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PASSAGE DE LA BEREZINA. — EBLE ET LES PONTONNIERS

40.000 hommes de Wittgenstein. "Wittgenstein relie ses mouvements à Tchitchagof , et les deux généraux remontent la Bérézina par les deux rives.

Le passage des Français s'eifectiiait lentement. A deux heures de la nuit, le pont des voitures s'effondra pour la seconde fois. Pour le réparer, il fallait, au milieu de la nuit, rompre la glace, se plonger dans l'eau et aller placer des chevalets jusqu'à sept et huit pieds de profondeur. Mais Eblé avait fait passer dans tous ses hommes l'énergie de son âme héroïque. Il fit un dernier appel à ses pontonniers, qui, grelottant de froid, mourant de faim, avaient déjà donné plus qu'on ne pouvait attendre du

Fig. 311. — Retraite de Euasie. Tableau d'Ary Sohefter.

courage et de la force de l'homme. Cet appel fut entendu ; on voyait le général luimême donner l'exemple et « plonger quelquefois sa vieillesse dans cette eau glacée que leur jeunesse supportait à peine t.

Sur la rive droite, Xey et Oudinot parviennent à repousser Tchitchagof, tandis que, sur la rive gauche, Victor, avec 6.000 hommes, tient tête, pendant toute la journée, aux 40.000 hommes de Wittgenstein. Victor recule pour regagner et passer à son tour la rivière. Alors, les traînards, qui se sont arrêtés, quoi qu'on leur ait dit, à Stoudianka, se précipitent sur les ponts ; des rangs entiers s'écrasent et tombent ; ceux qu'on renverse s'attachent aux autres avec leurs ongles et leurs dents ; les femmes surtout succombent dans cet effroyable désordre. Un pont s'écroule et un grand nombre de fuyards disparaissent sous les eaux. L'encombrement en devient plus grand sur les

autres ponts ; mais, même au milieu de cette impitoyable lutte pour la vie, il faut dire, à l'honneur de la nature humaine, que l'on vit encore plus d'un acte de dévouement. A neuf heures du soir Victor passe avec ses divisions. Le général Eblé attend jusqu'à huit heures le lendemain pour brûler les ponts. Tout ce qui n'a pas encore passé est tué ou fait prisonnier. Cependant l'armée était sauvée, « et par une sorte de miracle, dit Thiers, car il avait fallu, à travers un fleuve à demi gelé (ce qui était la pire des conditions), se soustraire à trois armées poursuivantes. Aussi nous avions le sentiment d'un vrai triomphe, triomphe payé par de cruels sacrifices, mais l'un des plus glorieux de notre histoire, car les 28.000 hommes qui combattaient ainsi à cheval sur une rivière, contre 72.000, auraient dû être pris jusqu'au dernier. » Les ennemis ne s'y trompèrent point, et Joseph de Maistre écrivait en 1813 : « Jamais Napoléon n'a été plus grand que dans la manière dont il s'est tiré de la catastrophe de 1812 (1) ».

Pendant ce temps la Grande Armée hâtait sa marche sur Zembin. Tchaplitz avait négligé d'incendier les ponts qui servent de routes dans cette plaine marécageuse. Le froid devenait plus intense, et cependant l'on voyait tous les matins Drouot se raser, la chemise entr'ouverte, et Narbonne, conservant sa gaîté et sa grâce malgré son âge et les désastres de l'armée, se faire friser et poudrer. Les Cosaques inquiétaient toujours l'armée et faillirent une fois enlever Oudinot. Napoléon, arrivé le 5 à Smorgony, y écrivit le vingt-neuvième bulletin, le premier qui fit connaître en France la partie du désastre qu'on ne pouvait plus dissimuler. « Les chevaux de la cavalerie, de l'artillerie et du , train mouraient par milliers », y disait-il. De la perte des hommes, on n'en parlait pas ; mais on laissait pressentir la désorganisation de l'armée et on ajoutait : « Ceux que la nature a créés supérieurs à tout conservèrent leur gaité et leurs manières ordinaires, et ne virent dans de nouveaux périls que l'occasion d'une gloire nouvelle. » Le bulletin se terminait par ces mots, destinés à décourager les conspirateurs : « La santé de Sa Majesté l'Empereur et Roi n'a jamais été meilleure. » Napoléon, qui depuis le 6 novembre connaissait la conspiration du général Malet et craignait même que l'Allemagne, se soulevant à la nouvelle de sa défaite, ne voulCit le retenir prisonnier, se décida, malgré l'avis de Daru et du duc de Bassano, à abandonner ses soldats et à revenir

(1) C'est à la Bérézina que fut tué Alfred de Noailles, jeune officier du plus grand avenir, qui joignait à une piété austère la passion des armes, et que l'on pourrait comparer au comte de Gisors, mort comme lui prématurément à Orevelt.

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