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POLITIQUE RUSSE. — ERFURT. — FÊTES. — NÉGOCIATIONS

l'Europe centrale pendant qu'il combattrait au delà des Pyrénées, il voulut renouveler d'une manière solennelle l'alliance de Tilsit. Cette manifestation n'était pas inutile.

En Russie, le Czar était, avec le cbancelier Roumautzoff et le président du conseil Spéranski, à peu près le seul partisan de l'alliance française, et encore était-il Lien moins sincère sur ce point (jue ses deux ministres. L'aristocratie russe, y compris la famille impériale, était animée pour la Révolution de la même haine que l'aristocratie anglaise. La vie même du Czar était menacée : « Est-ce que vous n'avez plus chez vous de Pahlen, de Zubow, de Renningsen ? » demandait une lettre venue d'Allemagne et saisie par la police. Les derniers actes de Napoléon donnaient à l'aristocratie russe plus d'un prétexte pour attaquer la politique de Tilsit. Napoléon venait de dépouiller le Pape, les Bourbons et la maison de Bragance de leurs États, d'annexer à l'Empire français Flessingue, Wesel, Parme, Plaisance et la Toscane : le Mecklembourg et Lubeck étaient entrés dans la Confédération du Rhin, et l'influence française avait pénétré jusqu'à la Baltique. On oubliait que c'était à l'alliance française qu'Alexandre devait la conquête de la Finlande qui allait être cédée définitivement à la Russie l'année suivante par le traité de Frederiksham (1809) (1).

Alexandre aurait plus voulu encore; il aurait voulu profiter des troubles qui avaient suivi la révolution par laquelle Sélim III avait été renversé pour s'emparer de Constantinople. « C'est la clef de ma maison », disait-il à Caulaincourt, et, pour obtenir carte blanche de ce côté, il se montrait des plus empressés à soutenir partout la politique de Napoléon, blâmait les armements de l'Autriche, consentait à la déchéance des Bourbons, à la réunion de Rome. « Si nous nous entendons, l'Empereur et moi, disait-il, il faudra bien que tout le monde s'entende »; mais Napoléon, quelle que fût sa condescendance pour Alexandre, ne pouvait consentir à ce que les Russes s'établissent dans une ville dont on a dit que « si le monde devait avoir une capitale, c'est là qu'elle serait placée ». Cependant les relations des deux souverains restaient toujours fort cordiales. Le 20 août 1808, on avait exposé aux Tuileries de magnifiques présents que l'empereur Alexandre avait envoyés à l'empereur Napoléon par le comte de Tolstoï, son ambassadeur.

Aussi, lorsque Napoléon offrit au Czar une entrevue dans laquelle, disait-il, « les affaires du monde se régleraient de manière qu'il pût être quatre ans tranquille, sans même une explication, » le Czar accepta avec empressement, et pendant huit jours les deux empereurs, entourés de princes et de rois, purent s'entretenir à Erfurt des intérêts de leurs empires et régler le sort de l'Europe. Ni le roi de Prusse ni i'em-

(1) C'est dans cette guerre que Bemadotte entra en relation avec les Suédois, en commandant contre eux un corps de troupes envoyé par Napoléon au secours du Danemark. En effet, Gustave IV, véritable fou, avait jugé à propos d'ajouter à ses ennemis le Danemark en attaquant la Norvège.

pereur d'Autriche n'y parurent. Le premier se fit représenter par son frère Guillaume. Le second aurait désiré venir en personne trouver Napoléon. Sa demande avait été écartée et il envoya en son nom le baron de Vincent porter aux deux empereurs l'assurance de ses sentiments pacifiques. Napoléon fit tout ce qu'il put pour s'attirer la confiance de son allié et pour gagner aussi Gœthe, Wielande et les hommes de génie dont la littérature allemande recevait tout son éclat et dont les écrits entretenaient le patriotisme germanique. On le vit abandonner pour la leur la société des princes qui l'environnaient. Il leur donna des fêtes splendides au milieu desquelles Talma représenta «. devant un parterre de rois )> les chefs-d'œuvre de Corneille, de Racine et de Voltaire. Napoléon défendit de donner aucune comédie de Molière : « Il ne serait pas compris en Allemagne, » disait-il ; le critique Schlegel ne devait pas tarder à lui donner raison en préférant Scribe à Molière.

On joua donc des tragédies. Lorsque, dans V Œdipe de Voltaire, l'acteur chargé du rôle de Philoctète récita ce vers (acte I, scène i):

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,

le Czar Alexandre se leva et serra ostensiblement la main de Napoléon qui était assis à côté de lui. Ce ne fut pas la seule allusion à laquelle donnèrent lieu les spectacles d'Erfurt. Napoléon, malgré les protestations de Talma, fit jouer aussi la Mort de César. Napoléon, sur de sa puissance, parut s'amuser beaucoup de la surprise et de l'embarras de tous ces maître des nations. Mais cette bizarrerie ne fat du goût ni des acteurs ni des spectateurs. Personne n'osait regarder son voisin dans la crainte de paraître faire une application. « Jamais, disait Talma, représentation ne fut plus extraordinaire. Les acteurs eux-mêmes étaient gênés sur la scène, nos gestes étaient rétrécis, nous n'osions nous abandonner à aucun mouvement. M""^ Talma, qui était au milieu des spectateurs, partageant notre inquiétude, faillit se trouver mal au milieu de la pièce. » Le jeu était dangereux, en effet, et le poignard de Staps n'était pas loin.

Au milieu des fêtes, de sérieux intérêts se discutaient entre les deux souverains et leurs ministres. Le 12 octobre 1808, Champagny et Roumantzoff signèrent la convention suivante, qui devait rester secrète. Napoléon et le Czar renouvelaient leur alliance, s'engageaient à avoir les mêmes ennemis et les mêmes alliés et à se communiquer les propositions diplomatiques qu'on leur ferait séparément. Ils adresseraient en commun au roi d'Angleterre une lettre publique pour l'inviter à la paix et ne traiteraient avec lui que s'il consentait à laisser à la Russie la Finlande et les princi-

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