BRIENNE
tellement disproportionnées parle nombre que toute résistance semblait même inutile à tenter, avec des soldats la plupart inexpérimentés, avec des lieutenants découragés ou vieillis, repousser et vaincre des ennemis nombreux, aguerris, se renouvelant sans cesse, et combattant avec l'en-
l'ig. 33e. — Camimgne de France, 1814. Peint par Raflet. LitbograpUii par Liants.
tliousiasme du patriotisme et l'acliarnement de la haine. Passant, avec une rapidité et une précision qu'aurait enviées même le général Bonaparte, de la Seine à la Marne et à l'Aisne, battant successivement les deux armées qui veulent se réunir contre lui, désorganisant dans des campagnes de quelques jours tantôt l'armée de Silésie, puis l'armée de Bohciue, il va détruire aux coalisés quatre fois plus de soldats
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qu'il n'en a sous ses ordres; et, si les intrigues et la trahison n'étaient venues apporter, du sein de la France même, des encouragements et des secours à l'ennemi, il aurait terminé par un succès, éphémère peut-être, jnais éclatant, une suite de manoeuvres et d'actes héroïques qui feront à jamais l'admiration même des esprits les plus prévenus.
Napoléon rejoignit à Vitry les corps de Marmont, Ney et Victor. Il avait le dessein d'empêcher la jonction des armées ennemies et de les battre séparément. Laissant donc Macdonald à Châlons pour garder la Marne, et Mortier à Troyes pour garder la Seine, il tomba sur l'avant-garde de Blucher à Saint-Dizier (27 janv.). C'était le corps de Sacken, qui avait l'ordre de rejoindre vers Brienne l'année de Bohême : il fut battu. Mais Blucher, averti que Napoléon cherchait à écraser ses divisions séparément, les concentra toutes à Brienne, et opposa une résistance énergique à l'attaque des Français (29 janv.). L'Empereur resta maître de la position après un violent combat livré dans les murs mêmes de l'école où il avait été élevé.
Les Prussiens essayèrent en vain de reprendre Brienne pendant la nuit, mais un détachement de Cosaques faillit enlever, à la faveur des ténèbres, Napoléon et son état-major.
« Comme il était nuit noire, raconte le capitaine Coignet, une bande de Cosaques qui rôdait, cherchant quelque occasion de butin, entendit le pas des chevaux montés par Napoléon et son escorte. Cela les fit courir. Ils se ruèrent d'abord sur un des généraux, qui cria : « Aux Cosaques ! » et se défendit. Un des Cosaques, apercevant à quelques pas de là un cavalier à redingote grise, courut sur lui. Le général Corbineau se jeta d'abord à la traverse, mais sans succès. Le colonel Gourgaud, qui causait en ce moment avec Napoléon, se mit en défense et, d'un coup de pistolet tiré à bout portant, abattit le Cosaque. Au coup de pistolet, nous arrivâmes sur ces maraudeurs. » Ce fut le dernier épisode de la journée. « Il était temps de s'arrêter, ajoute Coignet : tout le moude était sur les dents et tombait de besoin. Vingt-quatre heures sans débrider, sans manger ! je puis dire que les soldats avaient fait plus que leurs forces et s'étaient battus comme des lions , un contre quatre. »
Napoléon avait espéré écraser Blucher isolément à Brienne. Il était vainqueur ; mais Blucher, battant en retraite par la route de Barsur- Aube, alla rejoindre l'armée du prince de Schwartzenberg. Au nombre de 160.000, les alliés revinrent sur Brienne, et, le 1" février, rencontrèrent à la Rothière Napoléon, qui n'avait à leur opposer que
LA ROTHIERE. — CONGRES DE CHATILLOX. — CHAMPAUBERT. 781
40.000 hommes épuisés de fatigue. Il leur disputa néanmoins ce village pendant toute une journée, perdit 6.000 hommes et 50 canons, et, par le pont de Lesmont, battit en retraite sur Troyes où il rejoignit Mortier et la vieille garde.
Cependant les coalisés avaient été trompés dans leur attente. Ils avaient passé le Rhin en plein hiver dans l'espoir que les départements profiteraient de leur présence pour se soulever contre la domination impériale. Au contraire , ils avaient reçu partout un accueil morne. Craignant alors de s'être engagés trop avant, ils offrirent à Napoléon de renouer les négociations et d'ouvrir un congrès à Châtillon. L'Empereur, découragé par la défaite de la Rothière, leur envoya Caulaincourt en lui donnant carte blanche pour « sauver la capitale et éviter une
bataille où étaient les dernières espérances de la nation ». Les plénipotentiaires étrangers, abandonnant les propositions de Francfort, établirent, comme préliminaires de la paix, « que la France devrait rentrer dans ses anciennes limites et que son intervention ne serait pas même admise dans la disposition des pays auxquels elle renoncerait. » Napoléon, retiré à Nogent, répondit avec indignation à ceux qui le pressaient d'accepter ces conditions, lorsqu'on les lui apporta : « Eh quoi! vous voulez que je laisse la France plus petite que je ne l'ai reçue? Jamais! Que serai-je pour les Français, quand j'aurai signé
Fig. 337. — Uaréclial de France tu grai;d costume (Clacde- Victor Perrin, duc de Bellune). Teint par Gros. (Comparer la figure de la page 483.)
leur humiliation? Plutôt la mort que le déshonneur. :» (8 février.) Les fautes des généraux alliés ne tardèrent pas à l'encourager dans ces résolutions. Après la bataille de la Rothière, les armées de Bohême et de Silésie s'étaient séparées d'elles-mêmes pour pouvoir vivre, et marchaient sur Paris, la première par la vallée de la Seine et de l'Yonne, la seconde en suivant le cours de l'Aube et de la Marne. Mais Blucher, qui brûlait d'entrer le premier à Paris, avait envoyé en avant les corps d'Olsouwieff et de Sacken. Macdonald, chassé de Châlons, s'était replié sur Epernay et, toujours pressé par Blucher, avait passé la Marne à Château-Thierry, fait sauter le pont de cette ville et rétrogradé sur Meaux. Sacken, qui avait reçu l'ordre de lui couper la retraite, marchait en ce moment, par Vertus et Montmirail, sur la Ferté-sous-Jouarre. Il était complètement isolé. En apprenant cette nouvelle. Napoléon part de Nogent avec 15.000 hommes, en laisse 2.000 à Victor et à Oudinot pour contenir Schwartzenberg, et, à marches forcées, se dirige sur la Marne par Villenauxe et Sézanne. A Champaubert, il rencontre une colonne russe de 7.000 hommes et 24 canons, qui devait garder les communications de Sacken, alors en marche vers la Ferté-sous-Jouarre, avec le reste de l'armée de Silésie échelonnée de Vertus à Châlons. C'était la divison d'Olsouvieff. Les troupes françaises se composaient en grande partie de recrues qui n'avaient pas trois mois de service.
« Leur uniforme entier, rapporte le général de Ségur, qui fut un des héros de cette campagne, ne consistait qu'en une capote grise et un bonnet de police d'une forme féminine, d'oîi vient que l'on appela ces pauvres enfants les Marie-Louise. Ils étaient à peine commandés et encadrés. Quand le maréchal Marmont parcourut leur ligne, voyant la plupart des pelotons sans officiers, il demanda à l'un d'eux où donc était son lieutenant. « Notre lieutenant? répondit une voix grêle, mais nous n'en avons « jamais eu ! — Et le sergent ? reprit le maréchal. — Pas davantage, repartit la même « voix; mais c'est égal, ne craignez rien, nous sommes tous là. » Comme alors il leur montrait l'ennemi, en leur recommandant, de bien ajuster, l'un d'eux ajouta qu'il tirerait bien, mais qu'il n'était pas sûr de pouvoir recharger son arme. »
Tel fut cependant l'élan de ces jeunes soldats, que le bois dont Olsouvieff s'était couvert fut emporté en quatre heures. La colonne est enveloppée, ce qui n'est pas tué tombe en nos mains, ainsi que