‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 25 sur 389 · DÉGO. — MILLESIMO. — MONDOVI · texte numérisé non relu

DÉGO. — MILLESIMO. — MONDOVI

il fut renversé à terre ; ses soldats le crurent mort. » Cependant sa blessure n'était pas dangereuse, et peu de jours après il écrivait à sa famille le récit des dangers qu'il avait courus :

« Rien de plus terrible que l'assaut où j'ai été blessé en passant par un créneau : mes carabiniers me soutenaient en l'air ; d'une main j'embrassais le mur, je parais les pierres avec mon sabre, et tout mon corps était le point de mire de deux retranchements dominant à dix pas. J'ai paré deux pierres et n'ai reçu qu'un coup de feu dans mon habit et j'ai été abattu au moment où je pénétrais. Ma colonne, étonnée de ce nouveau genre d'attaque, était ébranlée. Il avait fallu me sacrifier, et je me suis ressouvenu d'avoir été grenadier. »

Les deux autres colonnes furent plus malheureuses encore, et les deux généraux qui les commandaient, Banel et Quesnin, furent frappés mortellement. Mais le lendemain (14 avril), pendant qu'Augereau tenait bloqué Provera, Ménard repoussait les efforts du centre de l'ennemi, Masséna débordait sa gauche, et Laharpe se formait en trois colonnes, dont la première attaquait l'aile gauche de l'ennemi par la droite, la seconde marchait droit sur lui et la troisième, tournant un ravin, lui coupait toute retraite. Tous ces travaux, secondés par l'intrépidité des troupes et les talents des différents généraux, remplirent le but qu'on en attendait. L'ennemi, envelopi)é de tous côtés, n'eut pas le temps de capituler; nos colonnes y semèrent la mort, l'épouvante et la fuite. Bonaparte poursuivait les Piémontais lorsqu'il apprit que Masséna s'était laissé honteusement surprendre à Dego par Wukassovich, envoyé à travers la vallée de l'Orba au secours d'Argenteau, que les Autrichiens croyaient encore à Dego ; il avait même perdu une partie de son artillerie. Bonaparte s'y transporte aussitôt ; malgré une résistance qui rendit quelque temps la victoire incertaine, les Autrichiens sont repoussés vers le nord-est.

. Ainsi, tandis que les Piémontais étaient rejetés sur Ceva, les Autrichiens étaient repoussés sur Acqui : la séparation était complète, les Français étaient maîtres des routes de Turin et de Milan. Une campagne de quatre jours avait suffi pour ce merveilleux résultat. Elle nous donnait dix mille prisonniers, quarante canons et des drapeaux. Aussi ne faut-il pas s'étonner que Napoléon, racontant ces grandes choses

dans son exil de Sainte-Hélène, se départisse un peu de cette gravité souveraine, de cette impassibilité avec laquelle il raconte d'habitude ses campagnes :

« Ce fat un spectacle sublime, dit-il, que l'arrivée de l'armée sur les hauteurs de Montezemoto : de là elle découvrit les immenses et fertiles plaines du Piémont, le Pô, le Panaro ; une foule d'autres rivières serpentaient au loin, une ceinture blanche de neige et de glace, d'une prodigieuse élévation, cernait à l'horizon ce riche bassin de la terre promise. Ces gigantesques barrières, qui paraissaient les limites d'un autre monde, que la nature s'était plu à rendre si formidables, auxquelles l'art n'avait rien épargné, venaient de tomber comme par enchantement :« Annibala forcé les Alpes, » dit Napoléon en fixant ses regards sur ces montagnes, « nous, nous les avons tour- « nées ! » Phrase heureuse qui exprimait en deux mots la pensée et l'esprit de la campagne. »

Pensant qu'il a le temps d'en finir avec les Piémontais avant que les Autrichiens puissent les rallier, il se contente de laisser Laharpe devant Beaulieu et porte ses forces divisées en trois corps sur les Piémontais pour les envelopper. Colli échappe par d'habiles mouvements, mais il est prévenu dans sa retraite sur le plateau de Mondovi par l'armée française et perd trois mille hommes, huit canons et onze drapeaux. Les Français occupent également la ville ; mais ils perdent dans ce combat un de leurs meilleurs généraux de cavalerie légère, Stengel.

et II était, dit Napoléon, adroit, intelligent, alerte; il réunissait les qualités de la jeunesse à celle de l'âge mûr. C'était un vrai général d'avant-poste ; deux ou trois jours avant sa mort, lorsqu'il était entré le premier dans Lezegno, le général en chef y arriva peu d'heures après, et quelque chose dont il eiit besoin, tout était prêt : les défilés, les gués avaient été reconnus, des guides étaient assurés, le curé et le maître de poste étaient interrogés, des intelligences étaient déjà liées avec les habitants, des espions étaient envoyés dans plusieurs directions, les lettres de la poste saisies et celles qui pouvaient donner des renseignements militaires, traduites et analysées ; toutes les mesures étaient prises pour former des magasins de subsistances, pour rafraîchir les troupes ; malheureusement Stengel avait, la vue basse, défaut essentiel dans sa position et qui lui devint funeste. »

La bataille de Mondovi (21 avril) rejette les Piémontais derrière la Stura, les Français occupent Fossano, par lequel ils peuvent établir des

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communications directes avec Nice par le col de Tende et Cherasco, qui n'est plus qu'à dix lieues de Turin. Le Piémont est consterné. Des troubles civils étaient imminents. Bonafous et Benza excitaient à Albe un mouvement républicain qui risquait de gagner tout le pays. Victor- Amédée signa l'armistice de Cherasco (28 avril). L'armée sarde doit être dispersée dans les places, les Français occuperont jusqu'à la paix Ceva, Tortone, Alexandrie. Lorsque la paix sera signée, la Savoie et le comté de Nice seront cédés à la France ; ce qui eut lieu, en effet, un mois après, par le traité de Paris.

Désormais l'armée victorieuse pouvait se procurer par des réquisitions ce qui lui était nécessaire. Le pillage n'avait plus d'excuse. Cependant les dernières victoires avaient encore été accompagnées d'effroyables excès. C'était un déshonneur pour l'armée. C'était un danger croissant pour la discipline surtout dans la confiance que donne la victoire : on l'avait bien vu à Dego. C'était aussi un grand obstacle au progrès de nos conquêtes. Bonaparte pensait, avec raison, qu'il y a toujours avantage à traiter sans dureté la population du pays oîi l'on combat et qu'il fallait surtout se garder de le faire lorsqu'on pouvait espérer trouver dans les Italiens un appui précieux pour lutter contre l'Autriche. En effet, les Français avaient le droit de se présenter aux Italiens comme des amis qui leur apportaient à la fois la liberté politique, la démocratie et l'indépendance nationale. Ce rôle semblait appartenir surtout à un chef que sa nationalité leur faisait considérer comme un compatriote. Napoléon a reconnu lui-môme à Sainte-Hélène que son origine a grandement facilité ses succès en Italie.

Bonaparte se hâte donc de couper court aux excès de ses soldats. Une allocution qu'il leur adressa au moment d'entrer dans la Lombardie fit appel à leur Ijonneur et montra avec quelle énergie il entendait réprimer ces désordres s'ils se renouvelaient. Dans ce discours, il semble croire, comme on le remarquera sans doute, que les misérables dont il flétrit la conduite sont soudoyés par les ennemis de la France et de la Révolution. C'était une habitude du temps, et les hébertistes euxmêmes, ceux qu'on appelait les enragés, avaient été condamnés par l'influence de Robespierre « comme suppôts de Pitt et de Cobourg ».

« Amis, disait-il, je vous promets cette conquête ; mais il est une condition qu'il faut que TOUS juriez de remplir : c'est de respecter les peuples que vous délivrerez; c'est de réprimer les pillages horribles auxquels se portent des scélérats suscités par nos ennemis. Sans cela, vous ne seriez pas les libérateurs des peuples, vous en seriez les fléaux ; vous ne seriez pas l'honneur du peuple français, il vous désavouerait.

« Quant à moi et aux généraux qui ont votre confiance, nous rougirions de commander à une armée sans discipline, sans frein, qui ne connaîtrait que les lois de la force. Mais je saurai faire respecter à ce petit nombre d'hommes les lois de l'humanité et de l'honneur qu'ils foulent aux pieds ; je ne souffrirai pas que des brigands souillent vos lauriers. Les pillards seront impitoyablement fusillés. Déjà plusieurs l'ont été. »

Ce n'étaient pas là de vaines menaces. Dès le 21 avril, auprès du village de Saint-Michel, des moines étant venus se plaindre qu'on eût volé leurs vases sacrés, Bonaparte avait fait réunir la demi-brigade qu'ils accusaient. Les coupables étaient reconnus ; on retrouva dans leurs sacs les vases volés : ils furent jugés et fusillés séance tenante, sur le bord de la route. Il osa même faire défiler l'armée devant les corps sanglants de leurs camarades sans craindre les murmures qui se faisaient entendre : on leur avait promis le pillage de l'Italie, criaient-ils, et on leur manquait de parole.

Il tint dans ses relations avec les souverains ou les autorités des villes qu'il occupa une conduite analogue. S'il est inflexible et quelquefois même impitoyable, lorsqu'il le juge utile à ses succès, ilne pense pas que la violence grossière serve à rien, et, malgré l'indignation d'Augereau et de ses pareils, qui crient bien haut « qu'on ne traite pas avec les tyrans, qu'on les écrase », il avait montré une grande courtoisie dans les négociations qui amenèrent l'armistice de Cherasco et comptait agir de môme dans les circonstances analogues.

Cependant Beaulieu ne s'était cru en sûreté que derrière le Pô et s'était posté entre la Sezia et le Tessin. La situation des Français n'en était pas moins encore pleine d'incertitude et il y avait un véritable danger à s'avancer sur le nord en laissant derrière soi le Piémont, dont la neutralité était bien suspecte, et en risquant d'être attaqué sur son flanc par une armée venue de la Péninsule. Les dispositions hostiles de la cour de Rome et de la cour de Naples étaient manifestes et elles n'at-

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