ENTREVUE DE BAYONNE
l'Espagne. Les grandes villes imitèrent l'exemple de la capitale et massacrèrent les Finançais qui se trouvaient dans leurs murs. Napoléon et Charles IV attribuèrent au parti de Ferdinand cette sanglante révolte, et le vieux roi voulut contraindre le prince à renoncer sans condition à ses droits au trône d'Espagne. Napoléon lui-même assista
Fig. 199. — Lecture île la nouvelle de 1 entrée des Françai? dans Madrid par le premier ministre d'Angleterre
an roi Georges et à son conseil.
à une scène révoltante, dans laquelle le roi et la reine s'emportèrent au point de lever la main contre leur fils.
« Nous ne perdîmes pas un mot de tout ce qui fut dit à cette occasion, raconte un témoin caché de cette scène (le duc de Rovigo). Le prince de la Paix écoutait avec nous à la porte du salon, qui était en bois de sapin très léger. Le roi Charles IV demanda d'un ton très sévère au prince des Asturies : ^~ As-tu des nouvelles de Madrid ? — Nous n'entendîmes pas la réponse du prince, mais le roi repartit vivement : — Eh bien, je vais t'en donner, moi. — Et il lui raconta ce.qui s'était passé : — Croistu, lui dit-il, me persuader que tu n'as là aucune part à ce saccage, toi ou les misérables qui te dirigent? Était-ce pour faire égorger mes sujets que tu t'es empressé de me faire descendre du trône ? Dis-moi, crois-tu régner longtemps par de tels moyens ?
Qui est celui qui t'a conseillé cette monstruosité ? N'as-tu de gloire à acquérir que celle d'un assassin ? Parle donc. — Le prince se taisait ou du moins on ne l'entendait presque point. Mais nous entendions distinctement la reine qui lui disait : — Eh bien, je te l'avais bien dit que tu te perdrais ! Voilà où tu te mets et nous aussi ! Tu nous aurais donc fait périr aussi si nous avions encore été à Madrid ? Comment aurais-tu pu l'empêcher ? — Probablement le prince des Asturies se taisait toujours, car nous entendions la reine lui crier : — Eh bien, parleras-tu ? voilà comme tu faisais, à chacune de tes sottises ; tu n'en savais jamais rien.
« La position de Ferdinand devait être afifreuse. La présence de Napoléon le gênait horriblement et ce fut l'Empereur que nous entendîmes lui dire d'une voix assurée :
— Prince, jusqu'à ce moment, je ne m'étais arrêté à aucun parti sur les événements qui m'ont amené ici, mais le sang répandu à Madrid fixe mes résolutions.
Ce massacre ne peut être que l'œuvre d'un parti que vous ne pouvez pas désavouer, et je ne reconnaîtrai jamais pour roi d'Espagne celui qui le premier a rompu l'alliance qui l'unissait depuis si longtemps à la France en ordonnant le meurtre des soldats français, lorsque lui-même venait me demander de sanctionner l'action impie par laquelle il voulait monter au trône. Voilà le résultat des mauvais conseils auxquels vous avez été entraîné. Vous ne devez vous en prendre qu'à eux. Je n'ai d'engagement qu'avec le roi votre père. C'est lui que je reconnais et je vais le reconduire à Madrid, s'il le désire. — Charles IV répliqua vivement : — Moi ? je ne veux pas. Et qu'irai-je faire dans un pays dont il a armé toutes les passions contre moi? Après avoir été assez heureux pour traverser sans perte un bouleversement de l'Europe, irai-je déshonorer ma vieillesse en faisant la guerre aux provinces que j'ai eu le bonheur de conserver? Non, je ne le veux pas. Il s'en chargera mieux que moi. »
Fig. 200. — Bessières, duc d'Istrie.
Enfin le prince fut contraint de signer sou abdication et d'adhérer à l'acte par lequel Charles IV, pour lui-même et toute sa famille, renonçait en faveur de Napoléon à la couronne d'Espagne. Les Bourbons rédigèrent ensuite une proclamation pour inviter le peuple espagnol à se soumettre de bon cœur à Napoléon et à attendre tout son bonheur des sages dispositions et de la puissance de son nouveau maître. Puis ils se retirèrent, Charles IV à Marseille, Ferdinand et les