NAPOLEON EST ENVOYE A SAINTE-HELENE
meut l'Angleterre répondit-elle à une telle magnanimité ? elle feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi, et quand il se fut livré de bonne foi, elle l'immola.
Cette protestation resta sans réponse, comme deux autres qui l'avaient précédée. Le 8 août, le Nortlmmherland mit à la voile, ayant à bord
Fig. 379. — Sainte- Hélène. Vue de James-Town.
le 53* régiment d'infanterie destiné à former la garnison de Sainte- Hélène, pour transporter le général Bonaparte, selon l'instruction adressée par le gouvernement anglais. La navigation fut tourmentée, et 70 jours seulement après son départ, le Nortlmmherland s'arrêtait devant une masse de rochers noirs , escarpés , nus ; c'était Sainte-Hélène, le cachot réservé à Napoléon par l'Angleterre et la Sainte-Alliance.
Dès Plymouth, Napoléon avait pu pressentir le traitement qui l'attendait. Si la générosité naturelle des braves marins du Northumber-
Idndk lui avait fait oublier, à Sainte-Hélène il allait trouver l'oligarchie anglaise et ses implacables desseins. Quand il arriva à James-Town, l'on n'avait pas encore eu le temps d'approprier Longwood àsa nouvelle destination, et Napoléon, ne voulant plus rester à bord du Northumherland, dut demeurer chez des habitants de l'île. Ce premier arrêt dans une aimable famille anglaise devait être sa dernière distraction.
Fig. 380. — Vue de Longwood, prise de Balcombe's cottage. D'après une gravure anglaise.
Les travaux ordonnés à Longwood furent terminés le 8 décembre, et Napoléon s'y installa avec sa suite. Il ne faut pas que ce nom de Longwood (long bois) donne des idées d'ombrage; il n'y avait, sur ce plateau situé au nord de l'île, que quelques arbres à gomme au maigre et pâle feuillage, courbés en angle du même côté par le vent. Ce lieu n'était habitable que quelques mois de l'année. Les brusques changements de l'atmosphère, où, dans la même journée, on avait le brouillard, la pluie, le soleil, la sécheresse, puis encore le vent et les brouillards, ne permettaient aucune culture. On l'avait choisi à cause de sa situation inaccessible, où la garde d'un prisonnier était simplifiée et fortifiée par la nature.
CAPTIVITE DE NAPOLEON.
C'est là que Napoléon, entouré du comte de Las Cases et de son fils, du général Gourgaud, du comte et de la comtesse Bertrand, du comte et de la comtesse Montholon et d'une dizaine de domestiques, devait maintenant réduire sa vie :
Toujours l'isolement l'abandon, la prison ; Un soldat rouge au seuil, la mer à l'horizon; Des rochers nus, des bois affreux, l'ennui, l'espace; Des voiles s'enf uyant comme l'espoir qui passe ;
Fig. 381. — Vue de Longwood. Dessinée d'aplis nature. (Sainte-Hélène. 1830 )
Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents!
Adieu, tente de pourpre aux panaches mouvants 1
Adieu, le cheval blanc que César éperonne!
Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne ,
Plus de rois prosternés dans l'ombre avec terreur.
Plus de manteaux traînant sur eux, plus d'empereur !...
Sur les escarpements roulant en noirs décombres
Il marchait seul, rêveur, captif des vagues sombres ;
Les aigles qui passaient ne le connaissaient pas.
Napoléon essayait cependant encore de vivre en souverain. Le service fut réglé à Longwood comme aux Tuileries. Bertrand, Montholon, Gourgaud, Las Cases furent décorés de titres de cour ; l'argenterie, la porcelaine apportées de Paris furent mises en usage, le maître d'hôtel portait l'habit vert brodé d'argent, etc. L'Empereur
prit l'habitude de passer sa soirée à table ; au dessert, on apportait Kacine, Corneille, Molière, et il choisissait l'un des chefs-d'œuvre de ces grands hommes. « A quel spectacle irons-nous ce soir? disait-il; entendrons-nous Talma ou Fleurj? » La lecture durait jusqu'à dix ou onze heures. D'autres jours, les tables à jeu étaient préparées, mais cette distraction ne retenait pas la pensée de Napoléon, qui souvent, préoccupé et rêveur, repoussait la table et rentrait dans sa chambre à coucher.
Fig. 382. — La tombe de Napoléon, à Sainte-Hélène.
Le jour était consacré à des lectures , à des dictées , à des promenades en voiture ou à cheval, plus tard à des travaux de jardinage. Ses Mémoires , commencés à bord du Northumherland , furent repris. Il raconta les campagnes d'Italie, d'Egypte, de Syrie, des épisodes de sa jeunesse avant sa souveraineté ; il s'attachait aux points dont se préoccupaient ses contemporains, montrant une vigueur de conception, un mouvement, une vie de pensée, ime sérénité d'esprit, une beauté naturelle d'expressions incomparables, oubliant sa propre personnalité pour juger les politiques et les guerriers des temps passés, avec une clarté admirable, soumettant à revision ses propres idées. Bétonnait, par son