L'ARMEE D'ITALIE
traîuenient général ! Mais les difficultés croissaient à mesure que ces pillages épuisaient le pays où l'on combattait, et Joubert écrivait à son père, peu de temps avant l'arrivée de Bonaparte : « Il n'y a de beau ici que le courage du soldat et de l'officier, et la patience imperturbable de tous deux. La France frémirait si l'on comptait tous ceux qui sont morts d'inanition, de maladie. Le pauvre volontaire, en se tramant, s'arrête où il se trouve, s'affaisse sur la terre et meurt. Mon père, si la campagne n'est pas offensive, je prévois des horreurs, et, plutôt que d'assister à l'enterrement d'une armée, je donne ma démission. »
Philippe de Ségur, qui avait connu un grand nombre de combattants de cette campagne, a présenté de cette armée un tableau qui mérite d'être rappelé :
« Les soldats français, sans solde, sans distributions, sans chaussures, manquaient de la moitié de leurs effets, qu'ils avaient vendus pour acheter ou du tabac ou quelque chétive nourriture ! La plupart étaient même Siins baïonnettes ! Ils n'étaient suivis que de soixante canons mal approvisionnés, attelés de mulets estropiés, rongés de la gale, escortés de canonniers tous à pied et d'une cavalerie inutile, les cavaliers traînant leur monture efilanqut>e plus qu'ils n'étaient portés par elle ! Cependant tous, républicains dévoués, étaient endurcis depuis trois ans à toutes les fatigues de la gueree, au feu des étés de cette plage italienne, et retrempés dans les glaces de ces montagnes et du plus rude hiver du dix-huitième siècle.
« Là, toujours au bivouac, ou dans des trous qu'ils se creusaient sous terre ou dans la neige, ils ne s'étaient nourris, le plus souvent, que de misénibles châtaignes qu'ils allaient arracher à l'ennemi ! Leurs officiers, sortis de leurs rangs, pauvres ainsi qu'eux et le sac sur le dos, ne vivaient comme eux que d'industrie ; mais ils formaient avec leurs soldats la plus intime des familles, tous fiers de défendre contre la coalition non seulement leur pays mais leur propre cause.
« Leur façon de combattre était singulière. Hors de la vue de l'ennemi, il y avait plus ou moins d'habileté dans la direction des colonnes; c'était l'affaire des généraux. Docile jusque-là, le soldat se laissait conduire ; mais, l'ennemi rencontré et les colonnes déployées, une foule de tirailleurs s'élançaient des bataillons ; ils couvraient aussitôt l'espace, et une multitude de combats partiels s'engageaient. Alors, suivant leurs vicissitudes, derrière eux, du sein des rangs attentifs palpitant d'émotions, sortaient bientôt des cris impatients : « Il faut du secours, à la droite ! les voilà qui ploient « au centre. Soutenons, soutenons la gauche ! » et tous, sans attendre l'ordre, criant : « En avant ! » entraînaient officiers et généraux ; ils se précipitaient au pas de course, se ruant sur l'ennemi déconcerté, qu'ils renversaient par la fureur imprévue d'une attaque aussi soudaine !
« S'il arrivait que, aidé par la difficulté des lieux, l'ennemi tînt ferme, et que ce premier élan, n'y pouvant mordre, fût repoussé, alors quelque officier supérieur, ou le général, ralliait le désordre, et saisissant le drapeau, ou de son chapeau s'en faisant un au bout de son sabre, il ramenait à l'assaut le soldat rendu plus docile par un revers. Mais souvent aussi, dans ces moments de confusion, ce n'était point le général, c'était quelque BOUS-ofRcier, un caporal, un grenadier même, qui, par un habile conseil donne et suivi à propos, avait prévenu ou terminé une hésitation funeste.
« Aussitôt alors, la position ennemie, assaillie de nouveau, mais avec plus de régularité et au point le plus vulnérable, était emportée. Telle était cette armée. Elle était composée surtout de Gascons, de gens du midi de la France. C'étaient les survivants d'une multitude malade, morte, ou qui avait déserté ; c'était ce qui restait do meilleur de l'ancienne armée royale, de nos volontaires de 1792, et des réquisitions de 1793 et de 1794. Plusieurs fois fondus et refondus ensemble, tantôt sous un numéro de demi-brigade, que, après l'avoir illustré il fallait abandonner, tantôt sous un nouveau numéro, leur vocation guerrière, leur orgueil patriotique et leur santé avaient résisté à tant de dégoiîts, de combats et de misère ! C'était donc l'armée la plus éprouvée et dévouée, la plus intelligente et aguerrie qu'on pût désirer. »
Cette armée avait des chefs qui lui ressemblaient, actifs, intelligents, mais auxquels l'incertitude et le peu de prestige du commandement supérieur avaient laissé une liberté excessive , et qui n'avaient guère eu l'occasion de prendre part à de grandes opérations d'ensemble ; il lui fallait une direction incontestée qui sût conquérir la confiance des soldats et imposer sa supériorité à tous. Le choix de Bonaparte semblait peu propre tout d'abord à amener ce résultat. Il n'avait pas dans sa vie de ces actions d'éclat qui rendent un nom populaire dans une armée. On se méfiait de ce rêveur, de ce mathématicien. Son extérieur n'était pas fait pour détruire ces préventions défavorables ; sa taille était petite et grêle , sa maigreur excessive. Les beaux parleurs des compagnies auraient beau jeu à se moquer de son costume, de ses cheveux coupés à l'incroyable, à exagérer son accent corse pour faire rire leurs camarades. On trouverait sans doute qu'il faisait une triste figure à côté des chefs de haute taille et aux allures intrépides qui les avaient si souvent menés au combat, tels que Augereau, Masséna, Cervoni. Ces sentiments d'hostilité ou d'indifférence dédaigneuse étaient plus à craindre encore de la part des généraux divisi onnaires qu'il allait avoir sous ses ordres immédiats. Séru-