‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 277 sur 389 · REGNAULT · texte numérisé non relu

REGNAULT

la chute de Napoléon. Les trois grands noms de la peinture en France sont alors : David, Gros et Prud'hou (1).

Gros a été l'Homère de l'épopée impériale ; Eugène Delacroix le compare au poète grec pour ses peintures de la vie si étonnantes dans leur crudité et leur simplicité, et il rappelle dans la Bataille d'Eylau le fusil tordu où pendent des glaçons sanglants, les jambes du cheval de l'Empereur, mouillées par la neige fondue; dans Pestiférés , tant de détails profondément tragiques; dans la Bataille d'Aioulcir, l'in-

Fig. 272. — Le Fleuve de la vie. Tableau de 11"' Coostance Mayer.

comparable cheval de Murât, qui réunit en lui toutes les perfections de la peinture. Chez Gros le sentiment le plus vif de la réalité n'enlève rien à l'élévation de l'œuvre. II n'a pas besoin du prestige de l'allégorie comme Rubens dans la galerie de Médicis : « Il a vu ses héros à travers son enthousiasme ; la grandeur de leur action les élève suffisamment, et de ces hommes il a fait des demi-dieux. » Le nom de Gros est inséparable de celui de Napoléon. Il nous a montré le jeune général d'Arcole, vivante image de l'héroïsme, le conquérant de l'Egypte, qui semble porter déjà au front, au milieu des pestiférés, le signe de ses incomparables destinées, et l'Empereur, qui, malgré le brillant état-major dont il est entouré, attire seul le regard, au-dessus du champ de bataille d'Eylau, où les morts et les blessés sont à moitié recouverts

(1) Kousue citerons, sauf de rares exceptions, que des oeuvres faites entre 1799 et 1814.

d'un linceul de neige (1). Gros devait peindre aussi son apothéose, en le plaçant dans l'immense composition dont il devait décorer la coupole du Panthéon. Le travail était loin d'être achevé, lorsque l'Empire tomba ; la composition fut modifiée, au grand détriment de l'œuvre, et la figure de Louis XVIII remplaça celle de Napoléon.

Prud'hox, si diiférent de lui, mérite dans notre école une place non moins hante. Il a, avant tout, la qualité qui manque le plus à ses contemporains, la naïveté de l'inspiration, et il est peut-être de tous les peintres celui qui évoque le mieux, et cela, sans que cette j-edoutable comparaison l'écrase, le grand nom du Corrège. C'était une originalité bien grande dans un temps où trop d'artistes affectaient le pédantisme du contour, la haine des moyens pittoresques, substituaient le goût de l'archaïsme à celui de l'antique. Mais sa sincérité d'exécution était telle, que Prud'hoa ne fut pas méconnu de son temps. Il fut décoré avant Gros lui-même. Le véritable génie de Prud'hon, son domaine, son empire , c'est l'allégorie. On peut dire qu'il y est incomparable. Une vie malheureuse avait encore avivé la sensibilité naturelle de son âme, et lorsqu'il le veut, il sait émouvoir, comme il sait charmer. Il sufBt de citer son Christ en croix, sa dernière œuvre, qu'il laissa inachevée. La puissance d'émotion et son talent pour l'allégorie se réunissent dans son chef-d'œuvre, la Justice et la Vengeance poursuivant le Crime. La première idée du peintre nous a été conservée par un dessin du Louvre. Quelque belle que soit la composition qui a été exécutée, on peut regretter peut-être que cette première inspiration où l'ange de la Vengeance traîne le Crime épouvanté devant la Justice qui garde une gravité sereine , n'ait pas prévalu. Ce dessin semble avoir inspiré M. Bonnat, dans la peinture qu'il a terminée, il y a quelques années, pour le Palais de Justice. Prud'hon a d'ailleurs traité toutes sortes de sujets : portraits {F Impératrice Joséphine, le Rai de Rome, J/'"" Jarre) , tableaux de genre {la Famille malheureuse) , sujets mythologiques {Psyché enlevée par Us Zéphyrs , Zéphyr se lalançant dans un bocage, Vénus et Adonis), et même scènes militaires {Entrevue de Napoléon avec l'empereur d'Autriche après Austerlitz). Au fond, les contemporains de Périclès et d'Alexandre reconnaîtraient bien plutôt un des leurs dans Prud'hon que dans David. Un seul artiste marche sur ses traces ou plutôt s'est tellement identifié à sa manière, qu'on pourrait au premier coup d'œil, confondre leurs œuvres, c'est M"" Constance Mayer : son chef-d'œuvre, le Fleuve de la vie, est digne en tous points de son maître.

Après David, Gros et Prudhon, nous nous contenterons d'indiquer les principaux noms et les œuvres principales de leurs contemporains les plus célèbres. Nous remarquerons que presque tous se sont occupés de Napoléon.

Regnault n'ajoutait rien aux succès que lui avaient justement valus l'Education d Achille et la Descente de croix, mais se maintenait à son rang par ses portraits, tels que celui de la reine Hortense, et par des tableaux d'histoire empruntés surtout à la mythologie. Il aimait l'allégorie ; pendant la Révolution il avait peint la Liberté ou la Mort.

(1) Le tableau d'Eylau fut commandé à Gros à 1 a suite d'un concours dont le programme fut tracé par Deuonet auquel prirent part yiugt-cinq concurrents. Meynier eut le premier accessit, Thévenin le second. L'Empereur fit remettre àGros,pourles reproduire, la pelisse et le chapeau qu'il portait le jour de labataille.

Page 1