DAVID ET NAPOLEON
leurs contemporains, et cela dès les douze dernières années du dix-huitième siècle. Lorsque l'Empire eut été proclamé, Napoléon, qui avait déjà fait entrer au Sénat le peintre Vien, maître de David, Napoléon, qui avait voulu emmener lui-même David en Egypte, nomma l'auteur des Sahines son premier peintre et lui offrit les places de énateur et de conseiller d'Etat que l'artiste refusa. Il lui commanda quatre grands
Fig. 268. — Cuirassier blessé quittant le feu. D'après le tableau de Géricault, au musée du Louvre.
tableaux : le Cmironnement , la DistriluUon des ailles, tous deux à Versailles, V Entrée de Napoléon à T Hôtel de ville et son Intronisation dans Véglise Notre-Dame , qui ne furent pas exécutés.
Ce n'était pas la première fois que David avait à peindre Bonaparte. A son retour de la première campagne d'Italie, se trouvant un jour dans un dîner avec l'artiste, il avait engagé la conversation : « Je vous peindrai, l'épée à la main, sur le champ de bataille, dit David. — Non, dit Bonaparte, ce n'est pas avec l'éj^ée que l'on gagne des batailles ; peignez-moi calme sur un cheval fougueux. » C'est ce tableau, en réalité allégorique, qui, exécuté plus tard, a été mal à propos appelé Bonajjarte au Saint-
Bernard. Cette œuvre est des plus populaires, sinon des meilleures du peintre.
Le Couronnement, est un de ses chefs-d'œuvre. Napoléon vint voir le tableau, suivi d'un nombreux cortège. Il l'examina quelque temps en silence, puis dit : et Cela est beau , cela est grand, l'Impératrice est bien ; son attitude est à la fois simple et pleine de noblesse; cela sent toute la grandeur d'un pareil moment... » Puis faisant deux pas en arrière : « Monsieur David, dit-il en se découvrant, je vous salue. — Sire, répondit David, visiblement ému, j'accepte au nom de tous les artistes français, le témoignage que vous venez de rendre aux arts en ma personne. » L'Impératrice Joséphine avait lieu de se féliciter de la manière dont David l'avait représentée. On reprochait avec raison à l'artiste de l'avoir faite trop jeune : « Allez le lui dire », répondit-il. Le personnage qui le premier attire le regard est bien celui de Napoléon, qui a une grandeur souveraine. Mais la figure qui mérite le plus d'admiration et est certainement une des plus belles inspirations de l'école française est celle du Pape, qui assiste comme un spectateur à la scène. Cependant David fut obligé, sur une observation de l'Empereur, de modifier d'une manière malheureuse la figure primitive. Dans le premier projet de David, pendant que Napoléon, qui venait de se couronner luimême, couronnait Joséphine, David avait pensé que l'attitude qui convenait le mieux à Pie VIT, qui n'avait rien à faire dans la cérémonie, était d'avoir les mains sur ses genoux. « Pourquoi donc serait-il venu ? » dit Napoléon avec humeur. Dans l'exécution définitive, le Pape leva le bras en signe de bénédiction, mais David eut soin de donner au geste le moins d'importance possible. Pendant son séjour à Paris, le pape Pie VII avait bien voulu venir poser dans l'atelier du peintre. Il racontait plus tard, avec une bonhomie charmante, qu'il n'était pas du tout rassuré d'abord de ce tête-à-tête avec l'ancien régicide. « Il me mettait sous clef avec lui, j'avais peur : il avait touè son roi. Qu'aurait-il fait d'un pauvre moine de papier mâché {di canavaccio) comme moi ? »
La dernière œuvre que David exécuta en France fut le Lconidas, qui rappelait sans affectation les héroïques et inutiles efforts de la campagne de 1814. David regardait la tête de Léonidas comme une de ses plus heureuses inspirations. Après 1815, dans son exil à Bruxelles, il allait contribuer au réveil de l'école belge, quoique cette école dût bientôt entrer dans une voie très différente de celles qu'avait ouvertes le peintre français. Que l'influence de David ait été bonne ou mauvaise, il reste un chef d'école, et les élèves qu'il a formés suffiraient à sauver son nom de l'oubli : Girodet, Fabre, Paillot de Montabert, Wicar, Langlois, Gros, Gérard, Isabey, Ingres, Henneqtjin, Léopold Robert, Granet, Rouget, Schnetz, Delescluze, Pierre Drolling, Dubois, le Lyonnais Révoil, sans parler de Germain Drouais, Cochebeau, Pagnest, morts trop jeunes pour avoir pu donner la mesure de leur talent.
L'école de Régna ult, malgré Guérin, Robert Lefèvre, Boisselier et Blon- DEL, encore moins celle de Vincent, malgré Thévexin, Meynier, Picot, ne pouvaient entrer en rivalité sérieuse avec celle de David. Mais déjà, au début de l'Empire, un élève de Regnault, Guérin, avait ouvert un atelier d'où allaient sortir la plupart des peintres célèbres de la génération suivante. En 1797, à l'âge où l'on débute à peine.
ECOLE DE REGNAULT, VIXCEXT, GDERIN. — PAYSAGE.
il avait obtenu un succès prodigieux par son tableau du Retour de Marcus Sextus, et quoique les décorations de la Légion d'honneur fussent très parcimonieusement distribuées aux artistes, il n'était encore qu'élève à l'école de Rome, lorsqu'il reçut la croix de la I^égion d'honneur. C'est dans son atelier, qui était déjà très florissant en 1808, que se rencontraient Géricault, Léon Cogniet, Champmartin, Eugène Delacroix, le' paysagiste Paul Huet, Hbnriquel-Dupont, Ary Scheffer et son frère
Fig, 269. — Un carabinier. Tableau de Géricault. Musée du Louvre.
Hknri Scheffer. Les ateliers de Gros avec Paul Delaroche, de Carle Vernet avec Horace Vernet, son fils, étaient également en faveur.
En même temps, Valenciennes avec C. Bourgeois faisait dans la peinture de paysage une réforme analogue à celle de David, mais, ici, bien moins heureuse. Cependant il remettait en grand honneur ce genre de peinture que le goût dominant du classique aurait pu feire abandonner, et il fonna de nombreux élèves, parmi lesquels François-Victor Bertin. C'est de l'atelier de Bertin que sont sortis MiCHALLON, Corot, et un grand nombre des artistes qui ont renouvelé la peinture de paysage en France, dans une tout autre manière que celle de Valenciennes et de Bertin lui-même. Ainsi, non seulement nous avions des artistes éminents, mais l'avenir nous en promettait d'autres qui tiendraient dignement leur place.
On pourrait considérer comme les trois grandes époques de la période de l'histoire des beaux-arts que nous étudions, le salon de 1785, où parurent les Horaces de David, le salon de 1808, où l'art impérial brilla dans tout son éclat, et le salon de 1819, où le Radeau de la Méduse de GtÉkicault indique un art nouveau, mais dont nous u'avons pas à nous occuper ici.
Dessin de Prud'hon, au musée du Louvre.
L'énumération des principales œuvres du salon de 1808 suffit à donner une haute idée de l'école française au début du siècle.
On y remarquait : David, le Couronnement; les Salines. — Gros, le Champ de iatailîe d'Eylau; Portrait du Général Lasalle et du Pianiste Zimmermann; Portrait équestre du Roi de Westphalie. — Prud'hon, la Justice et la Venffeance poursuivant le Crime; Psyché enlevée par les Zéphyrs; un portrait. — Guérin^ Napoléon pardonnant aitx révoltés du Caire; Amyntas. — Gérard, Austerlitz; les Trois Ayes; onze portraits : V Impératrice, la Reine de Hollande; la Reine de Xajûes et ses quatre enfants; la Comtesse Zamoïsca et ses enfants; le Prince de Bénévent, le comte Reynaud de Saint- Jean d'Anyely ; le Prince Guillaume de Prusse; le Général Séhasiiani; Corvisart; JDucis; CanOva. — Meynier, les Soldats du TC retrouvant leur drapeau. — Gautherot, Napoléon parlant aux soldats. — Debret, Napoléon saluant les Uessés ennemis. —