‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 228 sur 389 · WAGRAM · texte numérisé non relu

WAGRAM

ÉJA les victoires de Napoléon avaient chassé d'Espagne les armées anglaises; encore deux mois d'efforts, et ce pays allait être soumis, les derniers ports de l'Europe fermés au commerce britannique, le blocus continental observé de Saint-Pétersbourg à Cadix. Il ne restait plus aux ennemis de Napoléon qu'un moyen de l'arrêter : c'était de faire éclater de nouveau la guerre sur le Rhin ou le Danube. Ainsi on diviserait ses forces, on l'obligerait à quitter l'Espagne avec une partie de son armée : alors ses lieutenants, affaibhs et rivaux, seraient plus faciles à vaincre. Le ministère anglais eut encore recours à l'Autriche.

En dépit des défaites passées et du génie de Napoléon, la situation de l'Europe et de la France semblait favorable pour tenter de nouveau la chance des combats. Les difficultés au milieu desquelles Napoléon s'était engagé par la guerre d'Espagne étaient pour sa puissance une cause d'affaiblissement de plus en pins grave. « Tous les

yeux sont ouverts eu Europe, écrivait en 180'J Joseph de Maistre, sur la sainte insurrection d'Espagne... Nous allons voir, si l'Espagne se soutient, un des plus grands et des plus singuliers spectacles qu'on ait jamais vus : une grande nation accoutumée à la monarchie, constituée par la force invincible des circonstances en république, et agissant toujours au nom d'un roi nominal, sans qu'il soit possible de prévoir la fin d'un tel état... D'ailleui-s Bonaparte va voir un nouveau jeu, une guerre à ses dépens... Enfin il y a une considération qui les passe toutes, c'est que l'insurrection espagnole suspend sur la tête de Bonaparte une épée de Damoclès, et qu'il n'y a pas de moment oii le crin ne puisse être coupé. » Sans doute Napoléon était l'allié du Czar; mais l'Autriche n'ignorait pas le peu de fond qu'il fallait faire de cette alliance. Napoléon avait donné au grand-duché de Varsovie une constitution qui abolissait le servage, établissait l'égalité devant la loi et l'impôt, organisait deux Chambres. C'était là, pour le reste de la Pologne, un regret et une espérance, par conséquent une cause d'inquiétude pour la Kussie.

Le peuple allemand, qui jusque-là avait assisté à la lutte avec assez d'indifférence, commençait à voir dans la France un ennemi national et dans ses princes héréditaires qui l'avaient opprimé, les représentants de la vieille Germanie dont l'existence était menacée. Le mouvement avait pour centre les Universités : de là se répandaient dans toute l'Allemagne des brochures, des odes, des chansons surtout, qui allaient réveiller sous les plus humbles toits l'amour du pays et la haine de l'étranger. C'était un professeur et un poète, Maurice Arndt, qui organisait en 1807 une société secrète à laquelle il donnait le nom de Tugend-Bund, association de la vertu.

On était loin du temps où les survivants de l'ancienne école littéraire, comme les chefs de la nouvelle, où les littérateurs et les philosophes, Kant, Fichte, Hegel, Klopstock, Schelling, Goethe, Schiller, saluaient l'élan de 1789, qui voulait « organiser la société suivant la pensée » ; et cependant l'Association de la vertu avait pour but non seulement de préparer la délivrance de l'Allemagne, mais d'obliger les princes à des réformes politiques et sociales qui n'étaient autres que l'application des idées françaises. Quoi qu'il en soit, le Tugend-Bund compta parmi ses membres la plupart de ceux, nobles ou roturiers, qui devaient contribuer entre tous à chasser l'envahisseur : Stein, Blucher, les anciens ministres Hardenberg et Scharnhorst, le duc de Brunswick-ŒIs, le major Schill. L'Association n'était pas, du reste, la seule ; une de ces sociétés s'était placée sous l'invocation de la reine Louise de Prusse. Les Allemands oubliaient qu'elle était une des principales causes de leur abaissement, pour ne se rappeler que ses sentiments nobles, pour ne voir que la douleur patriotique qui devait la conduire au tombeau en 1810, à l'âge de trente-quatre ans, et faire d'elle, comme le dira Kœrner, « l'ange de la patrie et de la vengeance ». Un des chefs de ce mouvement patriotique, Jixstus Grener,fut appeléà la direction de la police à Berlin. Les princes commençaient à comprendre toute la force qu'il y avait dans les idées qu'ils avaient d'abord repoussées avec crainte et mépris, et les réformes de Stein produisaient déjà leur résultat.

Nos alliés allemands, écrasés par la conscription et les contributions de gueiTe, étaient aussi malheureux que nos ennemis. Le major Dornberg, capitaine des gardes du roi de

iteUVEMENT NATIONAL EN ALLEMAGNE.

AV'estphalie , Jérôme, était affilié au Tugend-Bund. Il avait formé un complot avec le duc de Brunswick et le major Schill. Aux premières hostilités, Dornberg soulèverait la garde de Jérôme, le retiendrait prisonnier et chasserait les garnisons françaises de la Confédération du Rhin. De son côté, le major Schill entraînerait la garnison de Berlin et se jetterait dans Magdebourg, pendant que le duc de Brunswick insurgerait la Bohême et la Saxe et organiserait les guérillas germaniques.

Les Tyroliens frémissaient sous la domination bavaroise : ils s'indignaient des réformes administratives et religieuses qui portaient atteinte à leurs habitudes. Ce petit peuple de montagnards et de chasseurs, brave, fier, dur à la fatigue, ayant dès l'enfance l'habitude des armes, n'attendait qu'une occasion pour se soulever, au nom de son véritable souverain, l'empereur François, le chef de la maison de Hapsbourg, à laquelle le rattachaient les liens séculaires d'une loyauté chevaleresque. Le poète Collin excitait jusqu'à l'enthousiasme ces sentiments par ses chants patriotiques, qui de lui font un rival de Arndt et de Kœrner. L'Italie elle-même était inquiète.

D'autre part, l'Autriche était militairement plus forte qu'en 1805. L'archiduc Charles, ministre de la guerre depuis le 10 février 1801, avait réorganisé et porté à 300.000 hommes l'armée active, formé

une landwehr qui pouvait donner 200.000 hommes, établi des milices territoriales. On avait fondu un millier de canons et fabriqué un immense matériel qui permettait à l'Autriche de se croire la mieux armée de toutes les puissances de l'Europe. La confraternité des armes avait donné aux divers peuples qui composent la monarchie autrichienne des sentiments communs qui tendaient à en faire une nation unique.

L'attitude de la Eussie, les sentiments de l'Allemagne, l'état de l'Espagne, les subsides de l'Angleterre, la confiance en ses forces, n'étaient pas les seules raisons qui engageaient l'Autriche à reprendre les armes. Des rapports détaillés, échappant à la vigilance de la police, étaient envoyés de Paris par des Français à Vienne, à Pétersbourg, à Berlin, et montraient les restes du parti jacobin et du parti royaliste prêts à s'unir et à profiter du moindre échec de Napoléon pour le renverser. L'opposition légale s'était fait sentir dans la discussion du Code d'instruction criminelle, où l'on avait vu jusqu'à cent opposants sur deux cent quatre-vingts votants, au lieu de dix à quinze qu'on comptait d'habitude. Talleyrand avait été remplacé aux affaires étrangères par de Champagny ; il en était fort irrité quoiqu'il eût reçu le titre de grand électeur. II s'était réconcilié avec Fouché. C'était là un symptôme inquiétant, car peu d'hommes semblaient naturellement moins faits pour se convenir, et jusqu'à ce moment leur inimitié avait été manifeste.

• Fig. 205. — De Champagny.

Averti de leurs intrigues par Savary, et des armements de l'Autriche par le comte de Champagny, Napoléon fit, à son retour d'Espagne, une scène violente à Talleyrand et lui enleva la charge de grand chambellan pour la donner à M. de Montesquiou. Il fit venir Metternich, ambassadeur d'Autriche à Paris depuis 1806, et lui demanda avec colère des explications sur les préparatifs militaires de son gouvernement : « Qu'est-ce que cela signifie? lui dit-il. Voulez-vous encore mettre le monde en combustion ? Comment, lorsque j'avais mon armée en Allemagne, vous ne trouviez pas votre existence menacée, et c'est à présent qu'elle est en Espagne que vous la trouvez compromise ? » Metternich fit des protestations d'amitié et nia effroutément tous les préparatifs de la cour de Vienne.

Cette nouvelle coalition causait à l'Empereur la plus violente contrariété. « Il faut, disait-il, qu'il y ait quelques projets que je n'aperçois pas, car il y a de la folie à me faire la guerre. Et puis, ils diront que c'est moi qui ne puis rester en repos, que j'ai de l'ambition, lorsque ce sont leurs bêtises qui me forcent d'en avoir. » Les intrigues de Talleyrand avaient fait craindre à Napoléon des complots royalistes. Il voulut prendre des otages aux familles nobles afin d'être siàr de leur fidélité, et il incorpora dans ses régiments un grand nombre de jeunes gens de l'aristocratie française. Cette mesure lui rendit la tranquillité pour ce qui regardait l'intérieur, et, sans s'inquiéter davantage des menées des partis, il prit aussitôt la route de Bavière où Berthier, chargé de concentrer vers Ratisbonne les troupes françaises, avait déjà, par une fausse interprétation des ordres de Napoléon, compromis le début de la campagne.

Napoléon avait ordonné à Davout, qui surveillait, avec 45.000 hommes, la ligne de l'Elbe, de se porter sur Bamberg, et à Masséna de se rendre, avec 40.000 hommes et les contingents de Hesse et de Bade, à Augsbourg ; enfin Lefebvre et Vandamme, à la la tête des Bavarois et des Wurtembergeois, devaient défendre la ligne de l'Inn. En attendant l'arrivée de l'Empereur, Berthier avait été chargé de concentrer ces trois corps entre Augsbourg et Donauwerth, dans le cas où les Autrichiens attaqueraient à l'improviste.

L'archiduc Charles, qui avait pour plan de marcher sur Strasbourg en remontant le Danube, avait divisé en trois corps son armée, qui comptait 175.000 hommes : 50.000 sous Bellegarde, devaient passer

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