‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 298 sur 389 · LIBERTE DES MERS · texte numérisé non relu

LIBERTE DES MERS

qui aurait d'un coup de baguette paralyse les bras à dix mille ouvriers n'aurait fait ni mieux ni pire. Je n'en suis pas sitôt informé que je cours chez ce Turc, à qui je remontre tout le mal qu'il vient de faire. Il n'en est point ému, et m'exhibe je ne sais quelle lettre du ministre du commerce de France, M. Colin de Sussy, où il est dit qu'il doit an-iver de Cuxhaven des marchandises dans le grand-duché et qu'il ne doit pas balancer à les saisir quelque part qu'elles se trouvent. J'ai beau lui répéter que tout ce qu'il a saisi est bien marchandise anglaise, mais vendue publiciuement à Francfort au nom de l'Empereur qui en a touché la valeur, que l'identité résulte du procès- verbal de vente qui donne un numéro à chaque ballot, en relate le poids, en indique la forme, en nomme l'adjudicataire, et qu'enfin tous ceux de ces ballots qui n'ont pas encore été éventrés ont reçu le plomb de la douane française en sortant de Francfort et celui du grand-duché lorequ'ils y sont entrés : le Turc convient de ces faits, mais il répond qu'ils ne lavent pas l'origine anglaise. Et à tout ce que peut m'inspirer ce comble de l'injustice et de la barbarie, mon homme de répondre : « Je ne dis pas le contraire, mais cela ne lave pas f< l'origine anglaise. » Je lui demande ce qu'il va faire de ces milliers d'ouvrière sans travail, il me répond que cela ne le regarde pas. »

Les faits de ce genre, et ils furent nombreux, montrent à quels excès de tyrannie et d'injustice pouvait conduire l'application du blocus conti- ^. „„„ ,.. ., „, .

* ^*^ F)g. 299. — Vignette allcgonque repré-

nental. On s'explique donc que la ville de Bordeaux, sentant la uberté des mers ; gravure iie

par exemple, qui avait été si florissante au dix-hui- ivpoque.

tième siècle et qui se trouva ruinée tout à coup

par le blocus, ait accueilli avec bonheur le retour des Bourbons et favorisé en 1814

la marche en avant de Wellington.

Mais quoique les fautes des uns ne détruisent pas les fautes des autres, il est juste de se demander si l'Angleterre a agi avec plus de souci de la justice et de la liberté. Les deux bombardements de Copenhague suffisent pour répondre. Dans la politique de Napoléon on ne trouvera aucun acte aussi odieux accompli avec une pareille tranquillité.

L'Angleterre elle-même avait été sérieusement atteinte par le blocus continental; d'autre part elle avait mesuré les haines que la tyrannie commerciale et économique est susceptible de produire. Elle avait été obligée de suspendre l'Acte de navigation de Cromwell, et ne s'en était pas mal trouvée. Elle comprit à quels dangers elle risquait de s'exposer en prétendant exercer indéfiniment une tyrannie analogue

}\ celle que Napoléon avait imposée. Quarante ans après cette terrible lutte, elle devait enfin reconnaître, au traité de Paris de 1856, par l'influence d'un autre Napoléon, ces principes de la neutralité armée de 1781 que la France avait défendus dès qu'on les avait formulés, et que le blocus continental avait voulu imposer à la Grande-Bretagne en retournant contre elle ses propres armes. Napoléon fut coupable sans doute, mais l'aristocratie anglaise le fut bien davantage. Car, tandis que sans aucun souci du droit elle poursuivait le but de l'asservissement maritime du monde à son seul profit, Napoléon se trouvait défendre, par des moyens dont on a vu les excès, des principes applicables à toutes nations dans la justice et l'égalité. On retrouvait bien là ce côté abstrait et classique de l'esprit français qui s'était si fortement affirmé dans l'œuvre de l'Assemblée nationale de 1789.

Quoi qu'il en soit, c'est en poursuivant la chimère de l'exécution complète du blocus continental que Napoléon allait s'engager dans l'expédition de Russie, qui devait être la cause de sa ruine.

Bataille de la Moskowa. Tableau de Langlois (Jcan-Charles, dit le colonel^. Musée de Versailles. tCest aussi le sujet d'un des itanoramaa de cet artiste.)

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