‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 233 sur 389 · ESSLIXG. — MORT DE LANNES · texte numérisé non relu

ESSLIXG. — MORT DE LANNES

50 pièces qui faisaient feu sur nous depuis onze heures du matin. Voilà une ligne de tirailleure qui protégeait le feu de file commencé sur l'artillerie autrichienne. Le brave maréchal, les mains derrière le dos, n'arrêtant pas d'un bout à l'autre, fit taire pour un moment leur furie contre nous. Cela donne aux grenadiers un peu de répit, mais le temps est bien long quand on attend la mort sans pouvoir se défendi-e. Les heures sont des siècles. Un quairt de nos vieux soldats périrent sans avoir brûlé une amorce. Le brave maréchal resta derrière ses tirailleurs plus de quatre heures. Le champ de bataille ne fut ni perdu ni gagné. »

Cette intrépidité allait bientôt triompher de l'opiniâtre résistance des Autrichiens, et déjà le maréchal Lannes avait percé, entre Aspern et Essling, le centre ennemi, loi^sque Napoléon lui fit dire que le pont était de nouveau rompu et complètement ruiné et qu'il était impossible de le rétablir et d'envoyer des secours. Il fallut liattre en retraite ; l'ennemi, presque défait, s'en aperçoit avec étonnement et se ranime ; les deux villages sont encore le théâtre d'un sanglant combat ; on se prend coi-ps à corps. Les Français ne se servent plus que de la baïonnette, car leurs munitions sont épuisées et il est impossible de les renouveler. Enfin, après avoir perdu et repris six fois les villages, ils en restent les maîtres. Les Autrichiens épuisés ne répondent plus que par une canonnade insignifiante.

« ilais, en ce moment, un affreux malheur vient frapper l'armée. Tandis que Lannes galope d'un corps à l'autre pour soutenir le courage de ses soldats, un officier, effrayé de le voir en butte à tant de périls, le supplie de mettre pied à terre pour demeurer moins exposé aux coups. Il suit ce conseil, quoique bien peu habitué à ménager sa vie, et, comme si le destin était un maître auquel on ne saurait échapper, il est à l'instant même atteint d'un boulet qui lui fracasse les deux jambes. Le maréchal Bessières et le chef d'escadron César de Laville le recueillent noyé dans son sang et presque évanoui. Bessières, qu'il avait fort maltraité la veille, serre sa main défaillante, mais en détournant la tête, de peur de l'ofiTenser par sa présence. On l'étend sur le manteau d'un cuirassier et on le transporte pendant une demi-lieue jusqu'au petit pont, où se trouvait une ambulance. Cette nouvelle, connue bientôt dans toute l'armée, y répand une profonde tristesse. » (Thiers.) « C'était le brave des braves, dit Napoléon; son esprit avait grandi au niveau de son courage; il était devenu un géant ! »

Cependant un grand conseil de guerre fut tenu dans l'île de Lobau, le soir du 22. Les généraux furent d'avis qu'il fallait aussitôt évacuer l'île de Lobau et repasser sur

Fig. 212. — L'archiduc Charles-Louia d'Autriche. D'après un dessin de M"" de Noireterre.

NAPOLEOX I".

la rive droite du Danube. Napoléon leur fit voir quelles seraient les conséquences de cette retraite : on abandonnerait donc sous le feu de l'ennemi notre artillerie et nos blessés ; on montrerait que l'on était complètement vaincu, et l'on exécuterait bénévolement un mouvement que l'archiduc n'avait pas même essayé de leur imposer. Cette marque de découragement, si impatiemment attendue, exalterait singulièrement le

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FIg. 213. — Le maréchal Mouton, comte de Lobau. Peint par Ary Sclieffer.

moral de l'ennemi, amènerait très probablement la défection de la Eussie et un soulèvement en Allemagne. Si l'on repassait le Danube, on serait bientôt obligé de reculer jusqu'au Rhin. Si l'on conservait au contraire ses positions, rien n'était perdu et l'on pouvait recommencer bientôt une tentative qui déjà avait failli réussir. « Nous attendrons l'armée d'Italie, dit Napoléon en terminant. Nous avons fait de grandes pertes ; mais, Bessières, Masséna, vous vivez et vous vous montrerez dignes de ce que vous avez déjà fait. Toi, Masséna, tu achèveras ce que tu as si glorieusement commencé : il n'y a que toi qui puisses en imposer à l'archiduc. » Alors Masséna saisit la main de Napoléon et lui dit : « Vous êtes. Sire, un homme de cœur et digne de nous commander. Non, il ne faut pas fuir comme des lâches qui auraient été vaincus. La fortune nous a mal servis, mais nous sommes victorieux néanmoins, car l'ennemi, qui aurait dû

L'AHCHIDUC JEAX ET LE PRINCE EUGENE.

nous précipiter dans le Danube, a mordu la poussière devant nos positions. Ne perdons pas notre attitude de vainqueurs. Bornons-nous à repasser le petit bras du Danube et je vous jure de noyer tout Autrichien qui voudrait le franchir à notre suite. »

Fig. 214. — Infanterie légère française; carabinier. D'après une lithograpliie de Charlet.

Masséna tint parole. Il fit évacuer les villages et repasser le petit pont en tenant fièrement tête aux ennemis, qui n'osèrent pas le suivre de trop près. Il ne franchit le pont que le dernier et après s'être bien assuré qu'il ne restait au delà du fleuve ni un canon, ni un caisson, ni

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un blessé ! Quoique notre retraite fût due en partie à un accident indépendant de toute manœuvre militaire, nous n'en avions pas moins éprouvé un échec grave. L'archiduc Charles est encore appelé en Allemagne le héros d'Aspern, et Napoléon lui-même a dit : « Qui n'a pas vu les Autrichiens à Essling n'a rien vu. »

Cependant l'archiduc Jean avait reçu l'ordre d'abandonner l'Italie et de venir rejoindre son frère au nord du Danube. Eugène et Macdonald l'avaient suivi, l'avaient battu sur le Raab et repoussé vers le sud. Déjà l'admirable résistance du 84° de ligne dans Gratz, contre Giulay, avait assuré la jonction d'Eugène et de Marmont.

Napoléon, après son échec d'Essling, semblant vouloir braver l'Europe, avait fait enlever le pape de Rome. Dès le 17 mai, il avait déclaré la réunion des Etats romains à l'Empire français par le décret de Schœnbrunn.

Cependant, c'était surtout les préparatifs d'un nouveau passage du Danube qui occupaient son esprit.

Pour assurer absolument ses communications avec la rive droite l'Empereur avait fait construire, à côté du nouveau pont de bateaux, un pont sur pilotis. Afin de le protéger contre les corps flottants, il avait d'abord songé à se servir d'une chaîne de fer gigantesque, laissée à Vienne par les Turcs en 1G83. Mais on n'avait pas de machines pour la tendre. Il eut recours alors à une estacade formée d'une suite de gros pilotis profondément enfoncés et coupant obliquement le cours du fleuve. Prenant toutes les précautions dans l'hypothèse d'une défaite, il fit protéger ces ouvrages par une solide tête de pont élevée dans l'île de Lobau et permettant de couvrir le passage, si par malheur on était contraint de battre en retraite. Les Autrichiens avaient aussi fortifié la position qu'ils occupaient. L'archiduc avait sa droite à Aspern, son centre à Essling, sa gauche à Enzersdorf. En arrière de ces positions, il avait protégé le plateau de Wagram par des redoutes armées de 150 canons. Napoléon le trompa sur le point du passage. 11 lui fit croire qu'il s'effectuerait encore par le nord de l'île : pour cela, il laissa deux ponts à Aspern et à Essling. Au commencement de juillet, l'armée fut réunie tout entière soit dans l'île de Lobau, soit sur la rive droite, en face de l'île. Napoléon avait imaginé de jeter d'une rive à l'autre un pont d'une seule pièce, composé de bateaux liés d'avance entre eux avec de fortes poutrelles. On devait attacher ce système à une des rives et le livrer au courant qui le porterait à la rive opposée, puis jeter quelques ancres pour servir à ce pont de points d'appui dans sa longueur. On avait eu soin de le tenir caché dans un des faux bras du Danube qui parcourent l'île de Lobau, et, pour que le transport de ce faux bras au fleuve fût plus facile, le pont

POJfT DU DANUBE. — PASSAGE DU FLEUVE.

avait reçu des articulations permettant rie le plier selon les courbes et les sinuosités de la rivière.

Fig. 216. — Infanterie légère française ; voltigeur. D'après une litliograpbie de Cbarlet.

Dans la nuit du 4 au 5 juillet, Napoléon dirige sur Enzersdorf le feu de 100 pièces de canon, et, pendant que l'attention de l'ennemi est attirée de ce côté, il fait jeter un pont à l'extrémité est de l'île. Cette opération ne dura pas dix minutes. Immédiatement quatre autres

ponts furent établis avec la même promptitude. On aurait cru à une manœuvre d'exercice. L'armée se mit à passer sur la rive gauche pendant un orage épouvantable, auquel se mêlaient les décharges de l'artillerie, et, le 5 juillet au matin, elle se trouvait à la gauche de l'armée autrichienne, avait tourné ses positions et rendu ses redoutes

Fig. 216. — Bataille de "Wagram.

inutiles. L'archiduc Charles change sa ligne de bataille et prend position sur le Russbach. Après quelques combats de reconnaissance, Napoléon remit alors au lendemain la bataille.

Il attendait que les mouvements de l'archiduc eussent dévoilé ses projets. L'archiduc prit l'offensive, dirigea sa droite (Klenau) sur le Danube pour couper l'armée française de l'île, pendant que sa gauche attaquait la droite française commandée par Davout. C'est de ce côté que Napoléon porte l'effort décisif. Davout reçoit l'ordre d'attaquer Neusiedel et de s'emparer du plateau qui domine ce village. Au centre, Bellegarde avait enlevé Aderklaa sur Bernadotte et les Saxons. A notre extrême gauche, la division Boudet avait été refoulée jusqu'au pont entre Essling et Wagram. Napoléon se décide alors à dégarnir son centre : Masséna se porte vers la gauche de l'armée et exécute

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