BONAPARTE A PARIS
on veut voir le général Bonaparte, on veut toucher cet homme envoyé par la Providence pour sauver la France et ramener la victoire. » Bonaparte n'avait pas tenu compte des prescriptions sanitaires et de la quarantaine imposée à cause de la peste à tous les vaisseaux venus d'Orient; cependant on voulait éloigner les enthousiastes en leur parlant de leur santé. <( Non, répondaient-ils, nous aimons mieux la peste que les Autrichiens. ))
Mais Bonaparte ne pouvait s'attarder bien longtemps devant ces manifestations ; deux heures après son arrivée à Fréjus, il était en route pour Paris. 11 avait cependant écouté avec attention le compliment que vint lui faire, à la fin du déjeuner, une espèce d'orateur de club à figure commune, mais expressive, qui lui parla avec une sorte d'autorité, terminant ainsi sa harangue : (( Allez, général, allez battre et chasser l'ennemi, et ensuite nous vous ferons roi si vous le voulez. »
Lorsqu'il fut arrivé à Paris, tous les partis voulurent se l'attacher. Le gouvernement était alors représenté par les cinq directeurs : Gohier, Moulin, Barras, Sieyès et Roger-Ducos. On connaît les sentiments de Sieyès. Quant à Roger-Ducos, il n'avait d'autre opinion que celle de son collègue. Il était, dit Napoléon, « d'un caractère borné et facile ». Barras, méprisé de tous, était prêt à appuyer une révolution quelconque dont les chefs l'achèteraient. Gohier et Moulin, républicains sincères, « voulaient qu'on se contentât de réprimer les abus, en restant fidèle î\ la constitution ». Napoléon leur a rendu justice : « Moulin, dit-il, général de division, sorti des gardes françaises, était un honnête homme, patriote chaud et droit. Gohier était un avocat de réputation, d'un patriotisme exalté, jurisconsulte distingué, homme intègre et franc. »
Heureusement pour la réussite des projets de Bonaparte, le Directoire n'avait plus pour président Rewbell, qui avait terminé son mandat le 16 mai précédent et avait été remplacé par Sieyès. Rewbell, dès 1797, se méfiait des intrigues de Sieyès et prenait des mesures pour surveiller Bonaparte, qui de son côté semblait voir déjà en lui un adversaire dangereux.
SAroLÉox I". 89
« Unjour,ditclansseS(Soi(fmîrsle comte Lecouteuk de Cantelen, un jourque j'avais accompagné le général Bonaparte et sa femme à l'Opéra (c'était avant l'expédition d'Egypte), je sortis de leur loge pour aller voir le directeur Eewbell ; à peine étais-je assis auprès de lui qu'il me dit tout bas à l'oreille : « Citoyen Lecouteulx, point de dictateur, prenez-y garde ; il nous conduirait pieds et poings liés sous le joug des Bourbons. » — Le général Bonaparte me disait de son côté et me répétait souvent : « Vous serez tous asservis sous la verge de ce jacobin, de ce rude et brutal directeur. »
Quoi qu'il en soit, Bonaparte ne pouvait arriver à son but sans avoir des intelligences dans le Directoire. Il songea d'abord à s'appuyer sur Moulin et sur Gohier : M""' Gohier était de l'intimité de M""" Bonaparte. Bonaparte ne témoignait alors que de l'éloignement et du mépris pour Sieyès; en allant visiter les Directeurs au Luxembourg, il avait affecté de ne pas le saluer et on l'entendit dire tout haut a que ce prêtre était vendu à la Prusse (on a vu que Sieyès avait été ambassadeur à Berlin) et qu'il lui vendrait la France ». Joséphine disait à M"^ Gohier que Sieyès était l'homme que Bonaparte détestait le plus au monde, que c'était sa bête noire. Sieyès, de son côté, plein de la grande opinion qu'il avait de lui-même, s'indignait « contre ce petit insolent , qui osait méconnaître en lui le membre d'un gouvernement qui aurait dû le faire fusiller pour avoir abandonné son armée sans ordre. »
Mais en quelques jours tout avait changé ; Bonaparte comprit bientôt qu'il faisait fausse route. Il n'eut plus de doute sur ce point lorsqu'il apprit que Gohier et Moulin avaient proposé de l'éloigner en lui donnant un nouveau commandement militaire. Moulin et Gohier auraient bien voulu aussi se débarrasser de Sieyès; cela était facile, disait Moulin, « à condition qu'on remplaçât le mauvais prêtre par Bonaparte ; mais pouvait-on croire que la Répubhque gagnât au change ? » Sieyès et Bonaparte avaient donc des ennemis communs : après avoir cherché vainement à se supplanter, ils se réunirent. Leur rapprochement se fit par l'intermédiaire de Lucien Bonaparte, qui venait d'être nommé président du conseil des Cinq-Cents, par celui de Cambacérès, de Eegnaud de Saint-Jean d'Angely, de Talleyrand, ce le prévoyant appréciateur des pouvoirs mourants et à naâtre, » de Fouché, de Rœderer, es-