MŒURS. — LE THEATRE
mais de leur incurie. Les générations suivantes devaient payer bien cher ces dévastations forestières. La ruine de cantons entiers des Pyrénées et des Alpes, qui n'ont plus aujourd'hui de terre cultivable et d'où par conséquent la population a presque disparu, a pour origine cette exploitation sans règle et sans frein de la période révolutionnaire. Le gouvernement avait encore plus à craindre des faux monnayeurs , qui étaient organisés en bandes et qui terrorisaient les
Fig. 80. — Les phfeionomies du jonr. Dessiné et gravé par Xodet.
populations comme les brigands et passaient pour avoir des affiliés jusque parmi les plus hauts personnages. Un d'eux, dit M. Ernouf, avait acheté entre le Bourget et Dammartin le château de Eoissy, devenu domaine national , et établi dans les souterrains du cliâteau une fabrique de fausse monnaie qui fonctionna presque ostensiblement jusqu'au 18 brumaire.
Le nombre et la violence des crimes n'empêchaient pas les vices raffinés : la corruption des moeurs de l'époque directoriale est restée proverbiale. Les incertitudes du lendemain, les brusques changements de fortune, résultats de l'agiotage , amenaient à Paris un grand mouvement de
luxe : l'argent du jeu se dépense aussi facilement qu'il s'acquiert. Ce luxe n'était pas toujours du meilleur goût. C'est en 1797 que fut représentée Madame Angot ou la Poissarde parvenue, pièce qui çut un succès prodigieux pour le temps, et qui, payée 500 francs à son auteur, Antoine Eve dit Maillot, rapporta plus de 600.000 francs au Théâtre de V Emulation qui l'avait montée. M"" Angot, à laquelle une pièce récente a donné un regain de popularité, est restée la personnification de la femme vulgaire de nature et dépourvue d'éducation, qui, tout à coup arrivée à la fortune, s'efforce en vain de prendre les manières qui conviennent à sa nouvelle situation. Ce Turcaret féminin, malgré le peu de talent, en somme , de celui qui l'a introduit au théâtre, est peut-être plus connu que le héros du chef-d'œuvre dramatique de Lesage. La popularité de cette héroïne des halles eut même cette consécration suprême que recevaient seulement les idées, les hommes, ou les faits qui avaient le plus vivement frappé l'opinion. Il y eut des tabatières à la Madame Angot, comme il y eut des tabatières à la Bastille, aux Droits de l'homme, à la Confédération , à la Mirabeau, à la Marat. (A. Maze-Sensier, le Livre des collectionneurs, pages 188-197.)
Ce personnage de M'"'' Angot, tel que l'auteur l'a dépeint , était loin de justifier ce succès. Il n'était que très grossièrement indiqué dans la pièce; mais il s'était complété dans l'esprit du ' spectateur. • Chose remarquable, il en a été ainsi de la plupart des personnages d'imagination qui de notre temps sont devenus des types dont le nom seul suffît à évoquer l'image et à rappeler le caractère, tels que Mayeux, Robert Macaire, Joseph Prud'homme, etc. Cène sont pas des oeuvres littéraires éminentes qui les ont fait connaître. Ce ne sont pas des génies supérieurs qui les ont évoqués. Ils ont été créés en partie par le public sur les indications justes mais sommaires d'un écrivain qui ne méritait pas toujours un pareil honneur, de telle sorte que le personnage est certainement plus connu que l'auteur lui-môme.
La pièce de Madame Angot n'était qu'une farce plus ou moins grossière; mais on trouve une image bien plus grave de la corrup-