CAUSES DE LA GUERRE
TRAITE DE BUKAREST.
nation universelle à anéantir » ; Lesur publiait son traité « des progrès de la puissance russe », où l'on lisait pour la première fois dans son ensemble le « Testament de Pierre le Grand ». Napoléon trouvait Caulaincourt trop russe et le remplaçait à Pétersbourg par Lauriston. Partout on prévoyait la rupture de ralliance ; à Naples, l'envoyé français Durant se battit en duel avec l'envoyé russe Dolgorouki. A Saint-Pétersbourg, l'ami de la France, Speranski, fut disgracié, tandis que Stein, mis par Napoléon au ban de la Confédération du Rhin, fut appelé en Eussie. C'était Karamsine
Fig. 300. — Carte de la campagne de Enssie.
qui avait porté le coup de grâce à Speranski, en envoyant de Moscou an Czar son mémoire « de l'ancienne et de la nouvelle Russie ».
Mais le danger le plus grave pour nous était le manque d'alliances solides. La Turquie était toujours en guerre avec la Russie : les Turcs avaient même remporté une grande victoire à Tartaritza (1809) ; mais les Russes avaient rapidement réparé cet échec. En 1812 ils franchissaient le Danube et imposaient à la Porte le traité de Bukarest, qui leur donnait le pays entre le Dniester et le Danube, c'est-à-dire la Bessarabie avec Khotin, Bender, Ismaïl, Kilia et la libre navigation des bouches du fleuve. La Russie restait garante des privilèges con-
cédés à la Serbie, à la Moldavie et à la Valachie. Il était temps : la campagne de Russie était commencée, l'amiral Tchitcliagof put ramener contre Napoléon ses troupes rendues disponibles par la paix. L'alliance de la Turquie était perdue ; Napoléon s'aliénait en même temps la Suède. A la suite de démêlés entre les Suédois et les corsaires français, il fit occuper la Poméranie. Alors Bernadette qui, quoiqu'il ne fût pas encore roi (1), n'en dirigeait pas moins le gouvernement, écrivit, le 27 janvier 1812, à Napoléon une lettre, où, au milieu d'un noble langage, on sent percer l'envie, l'ambition et la résolution de tenir peu de compte de sa qualité de Français. Dès le 24 mars 1812 Bernadotte concluait un traité d'alliance avec la Russie, qui promettait la Norvège ; et, lorsque la guerre eut éclaté entre le Czar et Napoléon, il n'hésita pas, par le traité d'Œrebro, à faire entrer la Suède dans une alliance militaire avec la Grande-Bretagne et la Russie (18 juillet (2). M. GefFroy a montré (3) que c'est malgré la nation suédoise, en opposition avec ses vœux hautement exprimés, et à peu près à son insu, que le Français Bernadotte a tourné ses armes contre la France. Napoléon allait donc marcher contre la Russie, privé des deux appuis qui auraient pu assurer aes ailes.
Napoléon conduisait contre la Russie non seulement la France et les pays annexés, mais encore les contingents de la Confédération du Rhin, de la Saxe, de la Bavière, du Wurtemberg, du grand-duché de Bade, de la Suisse, qui avait renouvelé avec nous ses anciens traités. La Prusse nous donnait 20.000 hommes et l'Autriche, une armée commandée par Schwartzenberg; 60.000 Polonais pleins d'enthousiasme étaient disséminés dans l'armée française.
Cependant Napoléon hésitait. La Prusse, l'Autriche même étaient des alliées peu sûres, et un premier échec pouvait tourner tous nos amis forcés contre nous. Napoléon comprenait aussi combien il était imprudent d'attaquer la Russie quand l'Espagne occupait encore tant de soldats français. Il était soucieux et agité, rassemblait les différents états de situation de chaque puissance de l'Europe. Il en fait composer un résumé exact et complet, le lit et le relit et lînit par s'écrier : « Non, sans doute, rien n'est assez établi autour de moi, même chez moi, pour une guerre aussi lointaine. Il faut la retarder de trois ans. » Napoléon interroge les voyageurs qui arri-
(1) Charles XIII ne mourut qu'en 1818.
(2) Deux jours après (20 juillet), le Czar signait à Wiliki-Luki un traité officiel d'alliance avec la jante de Cadix et les insurgés d'Espagne.
(3) Etvw du Deux-Mondet du 1" novembre 1855.