MARCHE SUE LE DNIEPER. — SMOLENSK. — VALOUTINA
lui fait des observations nettes et froides où il prévoit les revers qui nous attendent. Daru, droit et impassible, fait observer à l'Empereur que cette gueiTe n'est pas nationale et que personne n'en comprend le but ni la nécessité. Napoléon sait que, du Niémen à Mohilev, l'armée a été diminuée de 150.000 hommes; que, réduite à se nourrir de mauvais seigle bouilli, elle est décimée par la dysenterie et se plaint des soins excessifs donnés à la garde. Enfin, il apprend de Duroc le traité de Bukarest. Napoléon écoute avec douceur les objections, mais persiste, et va faire et la folie de Charles XII ».
Sébastiani, ayant dû reculer à Inkowo devant des forces supérieures, Napoléon crut que les Russes marchaient sur son centre. Il résolut alors de le transporter de Vitepsk à Orclia pour se trouver sur le flanc gauche des Russes et leur barrer la route de Moscou. Il donna, le 10 août, l'ordre de cet admirable mouvement stratégique et partit le 13 de Vitepsk, après y être resté quinze jours; son armée devait se retrouver le 14 à Liady, entre Orcha et Smolensk. Elle franchit pour la première fois le Dnieper à Rassasna et marcha sur Liady, en une seule colonne, abandonnant le long de la route des traîneurs et des maraudeurs. Seul le corps de Davout gardait un ordre parfait. Après Liady, la petite Russie commençant, l'armée fut délivrée des Juifs polonais, dont elle regretta bientôt cependant les services; on devait les retrouver au retour.
Le 15 août, on aperçut Krasnoë; Ney en débusqua un régiment russe, mais au delà étaient 6.000 hommes avec Newerowskoï, qui rejoignit à Smolensk Barclay et Bagration, après avoir repoussé toutes les charges de la cavalerie de Murât. Barclay voulait reculer toujours et faire le désert devant lui; c'était son plan arrêté depuis 1807. Bagration, élève de Souwarow, ne comprenait que l'offensive; l'armée était pour lui; on insulta presque Barclay, suspect à titre d'Allemand des provinces baltiques. Ce général, troublé par ces attaques, hésita dans l'exécution de son plan et laissa engager le combat de Krasnoë. La retraite de Newerowskoï fit précipiter l'armée russe sur Smolensk pour la défendre.
Lorsque Napoléon arriva dans cette ville, le 16, il aperçut sur la rive droite du Dnieper une armée en mouvement. C'étaient 120.000 Russes avec Barclay et Bagration. « Enfin, je les tiens! » s'écria Napoléon.
Aussitôt il range ses troupes pour la bataille qu'il espère. Mais Barclay envoie Bagration au delà de Smolensk pour se débarrasser de lui et peut alors accomplir librement ses desseins.
Le lendemain 17, en effet, Belliard aperçoit dans une reconnaissance les Russes en pleine retraite ; ou cherche en vain un gué pour aller couper l'arrière-garde russe restée dans Smolensk. Cette arrièregarde fait une vive résistance et ne laisse entrer les Français, à 3 heures du matin, qu'après avoir mis le feu à une partie de la ville. Le 19 août, à Valoutina, l'inaction de Junot fit peut-être manquer une fois encore à Napoléon l'occasion de hvrer une grande bataille. Ce ne fut qu'une série de combats dont l'issue , heureuse pour nous, fut chèrement achetée par la mort du général Gudin.
L'on n'était qu'au début de la campagne et déjà l'état de l'armée pouvait inspirer les plus graves inquiétudes. La chaleur était accablante ; les malades, les blessés étaient sans vivres, sans lits, sans paille même et sans médicaments. Bientôt il faut suppléer au linge par le papier trouvé dans les archives; un hôpital de 100 blessés resta trois jours sans secours. Le moral des soldats valides était aussi profondément atteint. « Troublés par une vague inquiétude, ils marchaient à travers la morne uniformité de ces longues plaines, de ces vastes et silencieuses forêts de noirs sapins, et s'effrayaient de leur faiblesse au milieu de cette immensité. Alors ils se formaient des idées sinistres et bizaiTCs sur la géographie de ces contrées inconnues, et, saisis d'une secrète horreur, hésitaient à s'enfoncer dans ces vastes solitudes. » (Ségur.) Ce qui avait ■ effrayé surtout Xapoléon, c'était l'incendie de Smolensk, résultat d'une froide détermination, et l'abandon de la ville par presque tous ses habitants. Xapoléon comprit que c'était la population russe tout entière qui reculait devant lui. A Vitepsk, il avait pensé à soulever les paysans, mais il ne tarda pas à voir que ses tentatives n'avaient pas de chances sérieuses. Barclay faisait croire que c'était Napoléon qui ordonnait d'incendier les magasins et les églises. Les serfs étaient persuadés que les Français étaient des légions de démons commandés par l'Antéchrist ; ils n'osaient plus employer les ustensiles dont nos soldats s'étaient servis. D'ailleurs Xapoléon hésitait à provoquer une guerre servile, et, même à Moscou, il refusa les offres qu'on lui fit à ce sujet.
De Smolensk Napoléon pouvait se diriger soit sur Pétersbourg, soit sur Moscou, Boit sur Kiew. Il hésitait entre ces trois routes. A Kiew, il envelopperait Tchitchagof , déban-asserait le flanc droit de son armée et s'assurerait des provinces les plus populeuses et les plus fertiles. A Pétersbourg, il s'emparerait du gouvernement, des arsenau-x de terre et de mer, et enlèverait à Alexandre le seul point de communication avec l'Angleterre. Mais à Moscou, il attaquerait la nation au cœur : il ne fallait phiS que quinze jours pour y parvenir, tandis que Pétersbourg était à vingt-neuf