I.E CONSULAT
de la police les individus compris sur sa liste. Mais Ronaparto ne laissa pas longtemps dormir cette arme exécrable de la déportation arbitraire : un an après, à la suite de l’attentat de la machine infernale (3nivÔ£e),le Premier Consul rendit un arrêté par lequel il déportait hors du territoire de la République, c’est-à-dire à Cayenne, cent trente individus dont le ministre de la police Fouché avait dressé la liste, bien qu’il les sût parfaitement innocents du crime qu’on leur imputait. « Tous ces hommes, disait l’ex-conventionnel dans son rapport au Conseil d’État, n’ont pas été pris le poignard à la main ; mais tous sont universellement connus pour être capables de l’aiguiser et de le prendre. 11 ne s’agit pas seulement de punir le passé, mais de garantir l’ordre social. » Bonaparte lui-même à ce moment doutait au moins de leur culpabilité, puisqu’il ne voulut pas que les Jacobins fussent dénoncés comme auteurs de la machine infernale; il n’en signa pas moins cet arrêté sans aucune hésitation, et le Sénat, suivant un arrangement secret concerté d’avance, déclara que la résolution du Premier Consul était une mesure conservatrice de la Constitution.
C’est à cette époque que le Premier Consul, qui avait déjà à son service les commissions militaires, fit voter une loi instituant des tribunaux spéciaux, composés de trois juges ordinaires, de trois militaires et do deux adjoints, ces cinq derniers choisis par le gouvernement. Cette Ici, virement attaquée dans le Tribunal par les opposants ordinaires (Dauupu, Constant, Ginguené, etc.), rencontra même une certaine opposition dans le Corps législatif; mais enfin, ai-je besoin de le dire? elle fut votée selon le vœu de Bonaparte.
A ces déportations arbitraires, à ces commissions militaires, à ces tribuaux spéciaux sur lesquels le Premier Consul étayait son pouvoir, joignez cette armée d’espions qui couvrait le sol de la République; ces oreilles toujours ouvertes dans toulè la France pour saisir au passage, comme dit Chanuing, les moindres chuchotements des mécontents; cet œil inquisitorial de la police qui pénéirait partout,*dans les théâtres, dans les cafés, dans les promenades publiques, dans les salons, même dans les appartements les plus secrets des courtisans, et jusque dans le cabinet du Premier Consul, comme le prouvait un jour Fouché à Bonaparte,
qui SC plaignait de ce que la police était mal faite (1); cet écho dont parlait Fontancs lui-méme dans une lettre à Guéncau de Mussy au sujet de Chateaubriand (2), cet écho qui redit tout et qui est à la poste où toutes les lettres sont décachetées; enfin, ce qui est plus odieux encore que tout le reste, ces agents provocateurs, qui poussaient des malheureux, comme ceux dont M. Thiers raconte la déplorable histoire (3), à comploter contre le Premier Consul, afin de fournir à celui-ci une occasion de répression et par là de terreur. Tout cela n’est que l’exacté vérité, et combien d’autres traits je pourrais ajouter à ce tableau? J’en veux citer encore un assez remarquable.
Un des griefs le plus souvent allégués contre le Directoire était la loi des otages, en vertu de laquelle tous cerux qui étaient ou parents ou complices supposés des Vendéens, devaient être détenus et punis de certaines peines, en répression des actes qui se commettaient dans les localités dont ils répondaient comme otages. On a félicité le gouvernement consulaire d’avoir aboli cette loi, que d’ailleurs le gouvernement du Directoire avait laissé dormir; fort bien, mais à peine la loi des otages était-elle rapportée, que le Moniteur fulminait les menaces suivantes contre les communes suspectes de chouannerie :
H On n’attend plus, pour prendre les mesures les plus rigoii-
(1) Mémoires de Gohier, U II, p. 19.
(2) Citée par M. Sainte-Beuve dans son ouvrage Chateaubriand et son groupe littéraire.
(3) Il importe de signaler cette histoire à l'attention de nos contemporains. La voici donc, telle que la raconte M. Thiers (I. II, p. 333-334). «Ceracchi, Arena, Demerville et Topino-Lcbrun étaient entrés, au mois d'octobre précédent (c'est-à-dire deux mois avant l'attentat du 3 nivése), dans un complot tendant à assassiner le Premier Consul à l’Opéra. Mois aucun d’eux n’avait le courage, peut-être même l’intention bien arrêtée de contribuer à l’exécution du comptof. Les agents de police qu’on leur fournit, et auxquels ils donnèrent des poignards, développèrent en eux, plus qu’elle n’y était, la résolution du crime. Mais en tous. cas, ils ne s’étaient pas présentés sur le lieu d’exécution, et Ceracchi, arrêté seul à l’Opéra, n’était pas même armé de l’un des poignards qu’ils s'étaient distribués en^ye eux. C’étaient des déclamateurs qui souhaitaient certainement la destruction du Premier Consul, mais qui jamais n’auraient osé la consommer. On les jugea le 9 janvier
(1801) Tous les quatre, condamnés à mort, furent, après un inutile
pourvoi devant la Cour de cassation, exécutés le 31 janvier suivant. »
03 b>.-(^îogIe
LE CONïLLAT.
reuses contre les rebelles, que quelques renseignements sur les véritables dispositions de leurs chefs. Au nombre des moyens arrêtes on cite l’abandon à l’armée et aux gens fidèles du pays de tous les biens de ceux qui auront pris les armes ou qui ne justifieront pas de leur résidence chez eux depuis une époque donnée. On assure que cette mesure aura lieu deux jours après une dernière sommation, qui. sera faite aux insurgés; que quiconque aurait pris les armes pour opérer l’anéantissement des rebelles sera admis au partage de leurs biens ; que le partage se fera surle-champ et après la prise de possession de chaque pays; que les commissaires partageront les propriétés des rebellos en lots équivalant à 300 fr. de revenus ; et que les soldats ou habitants fidèles, dont les noms sortiront les premiers de l’urne où dn les renfermera, jouiront des premiers lots, ainsi de suite, jusqu’à ce que le pays se trouve entièrement soumis et peuplé de propriétaires intéressés au maintien de la République. »
Et quatre jours après, un arrêté déclarait les communes circonscrites dans l’arrondissement de l’armée d’Angleterre hors la Constitution et les traitait comme ennemis du peuple français.
L’article et l’arrêté que je viens de rappeler marquent les débuts du Consulat; l’exécution du duc d’Enghien le couronne dignement.
’l'out le monde connaît cet acte odieux ; mais il ne sera peutêtre *pas inutile d’en rappeler les principales circonstances et d’en bien préciser le caractère et le but.
Le duc d’Enghien vivait retiré et tranquille à Eltenheim, dans le grand-duché de Bade. Conjecturant, sur de vaines apparences, que ce prince n’avait. pas été étranger à la conspiration de Georges, et confirmé dans ses soupçons par le faux rapport de l’espion envoyé à Ettenheim, Bonaparte, sans chercher d’autre éclaircissement, et au mépris du droit des gens et de la foi des traités qui proclamaient l’inviolabilité du territoire habité parle duc d’Enghien, le fait enlever (15 mars 1804) par un détachement de dragons et transporter à Vincennes. Là, une commission militaire, nommée d’pprès ses ordres pour juger le prévenu sans désemparer, l’interroge à deux heures du matins à quatre, sans pouvoir alléguer aucune autre pièce que l’arrêté des Consuls, sans avoir entendu aucun témoin ni appelé aucun défenseur, elle rend un jugement qui le condamne à mort, et, suivant l’ordre
qu’elle a reçu elle-müme, ordonne que le présent jugement sera exécuté de suite. Ce jugement avait ^té rédigé avec une telle précipitation qu’il laissait en blanc le litre de la loi en vertu de laquelle on était censé condamner le duc d’Enghien, et qu’il fallut le lendemain, après l’exécution, on rédiger un second.
En vain le prisonnier, fort de son innocence, a demandé une entrevue avec le Premier Consul, ce qu’il n’avait cessé de faire depuis son arrestation ; l’ordre a été donné par llonaparte au rolonel Savary (le futur duc de Hovigo) de tout finir dans la nuit. Aussi, avant que le joureOt reparu, on faisait descendre le malheureux jeuire homme par un escalier tortueux dans les fossés du cliAteau, on le fusillait à la lueur des lanternes, et on le jetait tout habillé dans la fosse qu’on avait creusée la nuit pendant qu’on le jugeait. F.es ordres de lîonaparte étaient exécutés.
On a dit que le soir même où le duc d’Engbien devait être jugé» un nouvel ordre fut envoyé au ministre de la police, Réal, de se transporterù Vincennes pour iuterrogerlonguementleprisonuicr, mais que les serviteurs de ce ministre n'ayant pas osé réveiller leur maître, cet ordre, qui eût pu sauver la vie du prince, ne fut . remis à Réal qu’à cinq heures du matin, quand tout était fini, o:.’.. H est bien p.oii, vraisemblable que si Rouaparte eût réellement donné ce nouvel ordre, ou que si, l’avant donné, il eût tenu à le faire exécuter, il n’eût pas pris toutes les mesures nécessaires pour qu’aucun obstacle ne pût l’entraver: il ne négligeai{ rien en pareil cas (les instruciions précédemment envoyées le prouvent assez), et avec lui il n’y avait pas de sommeil qui tînt. En tous cas, ce fut par scs ordres que le duc d’Enghien fut enlevé d’Ettenheim, transporté à Vincennes, jugé, condamné et fusillé sans désemparer ; et Rouaparte a lui-méme revendiqué devant la postérité l’entière responsabilité de cette sauvage exécution en écrivant dans son testament: « Dans une circonstance semblable, j’agirais encore de même. »
Mais quel fut le but de cet acte odieux, « l’un des plus révoltants auxquels ait pu s’abandonner un gouvernement absolu », comme disait, en 1823, M. Dupin aîné dans une brochure destinée à fournir aux Français de nouveaux motifs pour se réjouir de l’abolition du gouvernement militaire (p. 9) (1) 7
(1) Pièces historiques relatives au procès du duc d'Enghien, précédées
LE CONSULAT
Pour répondre à celle question, je pourrais renvoyer au Prince de Machiavel (chap. viii) ; j'aime mieux citer Ponaparle luimême : « J’ai fait juger el exécuter promptement le duc d’Engliien, disait-il à son Conseil d’Étal, pour éviter de tenler les émigrés qui se trouvent ici (1). » Il avait dit à M. de Fonlanes, dans une entrevue qui eut lieu le jour.mémc de l’exécution, et où ce triste personnage s’était montré épouvanté, mais silencieux : « On y regarderai partir d’aujourd’hui, car on saura de quoi nous sommes capables (2). » Ainsi c’est un coup de terreur qu’il avait voulu frapper en frappant ce malheureux jeune homme au mépris de toute Justice el de toute loi. Il avait voulu terrifier ses ennemis et leur prouver qu’aucun obstacle, aucun sang n’était capable de l’arrêter. Mais en parlant à M. de ronlanes et au Conseil d’État do la nécessité de défendre sa personne, et dans sa personne ce qu’il appelait la Hévolulion, il ne disait pas encore tout ce qu’il pensait ; il ne disait fias que le cadavre du duc d’Enghien lui devait servir de marchepied pour monter au trône impérial (3).
Oe ta discussion des actes de la commissicni mililaire, 1823. — M. Dupia aîné, devenu sous le second Empire procureur général de la Cour de cassation et sénateur, terminait ainsi cette brochure : » Lave tes mains, é Pilate.. elles sont teintes du sang innocent! Tu l’as sacrifié par faiblesse; tu n’es pas plus excusable que si lu l’avais sacrilié par inécliancelé ! Juges iniques de tous les temps, de tons les pays, de tous les régimes; vous tous qui avez eu l’affreux malheur de juger sans pouvoir, sans formes et sans lois; instruments dociles des vengeances du pouvoir, de l’ambition d’un chef ou de la réaction des partis, que l’infamie vous suive à travers les âges futurs ! Que la postérité vous déteste comme un exemple à fuir pour ceux qui seraient tentés de vous imiter! C’est le devoir et l’inlérôt de toutes les générations! C'esl mon sentiment parlicutier. »
(1) Mémoires de Miot.
(2) Thiers, p. üü8.
(3) L’exécution du duc d’Enghien eut lieu le 21 mars 1804 ; le 18 mai de lu inéuic année. Napoléon se faisait saluer du titre d’Einpcrcur.
LIi CONSULAT (suile).
tE CONCORDAT. — LE CODE CIVIL. — LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DU CONSULAT.
On a vu quel despotisme, renouvelé de l’ancien régime ou plutôt des Césars, l’auteur du 18 brumaire, devenu le Premier Consvil de la République, étendit sur la France dans l’ordre politique, administratif, judiciaire, et par quel système de corruption et de terreur il soutint et consolida cet etfrayant édifice. Mais celte image du despotisme consulaire n’est pas encore complète : il y a encore un autre ordre de choses et d’autres droits sacrés que ce despotisme devait être jaloux d’absorber pour que rien ne manquAl à son omnipotence, je veux parler de l’ordre religieux cl des droits de la conscience humaine. Bonaparte devait aspirer à gouverner le monde religieux (je me sers ici de ses propres expressions) (1) avec la même facilité qu’il gouvernait déjà le monde politique ; et plus la religion peut avo'r d’empire sur les Ames, plus il lui importait d’en faire un instrument de règne. Tel fut le but du Concordat,
Arrêtons-nous sur ce point, car il.n’y en a pas sur lequel Bonaparte ail plus audacieusement anéanti le progrès accompli par la Révolution et plus manifestement rétrogradé vers l’ancien régime pour satisfaire son amour du despotisme et accomplir ses desseins ambitieux.
La Révolution, en cITet, qui, je suis le premier à le reconnaître,
(I) Mémorial, 17 août 18t6,
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LE CONCORDAT
s’était engagée au début dans une fausse voie en décrétant la constitulion civile du clergé, si peu conforme au principe du la liberté des cultes, et qui, par suite de cette intervention dans les affaires ecclésiastiques, avait été entraînée à de regrettables violences ;\ 1 égard des prêtres auxquels leur conscience n’avait pas permis de prêter le serment exigé, la Itôvolution était enfin arrivée, après bien des erreurs et bien des déclfiremenls, à reconnaître et à pratiquer les vrais principes en matière religieuse.
La Conslifulionsi indignement foulée aux pieds par llonaparte, 1a Constitution de l'an lit (art. 354) les formulait ainsi : «.Nul ne peut être empêché d’exercer, en sc conformant aux lois, le culte qu’il a chojisi. Nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d’aucun culte. La République n’eii sala^'ie aucun. »
Ainsi le principe de la liberlc de conscience, cl, ce qui en est la conséquence logique, celui de la séparation de l’Eglise et de l’État, étaient formellement proclamés par la Constitution de l’an lit. Aux termes de celle Constitution, la religion et le culte redevenaient ce qu’ils auraient dû toujours être, et ce que depuis ils n’auraient pas dû cesser d’être,- des choses de foi-intime, une affaire de conscience, que l’État abandonnait, comme il convient à la liberté de chacun, et qu’il affranchissait de toute intervention et de toute contrainte publiques,
La loi du 4 vendémiaire an IV, consacrant ces grands principes» en avait tiré les applications qu’ils comportent, et avaitentrepris de fonder en Erancc le régime de la liberté religieuse tel qu’il existait dès lors aux États-Unis (1).
Cette liberté n’était pas restée une lettre morte : elle s’était largement établie, en fait, la faveur de la loi. Toutes les communions se gouvernaient elles-mêmes dans une entière indépendance, et l’Eglise catholique, placée sur le même pied que toutes les autres, jouissait de la même liberté.
A la vérité, une loi révolutionnaire, portée le lendemain du coup d’Étal provoqué parles machinations des royalistes et d’une
^ (1) «Sauf, dit M. Y."Chaulfour-Kcsliier dans ses Noies sur Vllisloire du Consulat et de l'Empire, par M. Tliiers, p. 57-58, « sauf im très -petit nombre de dispositions, qui portent renipreintc du temps et qui ne tiennent pas au principe, cette loi pourra être reprise quand ta France moderne, revenant i\ sa tradition, voudra foniler sérieusement la liberté de conscience en lui donnant pour base la séparation de l’Église et de l’Étal » , ’
JUL£S BARM. o
NAPOI.ÉON
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parlic du clergé calholiqiic, la loi du 19 fructidor an V, avait rétabli pour tous les ecclésiastiques la nécessité de prêter le sermeul de haine éla royauté et à l’anarchie, d’attachement et do tidélité i\ la Hépublique et A la (ionstilutiou de l’an lit ; mais celte loi, si regrettable d’ailleurs, avait un caractère exclusivement politique, nullemenlreligieux ; et il suffisait de la rapporter et de faire tomber du même coup les mesures de rigueur exercées contre les prêtres réfractaires au serment qu’elle exigeait d’eux, pour que le régime de la liberté de conscience se trouvât rétabli dans toute son étendue.
C’était aussi tout ce que demandait l’opinion publique. « Ce vœu général de la nation, dit M™' do Staël (1), se bornait à ce que toute persécution cessât désormaisà l’égard des prêtres, et qu’on n’cxigcâl plus d’eux aucun genre de serment ; enfin que l’aoforité ne se mêlât en rien des opinions religieuses de personne. » Or il n'y avait pour cela qu’à consolider et à perfectionner l’œuvre entreprise par la loi de l’an IV, conformément aux principes proclamés par la Constitution do l’an III, et la liberté religieuse.' existait en France aussi complète qu’en Amérique, plus complète qu’elle ne l’est encore aujourd’hui dans aucun pays de l’Europe, même parmi les plus libres.
Voilà le fruit si précieux, et, comme tous les autres fruits de la ' Révolution, si chèrement acheté, qu’allait écraser Ronaparte, ce représentant de la Révolution, comme il s’appelait, pour restaurer le système» do la religion d’ Etal, ou du moins de la religion reôonnue par l'Étal, de la réglementation du culte par l’État, en un mot de l’oppression des consciences par l’État.
Le but que poursuivait le Premier Consul en agissant ainsi était fort clair, et il faut en vérité bien de la bonne volonté pour se faire illusion à ce sujet. « 11 lui fallait, ainsi que le dit M®' de Staël (2), un clergé comme des chambellans, comme des litres, comme des décorations, enfin comme toutes les anciennes cariatides du pouvoir », il lui fallait ce qu’un des anciens serviteurs de Bonaparte, le comte Miot de .Melito, appelle dans ses Mémoires (3) des professeurs d’obéissance passive à son profit.
(1) Considèralions sur la HévoltUim française, IV* partie, ctiaprtre ti.
{2) Loc. cil.
(3) Tome II, p. 22.
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LE CONCORDAT
Suivant M. Thiers, il n’y a que dos détracteurs de Bonupario qui aient pu vouloir donner l’ambition « comme l’unique motif de sa conduite en cctto. circonstance ; il n’en avait pas d'autre alors que de faire le bien en toutes choses; et sans doute, s’il voyait Comme récompense de ce bien accompli une augmentation de pouvoir (le trône impérial), il faut le lui pardonner. C’est la plus noble, la plus légitime ambition que celle qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins du peuple » (t. III, p. 209). Quels étaient donc ici, selon M. Thiers, ces vrais besoins du peuple que le Premier Consul cherchait il satisfaire? « Il faut, dit cet historien (p. 20â), en commentant les motifs que Bonaparte avait soin de mettre en avant auprès do certains hommes, il faut une croyance religieuse, il faut un culte è toute associatiou humaine. » Mais si, ce que je ne conteste pas, ce besoin d’une croyance religieuse est si profond, il trouvera bien ù SC satisfaire, comme il arrive en Amérique, sans que l’Ktat y intervienne; et l’État, en y intervenant, ne peut qu’en étoufl'er la libre manifestation et en altéi'er la pureté. Il est vrai que M. Thiers ne voit que trouble profond dans les divergences religieuses qui naissent de la liberté des opinions, et que l’aspert morale d’une société déchirée par mille sectes (p. 202) comme celle de l’Amérique, l’afQigc presque autant qu’elle affligeait BossuM. Comme Bonaparte, il ne voit la vie que dans l’unité ; et, puisque celte unité existait dans la religion catholique, et que « cette religion, une ibis la tempête passée, s’était retrouvée au fend des Ames, comme la croyance naturelle et indispensable de la France el de l’Europe (p. 207), » Bonaparte agissait avec une profonde sagesse, « il était dans le vrai rôle que lui assignait la Providence en relevant de^s mains victorieuses cet aulel vénérable • ; car, s’écrie M. Thiers, « quoi de plus indiqué, de plus nécessaire en 1800 que de relever cet autel de saint l.ouis, de Charlemagne et de Clovis un instant renversé » !
Mais que veut dire Thistorien par cette belle phrase V A l’époque où BiMiaparlc s'empara du pouvoir, le culte calholique s’oxcrçail publiquement cl librement. An moment du Concordat, la religion catholique, suivant Tliiiiaudcau (1), n’avait pas moins do 7 500000 adhérents, c’csl-à-dirc 7 500 000 personnes qui, sans
1^ Memuires sur le Coiuuluif 1. 11.
uo
aucune espèce de conlrainle de la part de l’Étal, conlribuaioiit volontairement aux frais du culte. L'autel catholique n’était donc plus à relever, etM. Thiers n’oserait soutenir cette grosse erreur historique, si souvent répétée, que Bonaparte a rendu au catholicisme le droit d’exercer son culte et rouvert les églises ; mais ce qu’il entend par relever l’autel de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis, c’est restaurer l’édifice temporel de la religion catholique, cét édifice gotliique si justement renversé par la Révolution, en consacrant, à. Rome, le pouvoir temporel du Pape, et en restituant, en France, au catholicisme, le caractère, sinon de la religion d’État, du moins d’une religion officielle, proclamée celle de la majorité des Français.
Voilà ce qui, selon M. Thiers, était indiqué et nécessaire en 1800; voilà ce qui répondait, suivant lui, aux vrais besoins du peuple, à l’esprit du temps. Kt pourtant il convient (p, 232) que « si les patriotes français, tout pleins encore des idées du xvni' siècle, voyaient avec peu de satisfaction le rétablissement de l’Église catholique (dans le sens où l’entend notre historien), les patriotes italiens voyaient avec désespoir relever chez eux le gouvernement des prêtres ». 11 constate la résistance que le Concordat rencontra en France dans tous les corps de l’État, si dévoués pourtant et si serviles : au Conseil d’Éltat, où il fut accueilli avec une froideur glaciale ; dans le Tribunat, où il souleva une vive opposition ; dans le Corps législatif, dans le Sénat lui-même, parmi les ministres de Bonaparte, parmi ses généraux et chez ses propres frères. Mais M. Thiers n’en persiste pas moins à penser que le Premier Consul, en faisant le Concordat, comprenait mieux que personne ce qu’exigeait l’esprit du temps.
Il ajoute qu'en agissant ainsi Bonaparte obéissait d’ailleurs à sa constitution morale qui le portait aux idées religieuses (p. 209), c’est-à-dire aux idées catholiques, car il semble qu’il n’y en ait pas d’autres pour M. Thiers. J’ai déjà eu occasion de rappeler, dans mon livre sur les Martyrs delà libre pensée (p. 268-270), ce qu’étaient les sentiments religieux ou catholiques de Bonaparte (l);
(I) Sur la nature des sentiments religieux de Napoléon, voyez l’ouvrage de M. do Pressensc , l’Églisa et la Hévulution française, t. lV,*cIi. i. — M. de Pressensé a aussi fait juslicc de ce mensonge historique, que te Premier Consul a relevé les autels : quoiqu'il se montre fort injuste à l’égard du Directoire et qu’il ne tienne aucun compte des machinations
LE CONCORDAT
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mais au petit tableau où Thistorien du Consulat et de l’Iimpirc nous représente ici Bonaparte, nourri dans un pays inculte et religieux, sous les yeux d’une mère pieuse (madame Loetitia), se déclarant ému au son des cloches du village voisin de la Malmaison et à la vue du vieil autel catholique, je veux opposer le mot que disait à Cabanis, au rapport de madame de Staël (/oc. cit.), l’auteur du Concordat : « Savez-vous ce que c’est que le Concordat que je viens de signer ? c’est la vaccine de la religion ; dans cinquante ans, il n’y en aura plus en France (1). » Veut-on de son respect pour la religion catholique un autre exemple, tiré du Mémorial lui-méme (2): il avait, de son propre aveu, à l’époque du Concordat, songé à faire cardinal l’ex-évéque d’Autun, le prêtre renégat et marié, M. de Talleyrand, et à le mettre à la tête des affaires ecclésiastiques.
Mais laissons de côté les sentiments religieux de Bonaparte, et voyons ce que c’était en réalité pour lui que le Concordat.
Le Concordat était destiné à régler, de concert avec le Pape, les rapports du clergé catholique et de l’État, mais de manière à faire du Pape et du clergé catholique les instruments de la domination du Premier Consul, le futur Empereur. Écoulez Napoléon lui-même parler du Concordat (3) : après avoir déclaré que, sur les ruines où il se trouvait placé, il pouvait choisir entre lo catholicisme elle protestantisme, et que les dispositions du mo-
d’une partie du clergé catholique contre ta République, il a très-bien montré que le culte catholique n’avait point attendu le Consulat pour se relever , que l’Église constitutionnelle s’ôtait librement reconstituée et largement développée sous le régime antérieur, et que, pendant un certain temps au moins, jusqu’au 18 fructidor, les insermentés eux-mêmes n’avaient rencontré à Paris aucune difficulté pour le rétablissement de leur culte. Il constate que de 1795 à 1799, trente- deux mille paroisses avaient été rouvertes.
(1) M. Thiers contesterait peut-être ce propos ; voici un témoignage qu’il
ne saurait récuser, c’est le discours que le général Bonaparte adressa au Directoire, au retour de sa première campagne d’Italie : « Le peuple français, disait-il (Moniteur, t. XXIX, p. 90), pour obtenir une constitution fondée sur la raison, avait dix-huit siècles de préjugés à vaincre. La Constitution de l’an lll et vous , avez triomphé de ces obstacles. La religion , la féodalité et le royalisme ont successivement depuis vingt siècles gouverné l’Europe; mais de la paix que vous venez de conclure datera l’ère des gouvernements représentatifs. » »
(2) 11-12 août 1816.
(3) Mémorial, 17 août 1810.
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ment poussaient toutes A celle-ci, il ajoutait : « Avec le catholicisme j’arrivais bien plus aisément à tous mes grands résultats... au dehors le catholicisme me conservait le Pape; et avec moniniluence et mes forces en Italie, je ne désespérais pas tôt ou tard, par un moyen ou par un autre, de tinir par avoir A moi la direction du Pape, et dés lors, quelle influence ! quel levier d’opinion sur le reste du monde ! » Est-ca assez clair? En parlant ainsi A Saint-Héléne, Napoléon ne faisait que contirmer et qu’il avait dit (K. Thiers, .1. 111, p. 216), dans le temps où il préparait le Concordat : « Il me faut le vrai Pape catholique, apostolique et romain, celui qui siège au Vatican. Avec les armées françaLses et des égards, j’en serai toujours suffisamment le maître. Quand je relèverai les autels, quand je protégerai les prêtres, quand je les nourrirai et les traiterai comme les ministres de la religion méritent del’étre en tous pays, il fera ce que je lui demanderai... il calmera les esprits, les réunira sous sa main et les placera sous la mienne. » L’esprit du Concordat est là tout entier : se servir dli Pape et du clergé comme d’instruments pour placer les esprits sous sa main, voilà bien ce que voulait Ilonaparte. Aux termes du Concordat, le Pape donnait l’institution canonique aux évêques, mais c’était le Premier Consul qui les nommait ; et, pour commencer, il s’était arrangé de manière à avoir à nommer tous les évêques (de même que par la Constitution de l’an VIII il s’était attribué, directement ou indirectement, le renouvellement de tous les corps de l’État et la nomination de tous les fonctionnaires publics). Ces évêques furent pourvus de très-gros traitoments (il avait promis de les bien nourrir); il les accabla à la fois de richesses, de dignités et d’honneurs, et leur livra ce qui pouvait rester encore de liberté philosophique. Immédiatement après le Concordat, le gouvernement consulaire interdit le culte dos théophilanthropes, culte ridicule peut-être, mais certainement fort innocent et fort inoffensif. Bientôt (août 1802), lorsque Bonaparte réorganisa, ou, pour parler plus juste, désorganisa l'Institut, cette création de la Convention nationale, il eut bien soin de supprimer la classe des Sciences morales et poblKjues, qu’il lit rentrer dans celle des Belles-Lettres.
Grèce A cette politique, il trouva, en effet, dans le clergé français, aussi longtemps du moins que sa puissance demeura intacte, un instrument docile A ses desseins, en même temps qu’il en
lE CONCORDAT.
Ui
recueillit le plus grossier encens; mais il reconnut plu* lard qu’il s’était trompé en croyant qu’il l’enchaînerait A jamais A son char. M I-a suite a prouvé, dit le comte Miot de Mélito (t. Il, p- 21)^ qu’au temps de scs revers il n’eut pas de plus intraitables ennemis que ces prêtres auxquels il avait rendu une si dangereuse influence sqr la société. i> Quant à la paix religieuse que le Concordat, suivant certains historiens, avait eu uniquement pour but d’assurer, elle ne fut guère de plus longue durée que la paix politique qu’il venait, de signer. Bonaparte ne larda pas à s’a- * percevoir qu’il ne viendrait pas aussi aisément à bout du Pape qu’il l’avait espéré. A peine le Concordat était-il signé, que déjà les froissements et la lutte commençaient; et à peine quelques années s’étaient-ollos écoulées que la rupture éclatait, que l’Kmpereur faisait prisonnier le Pape qu’il n’avait pu diriger à sa guise, emprisonnait les cardinaux, et réunissait Rome à l’Empire. Voilà où aboutissait ce Concordat qu’on a célébré comme « le chef-d’œuvre de la politique » (l).
Mais, on attendant, et malgré les difficultés qui s’étaient déjà élevées, le Premier Consul voulut qu’une fête solennelle fût célébrée à Notre-Dame on l’honneur du Concordat. « Bonaparte, raconte madame do .Staél, se rendit à l'église dans les anciennes voitures du roi, avec les mêmes cochers, les mêmes- valets de • pied marchant à côté de la portière ; il se fit dire, jusque dans le moindre détail, toute l’étiquette de la cour ; et, bien que Premier Consul d’une république, il s’appliqua tout cet appareil de la royauté. Rien, je l'avoue, ne me fit éprouver un sentiment d’irritation pareil. Je m’étais enfermé dans ma maison pour ne pas voir cet odieux spectacle; mais j’y entendais les coups de canon qui célébraient la servitude du peuple français... Au retour de Notre-Dame, le Premier Consul, se trouvant au milieu do ses généraux (qu’il avait dû forcer à assister à la cérémonie), leur dit : « N’est-il pas vrai qu’aujourd’hui tout paraissait rétabli dans l’ancien ordre ?» — « Oui, répondit noblement l’un d’entre eux, excepté deux millions de Français qui sont morts pour la. liberté et qu’on ne peut faire revivre. » — Ce général avait raison ; je trouve seulement qu'il avait attendu un peu tard pour s’aperce-
(1) Sur le Conoordat et les relations de Napoléon avec le Saint-Siège, voyez les Mémoires de ('.onsalvi et l’auvrage de M. d’Haussonville.
NAPOLÉON l'L
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voir dclft chule de la liberté et regretter les milliers d’hommes qui s’étaient sacrifiés à cette cause.
M. Thiers, malgré ce qu’il a dit lui-même de l’opposition que souleva le Concordai, et du mécorileiilernent qui éclata le jour même de la cérémonie, dans l’entourage de Bonaparte, M. Thiers prétend (I. Ml, p. ù52) que ce jour-lé, la « satisfaction était partout », et que « quiconque n’avait pas dans le cœur les mauvaises passions des partis, était heureux du bonheur public. « Or, entre tant d’autres témoignages contraires qu’on pourrait lui opposer (je ne parle plus de madame de Staël, à laquelle il reprocherait sans doute d’avoir eu dans le cœur les mauvaises passions des partis), voici ce que je trouve dans les Mémoires de Miot de Mélilo, qui gouvernait alors la Corse : « Malgré rattachement qu’en général les Corses portent à la religion catholique, la résolution qui la fondait de nouveau en France (comme religion politique) produisit en généra) trés-peu de sensation. 1,’appareil que je lis mettre la publication de la loi, le Te Dctm et les messes solennelles ne firent qu’un assez médiocre clfel. L’instinct pénétrant des Corses leur faisait deviner que ce n’était pas à la conviction intime de l’excellence du catholicisme que la démarche du Premier Consul devait être attribuée, mais à des desseins plus profonds. »
Quelles que fussent d’ailleurs les dispositions des esprits, trop souvent enclins à retomber dans la vieille ornière pour peu que Je pouvoir les y pousse, il est incontestable que Bonaparte, en faisant le Concordai, se séparait une fois de plus de la llévolulipn française qu’il prétendait continuer, tournait le dos à ces grands principes de liberté de conscience qu’elle avait consacrés comme les lois distinctives de l’ère moderne, et rengageait la société dans les voies du moyen âge où elle se traîne encore si péniblement aujourd’hui, et où l’Italie rencontre en ce moment même de si dangereux écueils. Il ne faut point s’en étonner : comme le dit spirituellement madame de Staël, « la cérémonie du Concordat n’était que la répétition habillée du couronnement ».
Ainsi, sur tous les points ou la Révolution avait conquis la liberté, Bonaparte établit le despotisme. On a prétendu qu’en concentrant tous les pouvoirs dans sa main, il n’avait fait que suivre l’exemple de la Convention nationale ; mais il y a entre la Convention nationale et Bonaparte une dill'érence capitale qu’on oublie ou qu’on ne veut pas voir.
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