EX TOSCANE
Anglais ; aussi le grand-duc invita-t-il Bonaparte à se rendre à Florence, où on lui fit une splendide réception et où le général républicain traita le gouvernement toscan avec tous les égards dus à un allié qu'on respecte malgré sa faiblesse.
Mais cette conduite vraiment politique et humaine n'était pas du goût du Directoire. Il se plaignit qu'on n'eût pas profité des succès qu'on venait d'obtenir pour bouleverser l'Italie ; il regrettait qu'on n'eût
Fig. 27. — Arrière-garde àa pape, oa la f nyenr da révéïend père caporal. Pièce satirique du temps.
pas accueilli à Modéne les appels du parti républicain et cherché à faire triompher partout les vrais principes révolutionnaires. Vainement Bonaparte leur représentait « combien il était important de ne pas s'attirer de nouveaux ennemis dans la situation présente », les agents du Directoire agissaient en Toscane comme en pays conquis. Bonaparte y mit alors bon ordre par lui-même ; il arrêta aussi les malversations de « cette nuée de voleurs qui s'étaient abattus sur l'Italie », notamment à Livourne, et dont plusieurs, profitant de la faiblesse du gouvernement, se trouvaient pourvus d'un titre officiel, puis il revint devant Mantoue. La victoire lui avait donné le matériel dont il avait besoin, sans qu'il fût nécessaire de le tirer de France. Il dirigea sur Borgoforte, où il avait établi son parc de siège, une bonne partie des
canons de Bologne et de Ferrare, auxquels vinrent se joindre les canons de la citadelle de Milan, rendue le 29 juin.
Tant de gloire, tant de travaux et de préoccupations n'empêchaient pas Bonaparte d'écrire à Joséphine, restée à Paris, de nombreuses lettres passionnées et pressantes. « Tu es malade, écrivait-il le 15 juin. Je t'accuse, tu m'aimes, je t'ai affligée et je ne te vois pas. Cette idée me confond... Je t'accuse de rester à Paris et tu y étais malade ; pardonne-moi, ma bonne amie; l'amour que tu m'as inspiré m'ôte la raison, je ne la retrouverai jamais : on ne guérit pas de ce mal-là. »
A la fin de juin, Joséphine rejoignait enfin Bonaparte à Milan, C'est là qu'elle lui présenta un jeune artiste français qu'elle avait rencontré à Gênes, vivant péniblement en faisant des miniatures et des portraits au crayon. Il s'appelait Jean- Antoine Gros. Bonaparte l'attacha à son état-major avec le titre d'officier. Le jeune peintre se rendit fort utile par la connaissance rapide qu'il acquit de la langue italienne, et bientôt on lui donna le grade d'inspecteur aux revues, dont il eut simplement le titre, la solde et l'uniforme, mais jamais les fonctions. Il fut un des commissaires chargés de faire le choix des oeuvres d'art que les traités nous avaient accordées.
Quelques jours après, Bonaparte ouvrait la tranchée devant Mantoue. Il écrivait le jour même à Joséphine, restée à Milan : « J'ai passé toute la nuit sous les armes, j'aurais eu Mantoue par im coup hardi et heureux, mais les eaux du lac ont promptement baissé, de sorte que ma colonne, qui était embarquée, n'a pas pu arriver. Ce soir, je recommence d'une autre manière; mais cela ne donnera pas des résultats aussi satisfaisants ; » et il ajoute : « Je suis fort inquiet de savoir comment tu te portes, ce que tu fais; j'ai été dans le village de Virgile, sur les bords du lac, au clair argentin de la lune, et pas un instant sans songer à Joséphine. )) Puis, revenant au siège de Mantoue : « L'ennemi a fait, le 28, une sortie générale : il nous a tué ou blessé deux cents hommes, il en a perdu cinq cents en rentrant avec précipitation... Trois régiments napolitains sont arrivés à Brescia; ils se sont séparés de l'armée autrichienne, en conséquence de la convention que j'ai conclue avec M. Pignatelli... » Ailleurs il s'excuse d'avoir ouvert deux lettres qui
SIÈGE f)E MAXTOUE. — LETTRES A JOSÉPHINE.
étaient adressées à Joséphine, « quoique, dit-il, tu m'en aies donné la permission ; mais je te jure que ce n'est pas par jalousie, non certes : j'ai de mon adorable amie une trop haute opinion pour cela... Je fais appeler le courrier ; il me dit qu'il a passé chez toi, que tu lui as dit n'avoir rien à lui ordonner. Fi ! méchante, laide, cruelle, tyranne, petit joli monstre! tu te ris de mes menaces, de mes sottises; ah! si je pou-
Fig. 28. — Entrée des FrançalB dam UTonrne (an IV). Dessiné par Carie Vemet , gravé par Dnplessia-Beitaux.
vais, tu sais bien, t'enfermer dans mon cœur, je t'y mettrais en prison. Apprends-moi que tu es gaie, bien portante et bien tendre. » Signé : « Bonaparte. »
Ce mélange des préoccupations militaires et politiques les plus hautes, les plus profondes et les plus compliquées avec ces souvenirs classiques, avec ces sentiments de passion sincère exprimés dans des termes où l'on sent, non seulement, comme dans toute la littérature du temps, l'influence de la Nouvelle Héloïse, mais même l'admiration d'Ossian, la lecture de Werther, et aussi quelque peu le style et les habitudes des salons de l'ancien régime, donne du général en chef de l'armée
d'Italie une pliysionomie singulièrement vivante, et ces détails intimes peuvent être rappelés sans nuire au récit des grandes choses où la gloire de la France comme celle de Bonaparte était engagée.
Cependant la nouvelle année autrichienne s'était formée avec une remarquable rapidité. Elle avait été placée sous le commandement de Wurmser, vieil officier de la guerre de Sept ans, qui déjà, avant la Révolution, avait mérité le titre de feld-maréchal-zeugmeister (c'est-à-dire maréchal général de cavalerie) et s'était acquis une grande réputation, en 1793, en couvrant le siège de Mayence et en enlevant les lignes de Wissembourg. Cette armée se composait de 30.000 soldats enlevés à l'armée du Ehin et de l'armée de Beaulieu reconstituée, ce qui, joint à la garnison de Mantoue, donnait aux Autrichiens une force de 80.000 hommes auxquels nous ne pouvions en opposer que 45.000.
Les forces françaises étaient ainsi disposées : Sauret occupait Salo avec 6.000 hommes; Masséna s'étendait de Rivoli à Vérone, avec 15.000 hommes ; Augereau, sur le bas Adige, à Legnano, avec 8.000 ; le reste, sous Sérurier, était occupé au siège de Mantoue. « Wurmser, fier de sa grande supériorité, ne songeait pas à vaincre, comme l'a dit Bonaparte, mais à profiter de la victoire et à la rendre décisive et fatale à son ennemi. » Il dirigea toutes ses opérations vers le but de la délivrance de Mantoue. Arrivé dans le haut Adige, il divise son armée en deux corps : Quasdanovich, avec 20.000 hommes, doit suivre la route qui, de' Trente, débouche sur la Chiese en tournant le lac de Garde par l'ouest; lui-même, avec 40.000 hommes, descendra l'Adige par les deux rives jusqu'à Vérone. Il attaquera les Français de front, pendant que son lieutenant leur coupera la retraite. L'armée française sera écrasée devant Mantoue et la campagne terminée. En effet, Quasdanovich s'empare de Brescia, chasse le général Sauret de Salo, pendant que Wurmser chasse Masséna de Rivoli et marche sur Mantoue ; le danger était pressant. Napoléon a l'occasion de montrer encore des qualités militaires nouvelles.
Rien n'est difficile , même à un vieux général, comme de se décider immédiatement à un sacrifice nécessaire pour assurer le succès définitif. On peut même remarquer qu'à la fin de sa carrière l'empereur