BONAPARTE ET SES SOLDATS
Là vos pères, vos mères, vos épouses, vos sœurs, vos amantes, se réjouissent de vos succès et se vantent avec orgueil de vous appartenir.
<( Oui, soldats, vous avez beaucoup fait ; mais ne vous reste-t-il plus rien à faire ? Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n'avons pas su profiter de la victoire ? La postérité nous reprochera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie ? Mais je vous vois déjà courir aux armes ; un lâche repos vous fatigue. Les journées perdues pour la gloire le sont aussi pour votre bonheur. Eh bien ! partons. Nous avons encore des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger. »
Dans cette armée qui conservait les sentiments des soldats des premiers temps de la Révolution on trouvait, non seulement des exemples prodigieux d'activité et de courage, mais des traits de désintéressement, qui montrent que le patriotisme faisait céder même les plus justes sentiments d'ambition guerrière. C'est Joubert, qui n'accepte qu'à son corps défendant les plus hauts grades, qu'on doit lui imposer presqi^e comme un devoir. C'est Belliard écrivant à Bonaparte, qui vient de le nommer général de brigade, pour refuser cet avancement, pensant que 8on grade d'adjiidant général convient mieux à son âge et à son peu d'expérience que dans cette situation il pourra servir plus utilement son pays et continuer à mériter l'estime de ses chefs. Belliard écrivait en même temps à son père pour lui apprendre l'offre honorable dont il avait été l'objet et le refus par lequel il y avait répondu : « Je suis bien certain que tu m'approuveras, toi qui m'as toujours recommandé de servir ma patrie par amour et non par ambition et de sacrifier en toute circonstance mon intérêt au bien public. » Et ce n'était pas là un fait isolé. Ces sentiments étaient ceux d'un grand nombre d'officiers. De pareils actes rachètent aux yeux de l'histoire bien des tristes faits que nous avons dû signaler plus haut. C'était beau de commander à de pareils soldats, Bonaparte le sentait. Sûr de sa supériorité, il cherchait à mettre le mérite de chacun en lumière. Aussi l'attitude de l'état-major à son égard était bien changée depuis le jour où il l'avait réuni pour la première fois à Albenga (au mois de mars).
Miot de Mélito, le plénipotentiaire de la République française auprès du grand-duc de Toscane, qui alla conférer avec Bonaparte à Brescia au mois de juin suivant, est frappé du respect dont le général est entouré :
■iÈt-
« Je fus étrangement sui-pris à son aspect. Rien n'était plus éloigné de l'idée que mon imagination s'en était formée. J'aperçus, au milieu d'un état-major nombreux, un homme d'une taille au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême maigreur. Ses cheveux poudrés, coupés d'une manière particulière et caiTément au-dessous des oreilles, tombaient sur ses épaules. Il était vêtu d'un habit droit boutonné jusqu'au haut, orné d'une petite broderie en or très étroite et portait à son chapeau une plume tricolore. Au premier abord, la figure ne me parut pas belle, mais ses traits prononcés, un œil vif et inquisiteur, un geste animé et brusque décelaient une âme ardente, et un front large et soucieux, un penseur profond... Il traversa les pièces qui précédaient le lieu où il m'avait reçu et donna quelques ordres à ses aides de camp, Murât, Lannes, Junot, et à d'autres officiers qui l'entouraient. Tous se tenaient devant leur général dans une attitude pleine de respect et, pour ainsi dire, d'admiration. Je n'aperçus entre lui et ses compagnons d'armes aucune de ces marques de familiarité que j'avais observées ailleurs et que favorisait l'égalité républicaine. Déjà il avait marqué sa place et établi les distances. »
Au milieu de tant de gloire, Bonaparte était soucieux ; il avait deux préoccupations bien différentes, l'une qui intéressait son cœur, l'autre son ambition. Il était fort irrité de l'absence de Joséphine, et il savait que le Directoire avait le projet de faire occuper l'Italie du Nord par Kellermann et l'armée des Alpes. Il avait fait part à Carnot de ces deux inquiétudes. II avait môme offert sa démission une première fois au Directoire^ dans une lettre très modérée et fort digne, qui contenait l'expression de justes griefs. Mais il disait au même moment à un de ses amis : « Oui, mes victoires, qui les font vivre, leurijortent ombrage. Mais que l'offre de ma démission ne vous inquiète pas, elle ne s'effectuera pas. Ils ne sont pas assez forts pour m'y contraindre. Ils se garderont bien de l'accepter; s'ils l'osaient, ils soulèveraient contre eux toute la France. »
Cependant ces préoccupations n'arrêtaient en rien son activité. Dès le 25 mai, il quittait Milan et se dirigeait sur le Mincio. A peine étaitil en route qu'il apprend que Pavie s'est révoltée et que le mouvement gagne la campagne. La principale cause de ce mouvement était les contributions levées pour les Français ; c'était un danger des plus graves. Il fallait arrêter le ntial à son origine. Bonaparte revient de sa personne avec un bataillon , trois cents chevaux , une batterie ; les portes sont enfoncées, la municipalité est fusillée, la ville abandonnée