‹ Napoléon IerChapitre 9 sur 56 · LE DIX-IHJIT BRUMAIRE · texte numérisé non relu

LE DIX-IHJIT BRUMAIRE

fort Iroublé de l'accueil qu’il avait regu au Conseil des Ciiiq- Cents. Il fallut que l’homme d'église vînt ici eu aide à l’homme d’épée ; Sieyès pressa Bonaparte d’employer la force. Cependant Lucien, qui avait vainement essayé de justilier son frère, et qui venait de quitter le fauteuil de président pour ne pas être forcé de le mettre hors la loi, fut à son four enlevé de la salle par les grenadiers que lui avait envoyés Bonaparte. 11 monte à cheval à côté de celui-ci, et, adressant aux troupes une harangue aussi mensongère que violente, il leur enjoint de marcher pour délivrer la majurité du Conseil des Cinq-Cents, qu’il peint sous la terreur de quelques représentants à stylet. Bonaparte les harangua de son côté, en confirmant le même mensonge. Ainsi le mensonge servait à couronner ratlcntat que le mensonge avait inauguré. Bonaparte donne ses ordres. Les ba'ionncttes se mettent en mouvement; mais, comme par un reste de pudeur, elles s’arrêtent un instant au seuil de l’Orangerie, devant les protestations des représentants^lu peuple. « Cn avant 1 grenadiers 1 » s’écrient les officiers ; les baïonnettes reprennent leur marche, le roulement du tambour couvre les cris des députés, cl la force militaire chasse devant elle la représentation nationale. Ce que Bonaparte voulait est accompli : le voilà passé César.

Telle fut cette œuvre de trahison, de mensonge cl de violence, ce triomphe de la force aidée de la ruse, cette résurrection du césarisme dans la Krance du xviii' siècle et de la Révolution ^ui s’appelle le 18 brumaire. On a dit qu’il fallait alors une véritable dictature pour continuer, en France cl en Europe, l’œuvre de la Révolution ; et, selon M. Thiers, Napoléon ne faisait encore que continuer la Révolution, quand il se plagait, lui plébéien, sur un trône ; quand il faisait venir le Souverain-Pontife à Paris pour verser Vhuilo sacrée sur son front; quand il se créait une nou-

Conscil (les Cinq-Cents, de dire si (( la tentative d’assassinat du général Bonaparte, dans cette circcnslanee, n’était pas un mensonge imaginé pour justifier l'attentat commis par la force dés armes sur la représentation nationale. » — Après ce discours, et quelques dignes paroles de M de Serre, la Chambre, à la presque unanimité, (t justice de la dentande de l’ancien gendarme, et il demeura bien constaté que la tentative d’assassinat, dont les partisans intéressés du cuup d'Ëtat de brumaire avaient fait si grand bruit, était une habile fiction destinée à rendre odieux les liommcs que l’on venait d’expulser par la force. »

vclle arislocralie ; quand il recevait dans son lit la fille des Césars. C’est ainsi que M. Tliiers prétend justifier l’usurpation de Brumaire préciséinént par ce qui l’aggrave : le despotisme consulaire et impérial; et voilà ce qu’il appelle saisir et respecter les desseins de la Providence. C’est ce que j’appelle, moi, insulter à ta conscience humaine et dépraver l’esprit public. Mais on a beau vouloir, pour justifier le crime triomphant, invoquer ces profondes nécessités, ces missions providentielles, toutes cos grandes raisons inventées parles intéressés et consacrées par une détestable philosophie de l’histoire ; la'conscience ne perd pas ses droits : elle proclame en face de ces ambitieuses et funestes théories, que rien de ce qui est mauvais n’est nécessaire, et qu’entre foutes les choses mauvaises, il n’y en a pas de pire que l’usurpation. Kilo dit, avec Channing, que «celui qui lève une main parricide contre les droits et la liberté de son pays, qui pose le pied sur le cou de trente millions de ses concitoyens, qui concentre dans sa seule main les pouvoirs d’un puissant Empire, en consume les trésors, en verse le sang comme de l’eau pour rendre les autres nations esclaves et faire du monde sa proie : que cet homme, réunissant tous les crimes dans sa carrière sanglante, devrait être mis au ban de la race humaine et porter sur son front une marque aussi infamante que celle de .n’importe quel assassin ! » Voilà ce que dit la conscience par la voix de Channing ; et quand elle voit tomber l’usurpateur, et tomber par les instruments mêmes qui lui avaient servi à s’élever (Talleyrand et Fouché), c’est alors que, dans ce spectacle de justice vengeresse, elle croit vraiment reconnaître la main de la Providence.

LE CONSULAT

Je veux montrer maintenant dans la politique du Consulat les conséquences funestes, mais parfaitement logiques, de l’attentat du 18 brumaire. On va voir à quel espèce de despotisme, .i quel renversement de tous les principes qui font la sécurité et la dignité des citoyens, à quel anéantissement de tous les progrès si chèrement achetés par la Révolution française, devait aboutir ce premier attentat célébré par ses auteurs et par ses prôneurs comme un acte de salut pour la société ot la Révolution ellemême.

Voyons d’abord comment fut faite et ce que fut la nouvelle constilutioq que Ronaparte substitua à celle qu'il venait de renverser par la violence de ses armes.

Dans la nuit qui suivit le 19 brumaire, quelques membres du Conseil dos Cinq-Cents qu’on avait trouvés errants çàet là, non sans motif, dans les appartements ou les jardins de Saint-Cloud, et que Lucien avait décidés, sans peine, à sa former en assembhie, avaient rendu un décret, approuvé, bien entendu, par le Conseil dos Anciens, qui instituait, à la place du Directoire, un gouvernement provisoire-, composé de Ronaparte et de ses deuxcomplices dans le gouvernement renversé, Sieyès ot Roger-Ducos, ot qui substituait au Corps législatif deux commissions, chacune de viugt-cinq membres, soigneusement choisies dans les deux Conseils. Ces commissions étaient chargées de préparer, de concert avec le gouvernement, la nouvelle constitution que les Coh-

sali provisoires devaient présenter au .pays dans un délai prochain, c’est-à-dire, en réalité, ce qui plairait à Bonaparte.

Le grandinstrument dont il se servit ici fut encore Sieyès. I.a confiance que cet homme d’État inspirait alors à beaucoup d’amis de la liberté lui servait à rassurer les esprits sur ses desseins, et le système tombé de la bouche de cet oracle, en rendant illusoires l’éloclion populaire et la discussion des lois, lui offrait tout justement le moyen d’établir le gouvernement qui lui convenait. 11 n’y avait qu’un rouage à changer à la machine, et le despotisme était pleinement constitué. , ’

Tel fut en effet le caractère de la Constitution de l’an VU 1. Elle attribuait en réalité la toute-puissance au citoyen Bonaparte, nommé Premier Corisul pour dix ans, en attendant le Consulat à vie. Les deux Consuls qu’elle lui adjoignait n’avaient que voix consultative ; et d’ailleurs ils furent choisis de telle sorte qu’ils ne pussent être gênants pour lui: c’étaient Cambacérès et Lebrun, le premier, l’un de ces légistes toujours prêts à sèconderlc pouvoir triomphant; le second, le collaborateur du chancelier Maupeou dans le coup d’État qui, sous Louis XV, avait brisé la^sculo barrière que rencontrât encore l’omnipotence royale : les parlements. Ainsi composé, le gouvernement avait seul l’initiative des lois. Ce que la Constitution voulait bien appeler ]e Pouvoir législatif sc composait 3e deux corps, chargés, l’un, le Tribunal, de discuter les lois sans les voter', raulre, le Corps législatif, de les voter sans les discuter. Les membres de ces deux corps, recevant un traitement annuel, les tribuns, de quinze mille francs, et les législateurs, de dix mille, et renouvelés par cinquième tous les ans, mais indéfiniment rééligibles, étaient nommés, sur des listes de notabilités formées suivant le système hiérarchique de Sieyès, par un Sénat, appelé conservateur parce qu'il avait pour mission de veiller à la* conservation de celle belle Constitution, et dont chaque membre touchait, pour Celte grande occupation, un traitement égal au vingtième de celui du Premier Consul, soit vingt-cinq mille francs. Les treille et un premiers membres de ce Sénat, c’est à-dire la majorité, devaient être nommés et furent nommés en effet par les deux anciens Consuls provisoires, Sieyès et Roger -Duco.?, et par les deux nouveaux, Cambacérès et Lebrun, c’est à-dire par les complices ou les créatures de Bonaparte. Enfin, pour couronner l’œuvre, tous les juges criminels et

LË CONSULAT.

civils autres que lesjiiges de paix et les juges de cassation, étaient nommés par le Premier Consul, qui devenait ainsi le maître du pouvoir judiciaire, comme il était celui du pouvoir législatif. Il est vrai que la Constitution déclarait que les juges, une fois nommés, seraient irrévocables ; mais on sait assez ce que signifie chez des magistrats nommés par le gouvernement et attendant de lui leur avancement cette condition d'indépendance qu’on appelle l’inamovibilité. Les sénateurs aussi n’étaients-ils pas inamovibles?

Ainsi plus d’élection populaire, plus de représentation nationale, plus aucune participation de la nation la confection de ses lois, à la conduite de ses affaires, mais un homme représentant à lui seul un peuple tout entier, un maître absolu entouré de fantômes d’institutions républicaines, telle était la Constitution de l’an VIH. Voilà le fruit que portait, après quarante-cinq jours de gestation, l’attentat du 18 brumaire. Voilà ou devaient aboutir, entre les mains du général Bonaparte et avec l’aide du métaphysicien Sieyès, les prodigieux efforts et le long travail de la Révolution française.

L’organisation administrative, qui fut établie en même temps, respire le même esprit de despotisme gouvernemental. En cela Bonaparte SC montrait conséquent : il ne pouvait pas ne pas détruire la liberté municipale après avoir anéanti la liberté politique. Mais, pour donner une idée exacte de celte nouvelle organisation administrative cl du changement qu’elle introduisit dans l’état du pays, tel que l’avait constitué la Révolution française, je ne puis mièux faire que de citer ici la page suivante de ÏHistoire du gouvernement- parlemenluire, de M. Duvergier de Hauranne(t. I, p. /|67):

« La pensée fondamentale de la loi du 28 pluviôse an VllI, de celte loi qu’on peut considérer comme la charte de la centralisation, c’est que les individus ou les familles dont la réunion constitue la commune, l’arrondissement, le département, sont radicalement incapables, non-seulement de participer aux afiairesde l’Étal, mais de régler leurs propres affaires, et que, pour les empêcher de faillir, une sagesse supérieure doit toujours les tenir en tutelle ; c’est, en outre, que cette sagesse supérieure ne peut résider utilement qu’au centre même du gouvernement. De là un système qui détruit toute indépendance, qui supprime toute

^APOLÉON I".>

vie locale, qui habitue les citoyens à ne rien attendre de leurs propr^is efforts, et à, subir indirectement toute impulsion qui leur est transmise par la voie hiérarchique. Dans l’organisation de 1790, le gouvernement central n’était maître de rien, ni de personne, et c’est par l’intermédiaire de fonctionnaires électifs, locaux, indépendants, qu’il devait maintenir l’ordre public, per-j cevoir les contributions et accomplir les éminentes fonctions qui luiétaient nominalementattribuées par la Constitution. Dansl’organisation de l’an Vlll, au contraire, le gouvernement était mai- ’ tre de tout et de tout le monde, et c’est par des fonctionnaires dépendants et révocables qu’élaientgérés, sous sa direction, les plus petits intérêts des plus petites communes. «11 y a, écrivait en 1849 (Revu(fdes deux mondes) M. Michel Chevalier, anjourd’hui sénateur du second Empire, il y a une grande roue qui tourne et dont tout suit servilement la rotation, des rives du Var aux rochers du Finistère. Qu’on soit maître de la roue et l’on est maître de la France. » Si ce système était mauvais en 1849, quand les conseils de' département, d’arrondissement, municipaux, étaient électifs, et que certaines attributions leur avaient déjà été con-. férées, combien ne devait-il pas l’étre davantage en 1800, quand les membres de ces conseils avaient cessé d’être les représentants de leurs concitoyens, pour devenir de purs fonctionnaires? Ainsi que l’a si bien démontré M. de Tocqueville, ce n’était pas là continuer l’œuvre de l’Assemblée constituante, c’était la détruire ; ce n’était point s’éloigner de l’ancien régime, c’était y: retourner. Ce que les rois de France et les ministres avaient fait lentement, graduellement, confusément, Bonaparte, Premier Consul, le faisait d’un seul coup.» .

Rien n’est plus juste. Bonaparte ne faisait ici encore que détruire, dans ce qu’elle avait de meilleur, l’œuvre de la Révolution, dont il se disait et dont ses admirateurs le proclament) encore aujourd’hui le représentant ; il pn tneltait à néant les institutions les plus libérales, afin d’établir son pouvoir absolu sur les ruines de toutes les libertés. Et ici encore l’Empire ne fit que continuer le Consulat. Les préfets de l’Empire que Napoléon appelait à Sainte-Hélène des empereurs au petit pied, n’élaient-ils pas déjà tout entiers dans les préfets du Consulat, dont le rapporteur de la loi, Rœdcrer, définissait ainsi les attributions : « lustiuction, impulsion, direction, inspection, surveillance,

LE CONSULAT

sanction des propositions utiles, contrôle des .actes suspects, censure, réformation, redressement, punitions, voilà les fondions que suppose celte partie de l’administration qu’on peut appeler procuration d’action, et qu’il suffit d’analyser pour prouver tous les avantages qu’on peut attendre de l’établissement des préfectures. » Ajoutez à toutes les fonctions énumérées ici par Hœderer la confection des listc»du jury, ce qui mettait dans les mains del’administration celle institution elle-même, la dernière sauvegarde de la liberté des citoyens.

En général, l’organisation judiciaire était empreinte du même caractère : elle accusait le môme esprit d'absorption de tous les pouvoirs en un seul, ou, pourparler plus exucleraenlencore, dans celui d’un seul homme. On a vu que- les préfets choisissaient les jurés, et que les juges étaient nommés par le Premier Consul. Ainsi la justice, de toutes les fonctions de la société celle quiexige le plus d’indépendance, relevait presque entièrement de l’administration et du gouvernement, c’est-à-dire en définitive d’un homme, dispensateur suprême de toules les places et de tous les honneurs. Cet homme, en supprimant le principe électif établi par la Révolution, ramenait l’adage de l’ancien régime : « Toute justice émane du roi », mais avec cette dilférencc que, dans l’ancien régime, la constitution de la magistrature, si vicieuse qu’elle fût, offrait au moins quelque garantie d’indépendance, tandis que, dans le régime substitué par Ronaparlc à celui de la Révolution, toute garantie vraiment sérieuse disparut: toute justice émana, non plus éminemment, comme on dirait en termes métaphysiques, mais réellement du chef de l’État, qui s’appelait alors le Premier Consul, en attendant qu’il s’appelât l’Empereur. Mais ces .tribunaux, dont les jugés étaient nommés par lui et les jurés par ses préfets, ne suflirent pas à Bonaparte : il lui fallut des tribunaux plus sûrs encore et plus expéditifs, il lui fallut des tribunaux militaires.' -V aurai occasion de rappeler plus loin quel terrible usage il en fil. Il ne se contenta môme pas de ces derniers, et j’aurai aussi ù rappeler tout à l’heure quel supplément il y ajouta.

Il va sans dire que la liberté de la presse ne pouvait trouver place dans un pareil régime. Comment le despotisme souffriraitil la libre expression de la pensée? 11 no saurait vivre qu’à la condition de la tuer. Le 17 janvier 18ù0,’un arrêté des Consuls,

provoqué par le ministre de la police Fouché, fixait le nombre des journaux cl aulorisail la suppression de ceux qui inséreraient des articles contraires au pacte social, à la souveraineté du peuple, à la gloire des armées. Dés lors, il n*y eut plus d autre feuille périodique que le Moniteur, dont Bonaparte fit, suivant son expression, l’âme et la force de son gouvernement (1), ou que les échos du Moniteur répétant à l’unisson les louanges du maître. On eût dit qu’il n’y avait plus en France qu’une seule voix. Après les journaux, ce fut le tour des livres: avant môme que le Consulat eût fait place à l’Empire, un décret (27 août 1803) portait que, pour assurer la liberté de la presse, aucun libraire ne pourrait vendre un ouvrage avant de l’avoir présenté <\ une commission de révision, laquelle le- rendrait, s’il n’y avait pas lieu à la censtire.

C’est ainsi que Bonaparte interprétait ces droits de la liberté qu’invoquait le préambule de la Constitution consulaire, et ces prirteipes de 1789 où ce préambule déclarait la Révolution désormais fixée. Ce qui était réellement fixé, c’était la tyrannie.

Après avoir montré, dans celle trop courte mais exacte esquisse, ce que devint, après le 18 brumaire, la constitution Iiolitique, administrative et judiciaire de la France, et l’étal de la presse sous ce nouveau régime, il faut, pour achever de peindre la politique du Consulat, mettre en lumière les principaux moyens qu’employa Bonaparte, afin d’allcrmir et d’accroître son pouvoir. Nous allons retrouver ici ces arcana imperii que Tacite a dévoilés chez les successeurs de César et d’Auguste, dont Machiavel a tracé la théorie, et que Diderot a repris û son tour pour les dénoncer à la haine publique (2). En général, les grands moyens d’action de la tyrannie sont, avec le mensonge et la violence, la corruption et la terreur. Ces moyens avaient servi à faire le 18 brumaire ; ils servirent à consolider le despotisme inauguré ce jour-l:\.

Le système de corruption, qui devait être un des grands éléments de la politique do Bonaparte, s’étala assez naïvement dès

(1) ifémorial, 13 juin 1816.

(2) Principes de ta politique des' souverains. J’ai donné une analyse de ces maximes dans le second, volume de mon Histoire des idées morales et politiques en France au xviii“ siècle, p. 373-381,

L£ CONSULAT

le début. Dans le décret rendu pendant la nuit du 19 brumaire parce soi-disant Conseil des Cinq-Cents dont j’ai parlé plus haut, un article (l’article VII) Invitait les représentants du peuple à accepter, au nom du bien public, les places qu’on voudrait bien leur offrir (t). «Oh! vous files par trop honnfito, dit en riant un des conjurés au rédacteur de cet article. Connaissez mieux la plupart des gens à qui vous vous adressez. Tous les petits esprits (et il y en a beaucoup), tous les ambitieux (il y en a encore davantage), n’ont pas besoin de votre invitation pour se laisser prendre au leurre que vous leur présentez (2). » Cet appel à l’ambition cupide ne trouvait, en effet, que trop d’écho dans les Ames. On connaît cette cynique réponse d’un ancien conventionnel à M"”' de Staël, qui, pendant la discussion de la nouvelle Constitution, lui exprimait ses alarmes au sujet de la liberté : «Oh! madame, nous en sommes arrivés au point de ne plus songer à sauver les principes de la Révolution, mais seulement les hommes qui l’ont faite (3). » Ce mot était la règle de bien des hommes, révolutionnaires ou autres, tout disposés à partager avec le maître les dépouilles de la République. La Constitution nouvelle offrait la plus vaste carrière à leur convoitise. « Le général Bonaparte, dit M. Thiers lui-mfime (p. 113), chargé de nommer les agents du pouvoir exécutif (à quoi il faut ajouter, avec l’article il de la Constitution de l’an Vlll, les membres des administrations locales, les commissaires du gouvernement près les tribunaux, et tous les juges criminels et civils autres que les juges de paix et les juges de cassation); MM. Sieyès, Roger-Ducos, Cambacérès et Lebrun, chargés d’élire les membres du Sénat, lesquels devaient à leur tour composer le Corps législatif et le Tribunal, étaient assiégés de sollicitations de tout genre. Il s’agissait en effet, pour les aolliciteurs, d’obtenir des fonctions de sénateurs, de membres du Corps législatif, de tribuns, de conseillers d’Élat, de préfets, et ces hautes fonctions, toutes à donner à la Ibis, toutes largement rétribuées, avaient de quoi tenter les ambitions. Beaucoup de ré-

(1) Voici cet article ; « Ils peiivent, sans perdre leur qualité de représentants du peuple, être employés comme ministres, agents diplomatiques, délégués de la commission consulaire executive, et dans toutes les autres fonctions civiles. Ih sorti wéincinviiés, au nom du bien public, à les accepter, »

(2) Mémoires de Gohicr, t. I, p. 334.

(3) Corifidérations $ur la Révolution française, IV® partie, çhap. ni.

JULES BARM, 2

volulionnaircs ardents, ennemis du 18 brumaire, étaient déjà fort apaisés. Dcaucoiip de ces incertains, qui ne se décident qu’après le succès, commençaient à se prbnoncer hautement. 11 y avait alors comme toujours une expression courante qui peignait parfaitement l’état des esprits. Il faut se montrer, disait-on ; il faut ■prouver que loin de vouloir créer des obstacles au nouveau gouvernement, on est prêt, au contraire, à l’aider à vaincre ceux qui l’entourent : ce qui signifie qu’on désirait attirer sur soi l’attention des cinq personnages chargés de toutes les nominations». M. TJiiers convient qu’il y avait dans ce spectacle de quoi inspirer du dégoût (ce n’est pas moi qui le contredirai sur ce point); mais il ne faut pas oublier la part de responsabilité qui en revient au maitre. 11 ajoute, d’ailleurs, que le Moniteur lui-même, qui n’était pas encore journal officiel, mais qui le devint quelques jours après (le 7 nivôse), crut devoir flétrir ces bassesses. .Mais, tout en flétrissant ces bassesses, dont la concurrence les alarmait sans doute, les écrivains du Moniteur tiraient de là même l’occasion de glorilier celui en qui il en eût fallu flétrir le premier auteur. Après avoir dépeint le prodigieux changement descène qui s’était opéré en un moment depuis que la Constitution avait créé une quantité de places richement dotées, \e' Moniteur ajoutait : «Kspérons que le héros de la liberté, celui qui n’a encore marqué dans la Révolution que par des bienfaits, verra ces manœuvres avec le dégoût qu’elles inspirent A toute fime élevée, et qu’il ne soulfrira pas qu’une foule de noms obscurs ou flétris cherchent à s’envelopper des rayons de sa gloire, »

Malgré la pudeur aifectée des écrivains du Moniteur, la corruption, développée sur une si large échelle, ne tarda pas à porter ses fruits, 'fous les corps publics, ainsi constitués et ainsi rétribués, donnèrent à l’envi l’exemple de la servilité et de l’adulation. Seuls, quelques mem'ores du Tribunal tentèrent de résister au torrent ; ils furent biéiitôt éliminés, en attendant que le Tribunat lui-même, si complaisant d’ailleurs et en tout cas si impuissant, fût aboli. Le Sénat conservateur dépassa tout ce que Ronaparte eu pouvait espérer; on eût dit qu’il voulût rivaliser avec le Sénat d’Auguste et de Tibère,

A la vérité, il commit la faute de prendre d’abord au sérieux la feinte modestie de Ronaparte et de ne pas seconder tout de suite ses desseins dans la comédie qui se joua en 1802 pour

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LÉ CONSULAT

transformer en Consulat à vie le Consulat décennal. I.c Tribunal ayant émis le vœu qu’il fût donné au général Bonaparte, Premier Consul, un gage éclatant de la reconnaissance nationale, le Sénat se borna i\ proroger de dix ans les pouvoirs du Premier Consul. Il croyait aller ainsi au delà des désirs de Bonaparlp; il ne savait pas combien il restait en deçà. Mais lorsqu’il eut compris sa faute, il la répara largement et ne laissa plus rien à désirer.

Bonaparte, que le sénatus-consiillc du 6 mai 1802 avait d’abord rendu furieux, mais à qui le sage Cambacérès avait suggéré le moyen d’en tirer parti pour atteindre, par une autre voie, le but même qu’il poursuivait, répondit au message du Sénat, dans un langage digne d’Auguste, que, quoique l’intérêt de sa gloire et celui de son bonheur semblassent avoir marqué le terme de sa vie publique au moment où la paix du monde était proclamée (la paix d’Amiens qu’il venait de conclure, mais qu’il devait rompre sitôt), puisque le Sénat jugeait qu’il devait au peuple un nouveau sacrifice, il était prêt à se dévouer si le vœu du peuple lui commandait ce qu’autorisait le suffrage du Sénat. Là-dessus, le second et le troisième Consuls, après s’être concertés avec le Conseil d’Ktat, rendaient un arrêté déclarant que la résolution du Premier Consul était un hommage à la souveraineté du peuple, que celui-ci, consulté sur scs plus chers intérêts, ne devait connaître d’autre limite que ces intérêts mêmes, et statuant que le peuple français serait consulté sur cette question : Napoléon Bonaparte sera-t-il Consul à vie? et qu’il serait ouvert à cet effet, dans les mairies, au greffe des tribunaux, chez les notaires et chez tous les officiers publics, des registres où les citoyens seraient invités à consigner leurs vœux. En conséquence des vœu$ ainsi consignés, le Sénat proclamait le 2 août 1802 Napoléon Bonaparte Premier Consul à vie, et décrétait : 1® qu’une statue de la Paix, tenant d’une main le laurier de la victoire et de l’autre le décret du Sénat, attesterait à la postérité la reconnaissance de la nation; 2" que le Sénat porterait au Premier Cônsul l’expression de la reconnaissance du pays. Enfin Bonaparte répondait au discours bassement adulateur du président du Sénat, Barthélemy : « La vie d’un citoyen est à sa patrie. Le peuple français veut que la

mienne tout entière lui soit consacrée. J’obéis à sa volonté

La liberté., l’égalité, la prospérité, seront assurées. »

Deux jours après était proclamé loi de la République un séna-

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NAPOLÉON l".

tus-consullc qui bouleversait la Constitution de l’an VIII pour concentrer encore plus fortement tous les pouvoirs dans la main du l’remier Consul à vie, ou ce qui revenait au mdme, de 30« Sénat (1).

Bonaparte qe pouvait trop bien payer une assemblée si complaisante; il avait'besoin d’ailleurs de toute sa docilité pour accomplir encore de plus grands desieins. Aussi la combla-l-il dé faveurs nouvelles. Il lui assigna une dotation de cinq millions, nu moyen de laquelle le minimum du traitement d’un sénateur se trouva porté à éO 000 francs ; cette dotation fournissait en outre à la dépense extraordinaire d’un conseil d’administration composé de six grands officiers richement rétribués. Enfin, des sénatoreries furent créées dans divers départements avec 25 000 francs de rente et une résidence, pour être données en surcroît à ceux des sénateurs qui montreraient le plus de dévouement. Lorsque toutes ces dispositions furent présentées au Sénat, elles furent votées', est-il besoin de le dire? à l’unanimité. « Pas un membre, disait Joseph Bonaparte à .Miot au sortir de la séance, pas un membre n’a ouvert la bouche contre les mesures proposées, et ne s’est même donné la peine de montrer au moins un désintéressement feint. Les plus républicainsprenaient un crayon pour calculer ce qui reviendrait à chacun dans le partage du dividende commun. » Joseph Bonaparte en concluait qu’il n’y avait plus en France de républicanisme; ce n’était pas du moins parmi les sénateurs qu’il en fallait chercher la trace.

On a donc eu raison de le dire : « corrompre pour asservir» (2), telle était la maxime de Bonaparte et des hommes de Brumaire. A cet^e hiérarchie des places richement payées qu’il avait imaginées pour séduire les âmes à la tyrannie par la convoitise, il voulut joindre encore une hiérarchie de décorations^ accompagnées d’ailleurs de dotations, qui on flattant la manie puérile des distinctions extérieures, lui enchaînassent les hommes par la

(1) « Sénateurs, disait le rapporteur de la nouvelle loi, Curnudet, il faut fermer sans retour la place publique aux Gracques. Le voeu des citoyens sur les lois politiques auxquelles ils obéissent s’exprime par la prospérité générale ; la garantie des droits de la société place absolument la pratique de la souveraineté du peuple dans le Sénat, qui est le lien de la nation. Voilà ta seule doctrine sociale. »

(2) Gohier, t. I, p. 335.

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LE CONSULAT

vanité. Ainsi il les attaquait A la Tois par les deux plus puissants des mauvais mobiles du cœur liuuiain, la cupidité et la vanité. 'De là celte institution de la Légion d'honneur qu’on a célébrée en termes pompeux comme une grande pensée (Thiers, livre XFV), mais qui n’était pour Bonaparte qu’un nouvel instrument de régne. « Les complaisances pour les puérilités de l’homnve, dit très-bien à ce sujet Lamartine {Entretien XLV, p. 205', ne sont pas du génie ; elles sont une corruption officielle et elles perpétuent son enfance. » On s’est trop aisément payé des sophismes dont Bonaparte s’était servi pour tromper l’opinion et dépraver l’esprit public. « Une institution tendant à placer sur la poitrine du simple soldat, du savant modeste la même décoration qui devait figurer sur la poitrine des chefs d’armée, des princes et des roiSj voilà, selon M. Thiers (/oc. cit., p. /j69), le triomphe le plus écla-tant de l’égalité même. » Je ne sais si ce beau système de récompenses, comme il l’appelle, était aussi favorable qu’il l’affirme à l’esprit d’égalité ; mais ce que je sais bien, c’est qu’il devait achever de ruiner ce qui pouvait subsister encore, je ne dirai pas seulement d’esprit républicain, mais de vertu civique, en donnant au chef de l’État le moyen d’allécher et de s’attacher par ces distinctions dont il disposait en maître, non-seulement les soldats do son armée, mais les fonctionnaires de son gouvernement ou de son administration, et en général les citoyens de tous les rangs. « Cette institution, s’écrie M. Thiers dans son enthousiasme {ibid.), ne compte guère plus do quarante ans, et elle est déjà consacrée comme si elle avait traversé des siècles ! » Je le crois bien : une institution qui offre aux gouvernants un instrument si commode et aux gouvernés des hochets si recherchés [que nul ne me jette le gant pour cette expression: elle est de Napoléon lui-nàème (1), une telle institution ne pouvait man-

(1) « C’est avec des hochets que l’on mène les hommes, disait à ce propos Bonaparte au Conseil d'État. Je ne dirais pas cela à une tribune ; mais dans un conseil de sages et d'hommes d'État, on doit tout dire. Je ne crois pas que le peuple français aime la liberté et l'égalité. » Et dans la suite de son discours il présentait la Légion d’honneur comme un moyen d’asseoir définitivcnient la Bépublique! « Croyez-vous que la itépublique soit définitivement assise? Vous vous tromperiez fort. Nous sommes maîtres de la faire ; mais nous ne l’avons pas, et nous ne l’aurons pas si nous ne jetons sur le sol de la France quelques masses de granit, a Voy. Mémoire de Thibaudeau. — Cf. Histoire de la Rérolution française, par Mignet, t. 11, p. 298.

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qner de fleurir sur un sol que Napoléon avait rendu aa système monarcliique. Toutefois l’esprit qui avait fait la Révolution n’était pas encore assez complètement étouffé pour ne pas s’élever, même au sein des corps officiels, contre cette institution rétrograde. Elle n’obtint dans le Conseil d’Étal que quatorze voix contre dix^ dans IcTribunat que trente-huit contre cinquante-six, et dans le Corps législatif que cent soixante-six contre cent dix, « L’opinion, remarque M. Mignel (t. Il, p. 300), montra pour ce nouvel ordre de chevalerie une répugnance encore plus marquée : ceux qu’on en investit d’abord en furent presque honteux, et le reçurent avec une sorte do dérision. »

A la maxime que je rappelais tout à l’heure : corrompre pour asservir, lionaparte enjoignit une autre qu’on pourrait formuler ainsi : effrayer pour asservir. La terreur fut aussi un de scs grands moyens de succès. 11 l’employa de deux façons. D’une part, il exploitait à son profit et au moyeu du mensonge la peur que causait aux esprits faibles le nom seul du jacobinisme ; celle tactique qui lui avait réqssi au 18 brumaire, il continua de remployer toutes les fois que cela lui était utile. Il paralysait, dit madame de Slaél (1), toute espèce de résistance à ses volontés par ces mots: « Voulez-vous que je vous livre aux Jacobins? » D’autre part, tandis qu’il faisait ainsi du jacobinisme un épouvantail, il renouvelait la terreur pour son propre compte, el à cet égard il aurait fort bien pu s’appliquer à lui-mCme ce qu’il disait à .Saiute-llélèiie, que « les terroristes et leur doctrine avaient survécu à Robespierre » (2).

A peine installé au pouvoir (26 brumaire), Ronaparte rendait un arrêté condamnant un certain nombre de citoyens, et parmi eux des rcprcscntanls du peuple, les uns à l’internement dans le déparlcmeul de la Eharenlc-lnférieurc, les autres à la déportation dans la Guyane française. Cet arrêté, o.ù se trouvaient accolés à quelques noms, à tort où ù raison mal famés, des noms de citoyens recommandables ou illustres, comme Jourdan, le .vainqueur de Kleuriis, excita une telle indignation (l’opinion publique n’était pas encore tout à fait écrasée) que le triumvirat ne put l’e.xéculer ; il se coutcula de soumettre à la surveillance

(1) Considétalions sur la Révolution française, 1V“ partie, chap. iii.

(2) Mémorial, 18 novembre 1815,

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