‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 311 sur 389 · DESASTRE DE L'ARMEE · texte numérisé non relu

DESASTRE DE L'ARMEE

des malades. Ea route, Napoléon apprit que les Eusses marchaient sur Viazma pour lui couper la retraite. Bientôt on franchit le champ de bataille de la Moskova ; le terrain était piétiné, dévasté, couvert de débris d'armures, d'uniformes, d'étendards, et d'environ 30,000 cadavres ; on y retrouva un Français encore vivant. A Kolotskoï, Napoléon fit recueillir les mieux portants d'entre les blessés ; on en imposa un à chaque voiture , mais les vivandiers qui en reçurent les jetèrent dans les fossés. En chemin, les contingents espagnols et portugais tuaient les prisonniers russes ; Napoléon le sut ; dès lors, ne pouvant ni les échanger ni les relâcher, on les laissa mourir de faim. On alla, en deux marches, de Giatz à Viazma. L'Empereur y attendit

Fig. 308. — Betraite de la Orande Armée française. OraTore allemande de répoque.

trente-six heures le prince Eugène et Davout, qu'il remplaça, à son arrivée, par Ney, à l'arrière-garde. Davout, par sa régularité même, avait compromis son corps.

Le C novembre, le ciel se couvrit, et bientôt la neige tomba sans interruption ; la terre disparut. « Les soldats, dit Ségur, sans vivres et sans feu, se traînaient en grelottant ; tombaient-ils, bientôt la neige les couvrait, de légères éminences les faisaient reconnaître. La route est toute parsemée de ces ondulations, comme un champ funéraire ; les plus intrépides et les plus indifférents s'affectent et passent rapidement en détournant leurs regards. Mais, devant eux, autour d'eux, tout est neige , leur vue se perd dans cette immense uniformité. »

Après la plaine blanche, une autre plaine blanche.

Les armes toml)ent des mains ou font geler les doigts. Les soldats errent à l'aventure, sans armes et sans sacs, comme des prisonniers, heureux lorsqu'ils ne sont pas pris par les Cosaques, qui les dépouillent et les laissent expirer nus sur la neige ! « Chacun marchait pour son compte, dit Coignet ; plus de sentiment d'humanité les uns pour

.VAPOLKON :". 91

les antres; on n'aurait pas tendu la main à son père. Toute sensibilité même semblait éteinte : on ne murmurait même pas contre l'adversité. » Pendant la nuit, la neige éteint les bivouacs, dont on reconnaît l'emplacement par les cadavres des soldats et des chevaux. A Sembwo, on jeta dans le lac les dépouilles de Moscou, des canons, des armures gothiques et la croix d'argent massif du grand Ivan.

Ney, à l'arrière-garde, comprit qu'il devait se sacrifier pour sauver l'armée. La marche depuis Viazmane fut qu'un combat continuel de dix jours. Un élan furieux du 4« régiment arrêta les Russes, et permit d'atteindre Smolensk au moment où l'ennemi allait arriver. Jusque-là, l'armée, s'était soutenue encore par l'espoir de trouver dans cette ville tout en abondance. Napoléon avait compté sur 15 jours de vivres et de fourrages pour 100.000 hommes ; il croyait y trouver des vêtements, des armes, des chaussures ; on n'y trouva que de l'eau-devie, du riz, de la farine en quantité insuffisante. L'armée de Victor, les malades, les traînards, avaient épuisé les magasins ; on ne pouvait donc plus s'arrêter.

Au nord, à Polotsk, Gouvion Saint-Cyr, réduit à 17.000 hommes épuisés de fatigue et de faim, devant les 52.000 hommes de Wittgenstein, avait repoussé sept fois l'attaque de l'ennemi et pu se retirer pour couvrir la route d'Orcha à Borizow. Le 31 octobre, Victor rejoignit son collègue et eut le tort de laisser échapper Wittgenstein, qui ignorait cette jonction. Celui-ci, délivré de ce péril, occupa Vitepsk. En même temps, Schwartzenberg annonçait à l'Empereur qu'il couvrait Varsovie, c'est-à-dire découvrait la Grande Armée, et permettait ainsi à Tchitchagof de remonter vers le nord à la rencontre de Wittgenstein, soit pour prendre Napoléon entre deux feux, soit pour se réunir en avant de l'armée française, afin de lui barrer la route pendant que Kutusof, qui s'était emparé de la route de d'Elnia, hâterait sa poursuite. Tout conseillait à Napoléon de quitter Smolensk, et cependant il y restait. On ne savait comment expliquer cet aveuglement ; on se rappelait ces mots qu'il prononçait à Austerlitz : « Ordener est usé. On n'a qu'un temps pour la guerre; j'y serai bon encore six ans, après quoi moi-même je devrai m'arrêter. » L'armée avait perdu en vingtcinq jours 64.000 hommes sur 100.000. Poniatowski n'avait plus sous

DAVOUT. — HEROÏSME DE XEY A L'ARRIERE-GARDE. 723

ses ordres que 800 hommes; Junot, 700; Latour-Maubourg , 1.500. Eufin Napoléon sortit de Smolensk, le 14 novembre, avec Mortier; Eugène, Davout et Ney devaient partir successivement.

A deux lieues de Krasnoë une rangée de Cosaques s'étendit devant la colonne impériale et lui barra le passage. Junot se troubla et resta immobile; il fallut qu'un de ses officiers, Exelmans, prît le commandement ; quelques coups de fusil dissipèrent l'ennemi . Mais Milora-

fig. 309. — Combat de Knsnoë (13 uov. 1812). A<iuardle de bimion Fort. Jlusùe de Versailles.

dowitch, sans oser attaquer les débris de la Grande Armée, balaya la route à coups de canon. Au milieu du feu. Napoléon passa avec les grenadiers de la vieille garde, qui se serrèrent autour de lui ; comme la musique faisait entendre l'air : « Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? » « Non, s'écria Napoléon, jouez plutôt : Veillons au salut de l'Empire! »

Quand la garde eut atteint Krasnoë, Miloradowitcb descendit des hauteurs sur la route pour séparer l'Empereur de ses lieutenants; Eugène parvint à passer à travers les Russes et rejoignit l'Empereur le 17 novembre. Restaient Davout et Ney. Napoléon revint sur ses

pas pour dégager le vainqueur d'Auerstaedt. Il se mit à la tête de la garde, réduite à 10.000 hommes, et put y réussir. Mais, apprenant que les Russes qui l'environnaient de tous les autres côtés allaient nous fermer la route du nord en se dirigeant sur Liady, Napoléon, plein de douleur, se décide à quitter Krasnoë sans attendre le héros d'Elchingeu et de la Moskova,

II prend la route d'Orcha ; mais on marchait avec hésitation. Les traînards prirent les devants. « Tous dépassèrent Napoléon, dit Ségur ; ils le virent à pied, un bâton à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, s'arrêtant à chaque quart d'heure », comme s'il ne pouvait se résigner à abandonner son malheureux compagnon d'armes. A Orcha, où l'on an-iva le 21 novembre, l'on put se compter; Davout n'avait plus que 4.000 hommes restés de 70.000 ; Eugène, 1.800 restés de 42.000. La garde n'était plus que de 6.000 hommes au lieu de 35.000, mais ils ne s'étaient jamais débandés, œ Dans la garde, dit Coignet, on ne quittait le fusil efc le sac qu'avec la vie. » Les Eusses avaient aussi beaucoup souffert, et l'armée de Kutusof était réduite de 100.000 à 50.000 hommes.

Cependant, le 17 novembre, Ney était sorti de Smolensk avec 12 canons, 6.000 hommes armés, 300 chevaux et 7.000 traînards.

A Katova, le 18, Ney avait trouvé devant lui, sur un plateau qui barrait la route, 80.000 Russes avec 20 canons. Sommé de se rendre, il les attaque deux fois, et, repoussé, reste immobile jusqu'à la tombée de la nuit. Alors il commande de marcher sur Smolensk, de tourner le dos à la France ! Bientôt, en fouillant les ravins, il découvre, sous la neige, le lit d'un ruisseau ; on le descend. En passant dans un village, Ney allume des feux pour tromper les Russes, continue sa route jusqu'au Dnieper et attend trois heures qu'on soit rallié ; il faut abandonner canons et bagages. Le fleuve n'est gelé qu a la surface et sur un seul point; la glace fond déjà, craque, parfois s'enfonce. On passe un à un, en sautant par-dessus les crevasses ; quelques voitures de blessés veulent passer, elles s'abîment dans le fleuve. Enfin, le 19 au matin, le Dnieper est franchi ; on s'avance dans les forêts au milieu des Cosaques, qui fuient aux premiers coups de fusil.

Dans la nuit du 20 au 21, Ney rejoint l'Empereur. « J'aurais donné 300 miUions de mon trésor pour racheter la perte d'un tel homme, » s'écrie Napoléon en apprenant son arrivée.

Il fallait passer la Bérézina au plus vite. L'Empereur, comptant la franchir sur les ponts de Borizof, avait brûlé à Orcha tous ses équipages de pont, malgré les représentations du général Éblé, dont les

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