LA COROGNE. — LE PATRIOTISME ESPAGNOL
du génie, 27 étaient tués ou blessés. Mais nous n'avions jamais eu plus de 14.000 hommes occupés activement au siège , et il était extraordinaire « que, sans fanatisme, sans férocité, combattant pour l'idéal de grandeur qui était attaché à leur drapeau, » ils eussent eu raison de plus de 40.000 ennemis protégés par des murailles, animés des sentiments les plus exaltés.
Le maréchal Lefebvre avait battu l'armée d'Estramadure à Almaraz et Victor celle d'Andalousie à Uclès , Palafox s'était jeté dans Saragosse avec 22.000 hommes. En Catalogne, 70.000 hommes investissaient Duhesme dans Barcelone. L'arrivée de Gouvion Saint- Cyr avec 30.000 Italiens le délivra. Il fit en Catalogne , d'une manière indépendante, une admirable campagne. La victoire de Llinas (4 déc.) sur Valdès nous livre Barcelone (16 déc), celles de Molins del Rey et de Vais rejettent les Espagnols en désordre sur Tarragone.
Les armes françaises étaient aussi heureuses en Galice. L'armée anglaise de Moore n'y était arrivée que pour recueillir les débris des vaincus. Le général anglais , trouvant le maréchal Soult occupé à soumettre les Asturies avec 14.000 hommes, avait entrepris de le couper de Napoléon. L'Empereur, instruit de ce mouvement, franchit rapidement la Sierra de Guadarrama malgré les neiges , puis traversa le Douro à Tordésillas , pour fermer aux Anglais la route de Galice. En apprenant la marche des Français sur ses derrières, Moore s'empressa de regagner la Corogne, poursuivi par l'Empereur et par Soult, qui avaient fait leur jonction à Astorga. Pour leur échapper, il sacrifia ses blessés, ses malades, ses bagages et une partie de ses chevaux à qui il fit couper les jarrets.
A Calcabellos, il voulut s'arrêter pour donner à ses colonnes dispersées le temps de se reformer. Un combat fort vif s'engagea et coûta la vie au jeune général Auguste Colbert (1), un de nos meilleurs officiers de cavalerie. Sa belle et martiale figure, a dit un Anglais, le colonel Xapier, sa voix, son geste, et par-dessus tout sa grande valeur, avaient excité l'admiration des Anglais, et un sentiment général de tristesse se
(1) Ses deux autres frères, Edouard et Alphonse, qui s'étaient engagés le même jour que lui en 1793, dans le bataillon de Guillaume Tell (section de Brutus), parYinrent également au grade de général, le premier en 1800, le second en 1814. Un décret impérial du 9 février 1810 ordonna que la statue du général Colbert, avec celles de ses collègues tués à l'ennemi, seraient placées sur le pont de la Concorde. Ces généraux étaient : Saint-Hilaire, Espagne, Lassalle, Lapisse, Cervoni, Lacour et Hervo. Un tableau commandé à Schnitz sur la mort de Colbert est au musée de Douai.
répandit dans l'armée quand le vaillant soldat tomba. Les paroles que l'Empereur lui prêta dans le bulletin de la Grande Armée sont apocryphes. Mais Napoléon ne laissait pas échapper cette occasion d'entretenir le patriotisme et l'énergie de ses trouj^es. Depuis le grand minislre de Louis XIV, c'était le vingt-septième de cette famille qui embrassait la carrière militaire, le quatorzième qui tombait sur le champ de bataille.
Moore était enfin arrivé à la Corogne après avoir perdu 10.000 hommes ; mais il n'y trouva point la flotte anglaise. En l'attendant, il se rangea en bataille devant la ville et y fut vaincu et tué (10 janv.). (( J'avais toujours souhaité de finir ainsi, dit Moore au moment de mourir. J'espère que le peuple anglais sera content. » L'armée anglaise était sauvée. Mais Soult s'emparait de la Corogne et du Ferrol. Il avait conduit seul la fin de cette campagne, Napoléon ayant été obligé de retourner à Valladolid pour s'occuper des armements de l'Autriche et des bruits d'une cinquième coalition. En quelques mois Napoléon allait vaincre encore cette coalition. Mais pendant que le reste de l'Europe retentissait des noms d'Eckmiihl, de Eatisbonne, de Wagram, voici le catéchisme qu'apprenaient les Espagnols :
Dis-moi, mon enfant, qui es-tu ? — Espagnol, par la grâce de Dieu. — Quel est l'ennemi de notre félicité? — L'Empereur des Français. — Combien a-t-il de natures? — Deux : la nature humaine et la nature diabolique. — Combien y a-t-il d'Empereurs des Français ? — Un véritable en trois personnes. — Comment les nomme-t-on ? — Napoléon , Murât, et Godoï. — Lequel des trois est le plus méchant ? — Ils le sont tous trois également. — De qui dérive Napoléon? — Du péché. — Murât? — De Napoléon. — Et Godoï? — Des deux. — Quel est l'esprit du premier? — L'orgueil et le despotisme. — Du second ? — La rapine et la cruauté. — Du troisième ? — La cupidité, la trahison, l'ignorance. — Que sont les Français ? — D'anciens chrétiens devenus hérétiques. — Est-ce un péché de mettre un Français à mort ? — Non, mon père, on gagne le ciel en tuant un de ces chiens d'hérétiques. — Quel supplice mérite l'Espagnol qui manque à ses devoirs ? — La mort et l'infamie des traîtres. — Qui nous délivrera de nos ennemis? — La confiance entre nous autres et les armes (1).
(1) Catéchisme civil et petit abrégé des Migations de tout Espagnol, traduit de l'original en français; on le trouve dans les Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, tome X, p. 505.