'aux genoux, raconte le capitaine Coignet. Il fallait prendre des cordes pour attacher nos souliers sur le cou -de-pied et quand nous arrachions nos

l'ig. IftU, — Après voud, Sire I U'après Charlet.

jambes de ce sable mouvant, les cordes cassaient et les souliers restaient dans la boue détrempée. Parfois il fallait prendre la jambe de derrière, l'arracher comme une carotte et la porter en avant, puis aller rechercher l'autre avec ses deux mains et la rejeter aussi en avant, avec nos fusils en bandoulière pour pouvoir nous servir de nos mains. Et toujours la même manœuvre pendant deux jours. Le découragement commençait à se faire sentir dans les rangs des vieux soldats ; il y en eut qui se suicidèrent dans le transport des souffrances. Nous en perdîmes bien soixante dans le trajet de deux jours pour arriver à Pultusk. C'est là qu'il nous traita de grognards, nom qui est resté et qui nous fait honneur aujourd'hui. »

La Grande Armée prit donc ses quartiers d'hiver. Ney et Bernadette se cantonnèrent dans le voisinage d'-Elbing et couvrirent Lefebvre, qui faisait le siège de Dantzig ; Soult et Augereau, au centre, étaient

établis de Varsovie à Pultusk ; Murât, Davoust et Lannes, sur le Bug, formaient la droite. Les troupes eurent bien de la peine à vivre dans des villages au milieu d'un pays naturellement pauvre. L'Empereur partageait les misères de l'armée, a II avait le ventre serré comme les autres, » dit Coignet.

Au témoignage de Talleyrand, rapporté par le prince de Ligne, jamais Napoléon n'a été aussi grand qu'à Osterode, son quartier général, « où, ne mangeant que de mauvaises écrevisses, dans une maison affreuse, entourée de cadavres d'hommes et de de chevaux, ayant tout contre lui, jusqu'à son armée, il avait juré de tout souffrir pour humilier la Kussie. » Si l'on en croit les Mémoires de Rovigo, un jour qu'il faisait un temps affreux, l'un de ses grognards lui dit : « Il faut que vous ayez un fameux coup dans la tète, pour nous mener sans pain par des chemins comme ça. — Je ne vous demande plus que quatre jours de patience, repartit Napoléon, et vous serez cantonnés. — Allons, quatre jours encore ; eh bien, ce n'est pas trop, mais souvenez-vous-en, parce que nous nous cantonnerons tout seuls après. »

L'ennemi ne les laissa pas longtemps dans ces quartiers d'hiver. Benningsen conçut, en effet, le projet audacieux d'enlever l'aile gauche de la Grande Armée, de passer entre les deux corps de Bernadotte et de Ney, de les écraser l'un après l'autre, et, après avoir débloqué Dantzig, de porter la guerre dans le Brandebourg, sur les derrières de Napoléon. Bernadotte fit à Osterode et à Mohrungen une résistance opiniâtre , qui donna à Napoléon le temps d'accourir. Napoléon veut alors, comme il l'a fait pour Wurmser en Italie , tourner contre Benningsen son propre plan. Une partie de l'armée, tout en faisant une bonne résistance, entraînera Benningsen à sa suite, pendant qu'avec le reste de ses forces, il le prendra à revers et le coupera de sa base d'opération. Benningsen allait être pris dans le piège qu'il nous avait tendu, tourné lui-même et écrasé, lorsqu'il fut averti du péril qu'il courait par une dépêche française tombée entre ses mains. Il se hâta de battre en retraite, couvert par Bagration, qui se fit écraser avec toute l'arrière-garde. Benningsen alla prendre position sur une hauteur voisine de Preussich-Eyiau et couvrit de 250 pièces de canon le front de son armée.

Napoléon le rejoignit le 7 février, avec Soult, Augereau, Murât et la garde ; Ney s'était jeté à la poursuite de Lestocq, séparé de Benningsen, et Davout était à

Page 1