‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 69 sur 389 · BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR · texte numérisé non relu

BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR

Néanmoins il faillit payer cher sa témérité. Le contre-amiral Villeneuve, qui commandait la droite française, pouvait accourir au secours du centre en danger, acculer Nelson au rivage, l'enfermer entre deux

Fig. 66. — Mameluck au combat. D'après un dessin de Curie Vernet, gravé par Jazet.

feux croisés, et le faire prisonnier lui et la moitié de son escadre. Mais Villeneuve, ne voyant pas le signal convenu et n'osant assumer sur lui la responsabilité d'un tel acte, resta immobile, puis cingla vers l'ouest. Il se montrait déjà ce qu'il devait être dans la suite, brave, mais irrésolu, faible, incapable enfin des hauts commandements qui lui fu-

XAPOLEOX t".

rent confiés : avec un peu plus d'activité et d'audace il eût pu changer en triomphe éclatant un grand désastre.

Privé de Villeneuve, écrasé par la supériorité des feux anglais, Brueys, qui avant l'action n'avait point su montrer les talents d'un amiral, montra au moins dans la mêlée ceux du plus brave soldat. Les Français, quoique se voyant dans une situation fort compromise, luttaient avec un acharnement inouï. Le vaisseau amiral l'Orient se trouvant isolé et entouré, mais refusant de rendre son pavillon, vit le feu gagner ses poudres ; Brueys périt au milieu des débris de son navire. Cette épouvantable explosion, arrivée à onze heures du soir, suspendit le combat pendant un quart d'heure. C'était une grande perte pour les Français et cet accident imprévu commença à décider de la victoire. Mais môme alors, les Anglais l'ont reconnu, si Villeneuve avait agi, nous pouvions encore avoir le dessus. Le combat dura quinze heures à partir de l'explosion de V Orient. Il n'y a peut-être pas dans toute l'histoire maritime d'exemple d'une pareille résistance ; jamais nos marins n'avaient été plus héroïques, et, comme l'a dit le poète,

En cette miit de deuil La France put trouver même un sujet d'orgueil. On sait que ses marins, d'une voix étouffée, Saluaient leur cocarde aux chapeaux agrafée Et, près de s'engloutir dans les brûlantes eaux. Clouaient les trois couleurs aux mâts de leurs vaisseaux (1).

Les Anglais prirent ou détruisirent successivement tous les autres navires, tandis qu'une foule de Français accourus sur les hauteurs environnantes assistaient , témoins impuissants , à ce terrible échec de nos armes. Nelson avait perdu beaucoup de monde, mais son but se trouvait trop bien réalisé : les Français étaient prisonniers en Egypte. Bonaparte reçut la nouvelle avec moins de douleur qu'on n'aurait pu le supposer. « Eh bien, dit-il aussitôt, il faut mourir ici ou en sortir grand comme les anciens. » Sa constance, son activité, et ses proclamations véhémentes ne tardèrent pas à relever le moral des soldats,

(1) Barthélémy et Méry, Xapoléon en Egypte, chant II. Comparer La Frcyate « la Sérieuse », par Alfred de Vigny.

Page 1