SITUATION DE L'ESPAGXE. — VUES DE NAPOLEON
reine Louise-Marie de Parme, qui lui sacrifiait son pays et sa famille, il jouissait de la confiance illimitée et de l'amitié la plus vive du roi Charles IV, qui ne pouvait se passer de lui. La décrépitude et l'abaissement moral de la cour d'Espagne dépassaient alors toute idée (1). Le favori auquel Charles IV avait livré les intérêts de sa monarchie
Fig. 195. — Pièce lelatire au séjour des Français à Nuremberg. D'après une gravure allemande.
était odieux à toute la nation. On lui reprochait d'avilir l'Espagne et d'exécuter, avec une complaisance indigne , les volontés de la France. L'alliance de Napoléon était très onéreuse. Elle avait amené la ruine de la marine espagnole et partout on réclamait au moins une neutralité absolue. Inquiet des progrès de l'opposition et des désas-
(1) Lors deTentrevue de Bayonne, Napoléon avait reçu Charles IV à sa table avec la reine. L'huissier de service n'ayant pas laissé entrer Godoï dans la salle à manger, le roi. au moment de s'asseoir à table, s'écria : a Sire, où est Emmanuel ? B L'Empereur ordonna en souriant de faire entrer le favori. Pendant !e dîner, le roi, qui souffrait de la goutte et des rhumatismes, parla beaucoup de sa passion pour la chasse, & laquelle il attribua ses douleurs, a Tous les jours, disait-il, quelque temps qu'il fît, hiver comme été, je partais, après avoir entendu la messe et avoir déjeuné, je chassais jusqu'à une heure, je dînais et je retournais immédiatement & la chasse jusqu'à la chute du jour. Le soir, Emmanuel avait soin de me dire si les affaires allaient bien ou mal et j'allais me coucher, pour recommencer le lendemain, à moins qu'il n'y eût quelque cérémonie importante. »
très de l'Espagne, Godoï s'était secrètement entendu avec la coalition, et lorsque la Prusse nous avait déclaré la guerre, le ministre avait , dans nne proclamation, appelé les Espagnols aux armes contre un ennemi qu'il ne nommait pas (5 octobre 1806). La victoire de Naléon lui causa une frayeur terrible. Il s'humilia devant lui, mais n'obtint sa grâce qu'en livrant un corps de 14.000 hommes, qui servit sous Bernadotte dans la campagne de Pologne. Cette tentative de Godoï, si misérablement qu'elle eût échoué, était un avertissement pour Napoléon.
Napoléon se trouvait à l'égard de l'Espagne exactement dans la même position que les Bourbons, avant que l'un d'eux fût devenu roi d'Espagne. Louis XIV avait assuré à la France la sécurité de sa frontière des Pyrénées en établissant dans la péninsule son petit-fils, sur l'alliance duquel il espérait que ses successeurs pourraient compter. Napoléon pensait aussi qu'il ne devait laisser la couronne d'Espagne qu'à un prince soumis à son influence et tout disposé à partager ses desseins. Il avait d'abord songé à introduire dans ce pays une constitution démocratique et des institutions politiques qui l'eussent rendu entièrement français. Mais il comprit bientôt qu'il n'était pas permis de compter sur la race dégénérée des Bourbons pour opérer de pareils changements. Napoléon s'arrêta alors pendant quelque temps ài'idée de prendre à Charles IV les provinces du nord de l'Espagne en lui laissant en échange le Portugal. Ainsi rapprochés du cœur de la péninsule, les Français y auraient fait peu à peu et sans efforts pénétrer leur influence. Mais dans ces deux projets, l'exécution rigoureuse du blocus continental en Espagne n'était pas encore garantie. C'est ainsi qu'il en vint à concevoir un troisième projet qui lui paraissait plus sûr : c'était de dépouiller les Bourbons de leurs Etats et de les faire occuper par des troupes françaises.
La discorde qui régnait dans la famille royale offrait à Napoléon une occasion d'intervenir dans les affaires de l'Espagne. Le fils aîné de Charles IV, Ferdinand, était éloigné du pouvoir par Godoï et détestait les Français. Le peuple l'aimait à cause de sa haine pour le favori. Fort de cette popularité, Ferdinand résolut de renverser Godoï et de s'emparer de la direction des affaires. Il écrivit à Napoléon pour lui demander son appui; Charles IV, averti de ses desseins, le fit arrêter et écrivit de son côté à l'Empereur pour lui demander en quelque sorte la permission de déshériter son fils. A la prière de Godoï et sur l'aveu que son fils lui fit du complot, Charles IV lui rendit cependant la liberté. La médiation de l'Empereur,