ENFANCE DE NAPOLEON
quatrième et cinquième ont été Louis, roi de Hollande, et Jérôme, roi de Westphalie. Quant à leurs trois soeurs, Elisa, Pauline, Caroline, la première fut grande-duchesse de Toscane; la seconde, princesse Borghèse ; la dernière, reine de Naples.
Fig. 2. — LœtlUa RamoUno. Portrait peiut |>ar le Inron Gérard.
L'enfance de Napoléon se passa tout entière en Corse. Nous ne croyons pas que le pays d'origine de Napoléon ait eu une influence décisive sur son génie, et on peut penser que, dans quelque pays qu'il fût né, son rôle n'aurait pas été moins grand si les circonstances de la vie avaient été les mêmes. Napoléon ressemble à Annibal, à Frédéric II, à César, plus qu'aux autres Corses qui l'entourent. Il faut
NAPOLEOX P^
cependant reconnaître que, dans son enfance, il reçut de son pays natal des impressions bien différentes de celles que pouvait éprouver un jeune Français du même temps. La Corse était à moitié sauvage; mais, dans ces vallées profondes séparées par des chaînes d'accès difficiles dans ces pieves qui formaient comme autant de petites républiques, on trouvait partout un vif sentiment de l'indépendance individuelle, partout des luttes politiques ardentes, s'appuyant souvent sur des haines héréditaires ; chez tous la passion du pouvoir, le désir de jouer un rôle par soi-même ou par son parti, le dégoût du travail manuel, que l'on réduit le plus qu'on peut pour se livrer à des compétitions dont le but peut faire parfois sourire, mais n'en est pas moins poursuivi avec ime âpre opiniâtreté. La passion des honneurs et des fonctions est un des traits de la pauvre noblesse corse, et la principale cause de ses différends avec Gênes. Comme plusieurs de ses compatriotes, mais il n'y a rien là d'exclusif à la Corse, Napoléon avait un naturel sombre, un caractère violent et une humeur facilement irritable : déjà il sentait en lui le besoin d'être le maître. Ce tempérament un peu farouche et turbulent fut modéré par l'éducation forte et sage que lui donna sa mère. C'était une femme très habile" et très juste, gouvernant sa famille avec une tendresse sévère, redressant dans son second fils toutes les incartades enfantines d'un esprit indompté. Napoléon lui en garda une grande reconnaissance et reconnut en termes émus le bienfait de cette éducation virile :
« C'est à ma mère, à ses bons principes que je dois ma fortune et tout ce que j'ai fait de bien : je n'hésite pas à dire que l'avenir d'un enfant dépend de sa mère. » Et, à Sainte- Hélène, il disait encore : « Madame Mère avait un grand caractère, beaucoup d'élévation et de fiei-té. Les sentiments bas étaient écartés et flétris. Elle ne laissait arriver à ses enfants que ce qui était grand et élevé. Elle avait de l'horreur pour le mensonge, pour tout ce qui était l'apparence d'une inclination basse. »
Il grandissait ainsi, étudiant un peu sous la direction de son oncle l'archidiacre, dominé par des désirs secrets d'ambition, ardent déjà aux exercices qui préparaient à la guerre. Entre autres anecdotes relatives à son enfance, on rapporte qu'il se mêla un jour aux batailles
EXFANCE DE NAPOLEON.
innocentes que se livraient les enfants du faubourg et ceux de la ville. Ces derniers étaient toujours défaits. Napoléon, habitant d'Ajaccio, ne put souffrir cette jeune humiliation. Les camarades désespéraient de vaincre, il les ranima; il fut le général de ces petits soldats, les exerça pendant plusieurs semaines aux escarmouches, aux attaques, aux ripostes, et appela les faubouriens, les horgidgiani, sur un terrain par lui choisi. Sa troupe, cette fois, fut victorieuse. Même on remarqua
Fig. 3. — Joseph Bonaparte. D'âpre! on docament du temps,
tjue, par un sentiment élevé d'équité, il refusa de se servir contre ses adversaires du seul canon qui fût entre les mains des combattants sous prétexte que l'ennemi n'en avait pas. Des anecdotes de ce genre seraient dénuées d'intérêt si elles se rapportaient à un autre qu'à notre héros; mais on aime à retrouver dans l'enfance des grands hommes les traits de caractère qui annoncent ce qu'ils seront pins tard.
Distraite par les premières inquiétudes de la guerre, son éducation fut d'abord assez négligée. Il n'avait pas encore dix ans quand il quitta la Corse avec son père, le 9 décembre 1778, pour aller compléter ses études sur le continent. Le père de Napoléon, après avoir été un des
derniers défenseurs de l'indépendance nationale, avait loyalement accepté la domination française. Quelques services rendus à M. de Marbeuf, gouverneur de l'île, lui concilièrent sa bienveillance, et, grâce à ce puissant appui, il songea à faire entrer son fils Joseph dans les ordres et Napoléon dans l'armée. Arrivé en France, il plaça ses deux fils au collège d'Autun. Là, Napoléon dut apprendre les rudiments du français, qu'il savait à peine, et s'efforcer de perdre l'accent italien, très prononcé alors chez lui. Il n'y passa pas plus de trois mois. Pendant ce temps, Charles Bonaparte, alors à Paris comme député de la noblesse corse auprès du roi de France, usait de tout le crédit de ses protecteurs pour faire nommer Napoléon à l'Ecole militaire de Brienne ; il produisit à cet effet devant le juge d'armes de France des preuves authentiques d'une noblesse séculaire : c'était alors la condition indispensable de l'admission à cet établissement. Au mois d'avril 1779, Napoléon y obtenait une bourse. Le registre d'école porte cette brève mention :
« Napoléon Bonaparte est entré à l'École militaire de Brienne-le-Château, à l'âge de neuf ans huit mois cinq jours. Il y a passé cinq ans cinq mois vingt-sept jours, et en est sorti à l'âge de quinze ans pour se rendre à l'École militaire de Paris. » (25 avril 1779-17 octobre 1784.)
L'Ecole de Brienne ne comptait pas alors plus de cent dix élèves,, dont cinquante entretenus aux frais du roi , qui payait pour chacun 600 livres par an, et soixante environ aux frais de leurs parents, qui payaient 700 livres. Elle était tenue par des minimes. Ces religieux, avec un revenu modique, ne pouvaient appeler auprès d'eux des professeurs célèbres : aussi l'enseignement de leur maison fut toujours assez faible. La lecture, l'écriture, la géographie, les éléments du latin, les mathématiques en formaient tout le programme : les mathématiques seules y étaient développées.
C'est à Brienne, pendant ce séjour de cinq années, loin de la Corse, loin de sa famille, que se transforma le caractère de Napoléon, comme l'Empereur le reconnut plus tard. Il y avait apporté une tristesse inquiète, une fierté prompte à s'effaroucher, une humeur morose et un
L'ECOLE DE BRIENXE.
goût prononcé pour la solitude. Au début, on raillait sa parole embarrassée, son accent italien, son orthographe, qui d'ailleurs resta toujours incorrecte, son aspect sombre et sévère : mais bientôt la fermeté de son caractère, sa patience à supporter ces premières difficultés et plus encore sa constance à ne jamais souffrir un affront sans y répondre, une moquerie sans la relever, le firent aimer de ses maîtres et esti-
Fig. 4, — Uue princesse Bouaparte (Pauline V>. Tableau de Prud'hon. (D'apri-s la pbotograptûe de Brann.)
mer de ses camarades, parmi lesquels il distingua Desmazy, Gudin, Nansouty, Phelipeaux, Bourrienne. Il ne pouvait accepter un traitement où l'on pouvait voir un déshoinieur. Un jour, un maître de quartier l'avait condamné à porter l'habit de bure et à dîner à genoux sur le seuil du réfectoire ; cette punition provoqua chez Bonaparte une crise nerveuse suivie de vomissements. Le supérieur, qui passait par hasard, leva la punition et consola avec bonté ce caractère rétif à tout châtiment liumiliant.
Napoléon aimait la solitude : il la recherchait pour travailler ; aussi , bientôt, quoique arrivé à l'Ecole mal préparé, il fut un des premiers élèves. Déjà son intelligence voulait tout savoir et tout comprendre ; il s'intéressait aux lectures les plus variées et les plus ardues, dépassant les connaissances ordinaires de son âge ; il parcourait tous les livres qu'il pouvait se procurer : auteurs de l'antiquité, ouvrages d'histoire, de géographie, de sciences et, quoiqu'il fût discipliné, il n'hésitait pas pour satisfaire sa curiosité à lire les livres que l'on défendait à l'Ecole. Sa mémoire, très prompte, était aussi très tenace : son imagination, à son tour, se nourrissait volontiers de toutes ces découvertes, les arrangeait à sa façon et éveillait déjà en lui des idées extraordinaires et parfois confuses. Ni ses maîtres ni ses camarades ne comprenaient tout ce que disait parfois Napoléon.
La société des autres enfants l'attirait peu : il souffrait par orgueil de se sentir. élève du roi, c'est-à-dire boursier. Privé des plaisirs que ses camarades pouvaient se donner, il ressentait envers la plupart d'entre eux quelque sentiment d'amertume. Il écrivait à son père :
« Brienne, 6 avril 1783. — Mon père, si vous, ou mes protecteurs ne me donnent pas des moyens de me soutenir plus honorablement, rappelez-moi près de vous, je suis las d'afficher l'indigence et d'en voir sourire d'insolents écoliers, qui n'ont que leur fortune au-dessus de moi, car il n'en est pas un (|ui ne soit à cent piques audessous des nobles sentiments qui m'animent !
(( Eh ! quoi, Monsieur, votre fils serait continuellement le plastron de quelques no blés paltoqnets, qui, fiers des plaisirs qu'ils se donnent, insultent en souriant aux privations que j'éprouve! Non, mon père, non, si la fortune se refuse absolument à l'amélioration de mon sort, arrachez-moi de Brienne : donnez-moi, s'il le faut, un état mécanique ; que je voie des égaux autour de moi, je saurai bientôt être leur supérieur ; à ces offres jugez de mon désespoir; mais, je le réiiète, j'aime mieux être le premier d'une fabrique que l'artiste dédaigné d'une académie. Cette lettre, veuillez le croire, n'est pas dictée par le vain désir de me livrer à des amusements dispendieux, je n'en suis pas du tout épris. J'éprouve seulement le besoin de montrer les moyens que j'ai de me les procurer comme mes camarades. »
Cette lettre était signée, comme il signait alors : <( Buonaparte cadet ». Il avait douze ans lorsqu'il l'écrivit. On a remarqué sans doute cette phrase : « J'aime mieux être le premier d'une fabrique que l'ar-
L'ECOLE DE BRIEXXE.
tiste dédaigné d'une académie. » Connaissait-il déjà le mot de César : « J'aime mieux être le premier dans un village que le second à Rome? » Quoi qu'il en soit, il conserva longtemps la rancune d'un Corse vaincu contre sa nouvelle patrie : il ne s'était pas encore donné à la France. Paoli, à ses yeux, était un héros, et il ne laissait pas blâmer ou railler devant lui la grande cause de l'indépendance corse. Un jour,
Fig. ». — Enfance de Napoléon. Lithographie d'Horace Vernet.
comme il dînait à la table du principal, quelques professeurs , connaissant sa passion, se mirent à mal parler de Paoli. <( Paoli, répliqua son jeune compatriote, était un grand homme : il aimait son pays, et jamais je ne pardonnerai à mon père, qui a été son adjudant, d'avoir concouru à la réunion de la Corse à la France ; il aurait dû suivre sa fortune ou succomber avec lui. »
Cependant, vers 1783, à la fin de son séjour à Brienne, se manifeste dans son caractère la transformation qui se préparait déjà depuis quelque temps. Il cesse d'être triste et réservé; ses premiers succès lui donnent à l'Ecole une assurance mesurée; la sauvagerie de son humeur fait place à des expansions inaccoutumées. Il s'écrie, heureux
du travail fécond auquel il se livre, de la vie qui s'ouvre devant lui : « Pour ma pensée, Brienne est ma patrie, » et, comme on l'a dit, « il pardonne à la France devenue pour lui maternelle. » Lui-même se jugeait ainsi : « Ma tête alors commençait à fermenter; j'avais besoin d'apprendre et de savoir. Je dévorais les livres. Bientôt il ne fut bruit que de moi dans l'École; j'étais admiré, envié; j'avais la conscience de mes forces, je jouissais de ma suprématie. »
Sur ces entrefaites, il fut désigné pour aller suivre à Paris les cours de l'École militaire. Un inspecteur, envoyé par le ministre, choisissait dans les douze écoles royales de France les sujets les plus dignes de recevoir une éducation supérieure. C'était le chevalier de Kéralio, ancien officier, dont le caractère plein de dignité et de bienveillance, l'intelligence élevée et cultivée, le patriotisme simple et communicatif, avaient la plus heureuse action sur les jeunes gens dont il s'occupait (1). Il avait du reste donné pour le public la mesure de sa capacité dans des articles du Journal des Savants, et de remarquables travaux d'histoire politique et militaire l'avaient fait «ntrer à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il fut frappé des réponses de Napoléon , de sa vigueur d'esprit et des quahtés peu communes dont il faisait déjà preuve. L'élève n'avait brillamment répondu que sur les mathématiques et ses maîtres voulaient le garder une année encore. Le chevalier de Kéralio s'y refusa : « Je sais ce que je fais, dit-il, en appelant ce jeune homme si tôt à Paris; j'aperçois ici une étincelle qu'on ne saurait trop cultiver. » Bonaparte quitta Brienne avec les notes suivantes; elles sont moins flatteuses que les paroles de l'inspecteur général :
« M. de Buouaparte (Napoléon), né le 15 août 17C9, taille de quatre pieds dix pouces dix lignes. De bonne constitution. Caractère soumis. Excellente santé. Il a fait sa quatrième. Honnête et reconnaissant. Sa conduite est très régulière. Il s'est toujours distingué par son application aux mathématiques : il sait passablement l'histoire et la géographie. Il est faible dans les exercices d'agrément. Mérite de passer à l'École de Paris. »
(1) On peut juger de l'heureuse impression que laissait l'enseignement de II. de Kéralio aux futurs officiers qui écoutaient ses leçons ou profitaient de ses entretiens , par ce qu'en dit M. de Vaublanc dans le deuxième chapitre de ses Mémoires. Ce chapitre nous fait très bien connaître quel était le régime matériel et moral des écoles militaires à la fin du dix-huitième siècle.