BONAPARTE LIEUTENANT D'ARTILLERIE
de capitaine , même parmi les officiers les plus distingués de l'ancienne noblesse, qui ne pût être aussi sévèrement jugé. Que faut-il conclure de ces témoignages différents sans être contradictoires, sinon réternelle vérité , que l'homme, même doué de la volonté la pins forte, est « ondoyant et divers » ? Bonaparte avait reçu, en somme, la même éduca-
I Ig. 7. — Bonaparte lieutenant d'artillerie. Peint par Greuze. (PbotogiapliJe de Braun.)
tion que les antres gentilshommes de son temps. Et ce qui paraît hors de doute, c'est l'ascendant, prestigeou séduction, qu'il exerça durant toute sa carrière sur presque tous ceux (jui l'approchèrent, quels que fussent leur origine et leur rang. Les femmes les plus distinguées et les plus entourées n'y furent pas insensibles.
Il se montra brutal sans doute à l'égard de quelques-unes d'entre elles. Il ne voulait pas que les femmes eussent d'influence politique, il s'irritait contre celles qui voulaient s'en arroger, ne fût-ce qu'en apparence. Il eut le tort impardonnable de s'atta-
quer surtout à la plus illustre d'entre elles. II n'avait pas de temps à perdre dans la stratégie des salons ; mais où trouver l'expression de sentiments plus jeunes, plus délicats , plus passionnés que dans les lettres du général en chef de l'armée d'Italie à Joséphine ?...
Comme, d'autre part, il évita presque toujours avec soin les scandales publics qui compromirent Louis XIV et déshonorèrent Louis XV, et qu'il ne laissa prendre à aucune personne étrangère au gouvernement une influence appréciable sur l'ensemble des affaires, nous pouvons réunir ici des faits se rapportant à diverses époques de la vie de Napoléon ; aussi bien, pour rappeler la pensée de Montaigne, « est-il dangereux de guetter trop longtemps et trop souvent les grands hommes aux petites choses •».
Il est certain que le lieutenant d'artillerie Bonaparte fut très bien accueilli dans la société de Valence dès qu'il y parut. Son caractère avait perdu la rudesse de ses premières années : son accent, devenu plus Français, avait conservé une certaine cadence italienne douce et agréable; sa parole était plus souple et plus habile et toujours servie par une imagination fougueuse et variée. M. de Salvandy trace de lui à cette époque un portrait qui vise trop à l'effet et où l'on sent trop que le jeune sous-lieutenant sera plus tard Napoléon, mais qui offre dans l'ensemble une analogie remarquable avec la peinture de Greuze dont nous donnons la gravure :
« Une conversation brève et hachée, mais spirituelle, incisive, quelquefois éclatante, fit remarquer le jeune ofiBcier corse. A cette époque, sans rien annoncer de la beauté antique que nous lui avons connue vingt ans plus tard, et que constatent les monnaies de l'Empire, il ne laissait pas que d'avoir des traits et une expression remarquables. Petit de taille, mais droit et svelte, il portait dans son maintien un mélange de décision, de brusquerie et, de gravité qui empêchait de voir en lui un jeune homme vulgaire. Son teint jaune, ses joues creuses, sa maigreur extrême avaient quelque chose d'attachant : il s'y trahissait une de ces âmes dont on dit très bien que la lame use le fourreau. Ses airs pensifs confirmaient le témoignage de son visage. Ses discoui-s faisaient pardonner ce qu'il y avait d'altier dans son accent, car la fierté se pardonne toujours quand on voit qu'elle s'appuie sur ce qui est de l'homme et non sur ce qui est en dehors de lui. Sa tête, beaucoup trop grosse pour sa taille, réparait ce défaut, commun du reste dans sa famille, par le plus larg^ et le plus noble front, un œil d'aigle et une bouche qui dans la bienveillance avait un charme inexprimable, qui dans la colère avait une beauté terrible. •»
, Napoléon fut surtout reçu à Valence, chez M'"^ du Colombier, avec une grande affabilité. Il raconte lui-môme que son cœur s'éprit