PASSAGE DU NIEMEN. — SEJOUR A VILNA
masof formait une réserve de 40.000 hommes à Lutsk, en Volhynie. Enfin l'amiral Tcliitchagof allait ramener 50.000 hommes des bords du Danube. Deux corps se formaient en outre à Mosyr, sur le Pripet et sur la Dwina, à Riga et Diinabourg. Un camp retranché était établi à Drissa ; c'était le réfugié allemand Pfûhl qui l'avait fait élever : il espérait en faire un Torrès-Védras , y jouer le rôle de Wellington et y arrêter Napoléon.
Mais Napoléon, qui avait pour objectif Moscou, forme le plan de pénétrer en Russie par la trouée du Dnieper, c'est-à-dire par le couloir de quinze heues qui s'étend entre la Duna et le Dnieper, alors parallèles, avant qu'ils ne se dirigent l'un vers le nord l'autre vers le sud et qu'ils n'opposent à l'envahisseur un obstacle des plus difficiles. Pour arriver à Moscou il fallait couper cette immense hg;ne russe ; par conséquent Macdonald, à gauche, devait refouler Wittgenstein et menacer Pétersbourg par Riga et Revel , tandis qu'à droite Schwartzenberg contiendrait Tormasof en attirant Bagration au sud. Pendant ce temps , Napoléon, avec la Grande Armée , attaquera Vilna , rejettera Barclay de Tolly au nord sur Drissa et la Dwina, tandis que ses lieutenants rejetteront Bagration dans les marais de la Bérézina ou du Pripet.
Entre les deux ailes, le centre marchait sur le Niémen en trois grands corps. Jérôme, avec 80.000 hommes, devait passera Grodno; le prince Eugène, avec 75.000, à Pilony ; Napoléon, avec 220.000, à Nogaraïski, trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin, au matin, le corps de Napoléon, au sortir de la forêt de Pilvi^isky, se forma en trois colonnes et descendit des hauteurs environnantes jusqu'au Niémen. L'invasion était commencée. Le sort eh était jeté, la fatale expédition de Russie était entreprise et, à la faute politique dont cette guerre était la conséquence, venait s'ajouter dès le début la faute militaire, peut-être plus grave encore , de commencer la campagne à la fin de juin , alors qu'il restait trois mois à peine avant l'arrivée de la saison des froids, qui, cette année-là justement, devait être si rigoureuse.
Le 25, les colonnes s'ébranlèrent, traversèrent lentement les trois ponts et se perdirent dans le lointain. Aucun ennemi ne paraissait;
on ne voyait qu'un désert; au loin, des forêts. Napoléon, impatienté, galope sans but devant son armée, s'enfonce dans la forêt, puis revient à la hâte. Ce jour-là un orage épouvantable vint fatiguer l'année et fit périr 10.000 chevaux dans la marche ou dans les bivouacs suivants. En même temps un escadron polonais de la garde périt en tentant de passer à la nage la Vilia sur l'ordre de Napoléon. L'Empereur espérait une bataille aux portes de Vilna, il n'y eut qu'un faible engagement. Les Russes fuyaient en effet vers Drissa en brûlant les ponts et les magasins.
A peine arrivé à Vilna, Napoléon eut à régler toute sa correspondance politique, administrative et militaire, qui s'était accumulée pendant les premiers jours de marche, et à organiser la suite de la campagne. Il comptait sur l'appui des Lithuaniens pour combattre les Eusses, mais craignait, en les affranchissant, de mécontenter l'Autriche, et ne voulait pas s'ôter la possibilité de traiter avec la Kussie. La même raison l'empêchait de ressusciter franchement la Pologne. Vainement la diète du grandduché de Varsovie s'était-elle constituée en diète générale, avait-elle déclaré le royaume de Pologne rétabli et envoyé une députation à Napoléon pour lui dire : « Que Napoléon le Grand prononce ces seules paroles : « Que le royaume de Polo- « gne existe », et il existera. » L'Empereur n'avait pas voulu s'engager. « Si Napoléon, au lieu de s'enfoncer en Eussie, se fût borné à organiser et à défendre l'ancienne principauté de Lithuanie, nulle force humaine n'eût pu empêcher le rétablissement de l'État polonais-lithuanien, dans ses anciennes limites. Les destinées de la France et de l'Europe auraient été changées (1). » Bientôt l'armée souffrit de la famine, et alors il fut impossible d'empêcher le pillage, qui exaspéra bientôt les populations mêmes de • l'ancienne Pologne, lesquelles n'avaient d'abord pour nous que de la sympathie.
Les Russes avaient tout détruit sur la route de la colonne impériale. Des soldats même appartenant à la jeune garde étaient morts de faim; d'autres, au milieu des chemins, s'appuyaient le front sur leurs fusils et se faisaient sauter la cervelle. Les traînards formaient déjà une véritable armée, et l'on n'était qu'au commencement delà campagne. Cependant Napoléon et le prince Eugène s'avançaient sur Vitepsk, tandis que Murât, Oudinot et Ney contenaient Barclay (10 juillet), que Jérôme repoussait lentement Bagration dans les défilés du plateau de Lithuanie , et que Davout , établi entre la Vilia et la Bérézina, le forçait à rentrer dans les marais avec 40.000 hommes.
(1) Ramband, Ilittoire Je Russie. — Voir aussi Villemain, Souvenirs contemporains, 1" volume.
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