‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 93 sur 389 · INTRIGUES ET COMPLOTS · texte numérisé non relu

INTRIGUES ET COMPLOTS

c'était là une idée qui s'était déjà plus d'une fois présentée , même à l'esprit de personnages importants dans le gouvernement de la République. Ils espéraient, en élevant au rang qu'ils n'osaient occuper euxmêmes un homme qui leur devrait tout, jouir sous son nom de la réalité du pouvoir.

V>' 'S' ;i~^t^'i*!yBBIK-i!3fi

Homces. Peint par L. David. Mosée du Louvre.

« Dès 1794, dit M. Sorel, le comte de Provence soupçonne la cour de Vienne de vouloir marier Madame, fille de Louis XVI, avec un archiduc et d'attacher ainsi à la maison d'Autriche tous les droits que la princesse peut éventuellement tirer de sa qualité de seule fille de Louis XVL Peut-être ferait-on de l'archiduc un roi de France? On est fort agité à Vérone. On assure que Sieyès y a songé et en a négocié avec Thugut. On parle aussi du prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric, qui a hérité auprès des élèves de toutes les faveurs dont le roi philosophe jouissait auprès des maîtres. Le nom de Sieyès et celai de Pichegru sont mêlés à ces tripotages. Talleyrand, paraît-il, a aussi sa combinaison prussienne; mais ce n'est plus le frère, c'est le neveu de Frédéric qu'il songerait à placer sur le trône de Henri IV. — Le ministre de Prusse à Paris, Sandoz, écrit le 28 août 1799 : « Saint-Foy le confident de Talleyrand est venu me trouver « et m'a tenu le discours suivant : Le retour de la paix pourrait dépendre uniquement

« du rétablissement d'une monarchie constitutionnelle et héréditaire ; si cela arrivait, les « suffrages des autorités et de la saine partie de la nation ne se décideraient pas pour un « Bourbon. Les suffrages se déclareraient plutôt pour un prince allemand et protestant. « C'est le frère du roi notre maître, c'est le prince Louis de Prusse, fils du prince Ferdi- « nand. » Enfin, ces incorrigibles intrigants, impatients d'un maître, en reviennent faute de mieux à l'étrange candidature qu'ils avaient déjà produite en 1792, celle du duc de Brunswick, l'auteur du manifeste, le vaincu de Valmy.Narbonne voulait faire de lui un généralissime et Carra le déclarait digne de régénérer la France. Talleyrand et Sieyès avaient trempé dans l'affaire, ils sont prêts à la renouer et plus sérieusement en 1799. » C'est que le duc de Brunswick, en dépit de sa conduite en 1792, continue à passer pour un prince « vertueux et ami des lumières ». C'est « un philosophe ». Il est affilié à la franc-maçonnerie : ainsi ce prince souverain d'Allemagne, généralissime des troupes prussiennes contre la Révolution, se trouve être le candidat des sociétés secrètes ! D'autres songeaient à un Bourbon d'Espagne, son usurpation devant en faire nécessairement l'adversaire des autres princes de sa maison. Mallet du Pan dit que c'était là, dès 1796, un projet de Tallien. Quant à Barras, il traitait avec le comte de Provence; mais il n'était guidé en cela par aucune idée politique : il cédait à des considérations purement pécuniaires. Le projet était sérieux cependant : il semble résulter d'un passage des Mémoires de Fiévée, à dessein obscur, que Louis XVIII avait cru devoir, malgré les dangers d'une telle démarche, venir faire un voyage en France en 1798. Mais pour tous ces projets, qui dépendaient de princes résidant hors de France et embarrassés dans les liens de la politique européenne, le succès était bien problématique.

Sieyès, quoique mêlé à ces intrigues étrangères, pensait qu'il était plus sûr de chercher à côté de soi cette épée dont la France avait besoin. Pour la tête qui devait sauver la patrie, avec l'appui de l'épée, Sieyès n'en était pas en peine, il ne mettait pas en doute un instant que ce ne fût la sienne.

La Révolution n'avait pas tenu ce qu'il en avait espéré : la Constituante ne lui avait pas laissé jouer le rôle de « promulgateur des lois de l'avenir )) auquel il avait cru d'abord pouvoir prétendre; il s'était bientôt renfermé dans un silence que Mirabeau signalait comme une calamité pubhque. Ce silence, qu'il ne rompait que par des phrases sententieuses et rares , donnait le prestige du mystère et de la profondeur aux conceptions politiques qu'on lui attribuait. Pendant la Terreur, « il avait vécu », c'était beaucoup ; après le 9 thermidor, il crut que son jour était enfin arrivé ; mais si sa place était marquée d'avance dans le nouveau comité de constitution qui fut formé alors.

Page 1