L'ÉTABLISSEMENT DE L’EMPIRE
Aprf-s le Consulat l’Cmpiro, mais l’Empire n’est pas moins que le Consulat en germe dans le 18 brumaire. A vrai dire, pour appliquer ici le mot prononcé par .M. Thiers dans une circonstance mémorable, ce jour-là l’Empire était fait. Bonaparte l’entendait bien ainsi : à peine la constitution issue du 18 brumaire avaitelle proclamé le citoyen Bonaparte Premier Consul pour dix ans, que le citoyen Bonaparte s’était solennellement installé aux Tuileries, dans le palais des rois, « comme pour faire pressentir, suivant l’expression de Lamartine {loc. cil.), la monarchie jusque par les murailles » ; et le lendemain de cette pompeuse installation, il disait à son secrétaire Bourrienne : « Eh bien, Bourricnne, nous voilà donc aux Tuileries!... Maintenant il faut y rester. »
On a prétendu que l’ambition de Bonaparte avait grandi par degrés comme sa fortune. Mais, outre cette installation solennelle du Premier Consul aux Tuileries si voisine du 18 brumaire, qui est déjà assez significative par elle-même, et ce mot à Bourrienne qui en est le trùs-explicilc commentaire, on peut Opposer à une telle assertion une conversation de Bonaparte qui remonte au delà même du 18 brumaire, précisément à l’époque des campagnes d’Italie, et qui montre que, dés cette époque, son ambition était déjà complète et déjà aussi complètement perverse.
Miot de Mélilo raconte dans ses Mémoires que le général de l’arrnéc d’Italie, se promenant un jour dans les jardins du château de Monlebcllo avec lui et l’un des principaux citoyens de
5h * NAPOLÉON I".
•Milan, M. do Mclzi, Io:ir parla ainsi : « Ce que j’ai fait jusqu’ici n’esl rien encore (c’esl là un mot qui revient souvent dans les conversations de Bonaparte ; c’est le mot de César : iV«7 actum reputaus si qtiid superesset agenditm). Je ne suis qu’au début de la carrière que je dois parcourir. Croyez-vous que ce soit pour faire la grandeur des avocats du Directoire, des Carnot, des Barras, que je triomphe en Italie? Croyez- vous que ce soit pour fonder une république? (Joëlle idée! une république de trente millions d’àraes! Avec nos mœurs, nos vices, où en est la possibilité? C’esl une chimère dont les Français sont engoués, mais' qui passera comme tant d’autres. 11 leur faut de la gloire, les satisfactions de la vanité; mais de la liberté !... Ils n’y entendent rien. Voyez l’armée! les victoires que nous venons de remporter ont déjà rendu le soldat français à son véritable caractère. Je suis tout pour lui. Que le Directoire s’avise de vouloir m’ôtor le commandement, et il verra s’il est le maître. Il faut à la nation... un chef illustré par la gloire, et non pas des théories... dos phrases, des discours d’idéologues... Qu’on leur donne des hochets, cola leur suflit; ils s'en amuseront et se laisseront mener, pourvu cependant qu’on leur dissimule adroitement le but vers lequel on les fait marcher. Quant à votre pays, M. do Molzi, il y a encore moins qu’en France d’éléments de républicanisme, et il faut encore moins de façons avec lui... Nous on ferons tout ce que nous voudrons; mais le temps n’est pas encore arrivé : il faut céder à la fièvre du moment, et nous allons avoir ici une ou deux républiques de notre façon. Monge nous arrangera cela, En attendant, j’en ai déjà fait disparaître deux du territoire de Tilalie, et quoique ce fussent des républiques bien aristocratiques, c’était encore là qu’il y avait le plus d’esprit publie et d’opinions arrêtées; nous en aurions été bien embarrassés par la suite. Au surplus, j’y suis résolu : je ne rendrai ni la Lombardie, ni Mantoue à l’Autriche. Je lui donnerai en indemnité Venise cl une partie du territoire do rerre-Formo de celte vieille république... » Et c’est ce qu’il fit par le traité do r.ampo-Formio, qui Tn ra pmir la première fois Venise à l’Autriche. Comme M. de Midzi et M, Miot se récriaient à la fois contre un semblable projet, il leur répondit qu’il ne désirait pas en finir si promiilement avec l’Autriche, parce que la paix n’était pas dans son intérêt, le moment n’étant pas encore venu d’aller jouer à Paris le rCde qui lui cou-
l’établissement de l’espibe.
venait; mais que si, pour safisfairc les dft.ors du parti républicain qu’il complaît bieuaiïaiblir un jour A sou prolit, mais avec lequel il était encore forcé de marcher, la paix dovonuit nécessaire, c’était à lui de la faire; « car, ajoutait-il, si j’en laisse à un autre le mérite, ce bienfait le placerait plus haut dans l’opinion que toutes mes victoires
Ainsi, l’ambition de Bonaparte était complète dés celte époque, et dés cette époque elle était aussi perverse qu’elle le fut depuis : c’est déjà ce monstrueux égoïsme d’un homme qui ramène tout à lui et ne reconnaît d’autre principe que la satisfaclion de son intérêt personnel. L’auteur du tS brumaire, le Premier Consul,. l’Emporeur'est déjà là tout entier. Ce que voulait dès lors Bonaparte, c’était se rendre maître de la Franco, n’importe par quel moyen, et c’est à quoi il parvint par l’aitentat de Brumaire. Que maintenant, une fois en possession du pouvoir absolu par ce crime, il se soit fait appeler Premier Consul ou Empereur, qu’importe? Il n’y a là qu’une différence do titre ou de forme; en réalité c’est toujours le mémo despotisme. Gé despotisme, je l’ai montré, le tTonsulat l’avait constitué aussi pleinement que possible; l'Empire ne pouvait pas l'accroître : il no pouvait qu’on poursuivre et en développer les conséquences sous d’autres noms.
M. Thiers établit entre la politique du Consulat et colle de l’Empire une distinction tout à fait vaine. Tandis qu’il approuve l’institution du Consulat à vie comme un acte sage et politique, il blAme, dans un certain endroit au moins (t. V, p. 69), car généralement il l’admire, le rétablissement do la monarchie sous \je nom d’Empire comme ayant ôté, — il ne veut pas dire une usurpation, pour ne pas se servir d’un mol emprunté à la langue de l’émigration, et pourtant ce mol, quelque usage qu’en ait fait lû langue de l’émigration, appartient bien aussi à celle do la morale, — « mais un acte de vanité do la part de celui qui s’y prôtall avec frop d’ardeur, et d’imprudente avidité do la part des nouveaux convertis, pressés de dévorer ce règne d’un moment». Comme si l’institution du Consulat à vie n’avait pas été aussi un acte de vanité de la part du premier cl d’avidité do la part des derniers, comme si cette institution n’était pas déjà la monarchie sous le nom de République, comme si enfin l’Empire avait été autre chose que le couronnement et la consécration du Consulat! Eu outre, tandis qu’il admire sans réserve la politique du Con-
sulat, il censure en plusieurs points celle de l’Empire, comme si celle-ci différait essentiellement de celle-là, et comme si elle n’en était pas le développement naturel. M. Thiers montre donc ici une grande inconséquence. Si le Consulat n’offre pas encore toutes les parades ou toutes les monstruosités que développa l’Empire, c’est que le Consulat n’est que le premier acte dont l’Empire est le second; mais, ici comme là, c’est toujours le même personnage, le même but, la môme politique, les mômes maximes et les mômes moyens.
Examinons de près ce second acte, et nous verrons éclater cette .identité que nie l’auteur de l'Histoire du Consulat et de l'Empire.
Voyons d’abord con>ment fut préparée la substitution de l'Empire au Consulat à vie.
La rupture de la paix d’Amiens, rupture que Bonaparte avait provoquée, et la conspiration de Ceorges et de Pichegru, furent les prétextes dont le premier Consul se servit pour se faire proclamer Empereur. 11 fallait assurer le nouveau pouvoir contre ses ennemis extérieurs ou intérieurs en le rendant béréditaire, tel fut le mot d’ordre qui fut alors donné, et qui, malgré la grossièreté du raisonnement, fut partout répété. Le meurtre du duc d’Enghien fut le pas sanglant qu’il lui parut nécessaire de franchir pour marcher sûrement à son but ; ce fut, suivant l’énergique expression do M'"' de .Staël, le « Rubicon du crime ».
L’ancien ministre de la police du Directoire, qui avait si utileipent secondé Bonaparte dans l’attentat de Brumaire, mais qui depuis avait perdu son ministère en se montrant peu favorable àl’établissement du Consulat à vie et désirait racheter cette faute, Fouché, se fit spontanément l’agent du nouveau changement qui se préparait ; et, comme il avait une grande habileté d’intrigue, il fut cette fois encore fort utile à Bonaparte. Ce fut lui qui, comme le dit M. Thiers ( t. V, p. G5), arrangea tout avec quelques meneurs du Sénat, « le Premier Consul voyant ce qui se faisait, l’approuvant, mais feignant de n’y être pour rien ».
. Le Sénat conservateur se laissa aisément persuader d’offrir au Premier Consul la couronne impériale. 11 avait été trop affligé de la maladresse qu’il avait commise en se méprenant sur les désirs de Bonaparte à l’époque de la transformation du Consulat décennal en Consulat à vie, et trop bien récompensé d’ailleurs de la
l’établissement de l’empire. 57
complaisance qu’il avait montrée dés qu’il avait reconnu sa faute, pour ne pas se prêter avec ardeur au nouveau rôle qi>’on attendait de lui et dont il espérait de nouvelles récompenses : « il restait à distribuer, dit M. Thiers (p. 7i), une grande partie des sénatoreries instituées lors du Consulat à vie, lesquelles procuraient une dotation territoriale en sus du traitement pécuniaire accordé à chaque sénateur. Il allait y avoir en outre une profusion de charges nouvelles à distribuer. » .Mais il fallait ménager la transition.
Ce Sénat envoya d’abord au Premier Consul une députation chargée de lui’ présenter confidentiellement une adresse qui exprimait sous forme de périphrases et dans le style figuré ce que l’on ne voulait pas encore dire en termes propres: « Citoyen Premier (Consul, à la vue de tous les attentats dont la Providence a sauvé un héros nécessaire à ses desseins, une réflexion a frappé lo Sénat. Vous avez réorganisé l’ordre social ; mais votre œuvre est incomplète, puisque nous manquons d’institutions tellement combinées que leur système vous'survive. Vous fondez une ère nouvelle, vous devez l’éterniser; l’éclat n’est rien sans la durée. Nous ne saurions douter que cette grande idée ne vous ail occupé, car votre génie créateur embrasse tout et n’onblic rien, mais ne différez pas. » Et l’adresse finissait ainsi : « Citoyen Premier Consul, soyez bien assuré que le Sénat vous parle ici au nom de tous les citoyens: tous vous admirent et vous aiment; mais il n’en est aucun qui ne songe souvent avec anxiété à ce que deviendrait le vaisseau de la République s’il avait le malheur de perdre son pilote avant d’avoir été fixé sur des ancres inébranlables. Dans les villes, dans les campagnes, si vous pouviez interroger tous les Français l’un après l’autre, il n'y en a aucun qui ne vous dit ainsi que nous: « Grand homme, achevez votre ouvrage, en le rendant immortel comme votre gloire. Vous nous avez tirés du chaos du passé ; vous nous faites bénir les bienfaits du présent ; garanlissez-nous l’avenir. »
, Bonaparte répondit verbalement qu’il remerciait les sénateurs de-leurs témoignages de dévouement, mais qu’il avait besoin do délibérer mûrement sur le sujet soumis à leur attention; et ni l’adresse du Sénat, ni la réponse verbale du Premier Consul,* ne furent encore rendues publiques : il fallait continuer de préparer le terrain.
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C.cpondanl lus adresses qu’on avait eu soin de provoquer (1) arrivaiont-do toutes parts; et, comme celles de l’armée n’étaient pas les moins pressantes, on en conclut qu il fallait se hâter si l’on ne voulait pas voir un si beau mouvement national aboutir à une acclamation de prétoriens (2).
Quand le terrain eut été ainsi suffisamment préparé, c’est-à-dire un mois environ après avoir reçu l’adresse du Sénat, Bonaparte envoya à ce corps sa réponse oflicielle : « Votre adresse du 6 germinal, disait-il, n’a pas cessé d’élre présente à ma pensée; elle a été l’objet de mes méditations les plus constantes. Vous avez jugé XhèrediU d« la suprême magistrature nécessaire’ pour mettre le peuple français à l’abri de nos ennemis et des agitations qui naîtraient d’ambitions rivales. Plusieurs de nos institutions vous ont, eu mémo temps, paru devoir être perfectionnées pour assurer sans retour le triomphe de i'égaiiléet de la liberté publiques et offrir à la nation et au gouvernement la double garantie dont ils ont besoin.... A mesure que j’ai arrêté mon attention sur ces graves objets, j’ai senti de plus en plus que, dans une circonstance aussi nouvelle qu’importante, les conseils de votre sagesse et de votre expérience m-’ étaient nécessaires. Je vous invite donc à me faire connaître votre pensée tout entière. »
En même temps qu’il invitait le Sénat à lui faire connaître sa pensée tout entière, c’est-à-dire à laisser là les périphrases désormais hors de saison pour prononcer enfin le mot propre, il poussait le Tribunat, sur lequel il n’avait pas moins sujet de compter, à examiner la résolution qu’il voulait exécuter, afin de faire précéder au moins cet acte de l’apparence d'une discussion publique. Un membre obscur du Tribunat, Curée, fut chargé de déposer une motion proposant « que le gouvernement de la ftépublique fût confié à un Empereur », et que « l’Empire fût héréditaire dans la famille de Napoléon Bonaparte ». Le jour de la discussion, presque tous les Tribuns, jaloux de plaire au nouveau César, demandèrent la parole en faveur de celte motion. Sur vingt discours prononcés, il n’y en eut qu’un qui la combattit : ce fufc
(t) R Je crois bien , dit dans ses Mémoires un homme qui devait savoir à quoi s’en toni^ Rovigo, qu’on n’avait pas négligé de fomenter cet éirni. »
(2) Voy. Ilistoire (lu gowernemenî partemenlaire , par Duvergier do llauramie, t. 1, p. 525.
l’établissement IMs l'empire.
cclni de Caniol. Elle fut adnplée à runaniaiité, moins la \nix du seul homme qui avait su montrer encore quelque indépendance et quelque dignité au milieu de tant de bassesses et de litchetés.
Le jour mémo où le vœu du Tribunal était communiqué au Sénat, celui-ci ne voulant pas être accuîé cette fois de s’élre laissé devancerou surpasser entait de dévouement au nouveau maître, présentait au Premier Consul un message qu’il avait eu soin do préparer d’avance, et où il lui faisait connaître sa pensée tout entière : «La gloire, disait ce message, la reconnaissance, l’amour, l’intérét de l’État, tout proclame Napoléon Empereur héréditaire, n
11 ne restait plus qu’ù rédiger la constitution impériale, lîonaparte, aidé de ses deux collègues dans le (Vinsulal, deses ministres et de quelques sénateurs, se chargea de ce soin; et la nouvelle Constitution, présentée au Sénat par le consul Cambacérès, fut adoptée deux jours après, le 28 floréal an Xll (18 mai 180Zi), à la suite d’un rapport dithyrambique du sénateur Lacépède. « Il était «ronvenu, dit M Thiers (p. 125), que le Sénat se transporterait en corps ù Saint-Cloud pour présenter son décret an Premier Consul et pour le saluer du titre d’Empereur. A peine l’adoption du sénatns-consulte était-elle terminée que les sénateurs levèrent Uimultueusement la séance pour courir à leurs voilures et arriver dos premiers à Saint-Cloud. » Cambacérès, parlant au nom du Sénat, adressa à son ancien collègue, le citoyen Bonaparte, un discours qui finissait ainsi; « S’il est dans les principes de notre Constitution de soumettre à la sanction du peuple la partie du décret qui concerne l’établissement d’un gouvernement héréditaire, le Sénat a pensé qu’il devait supplier Votre Majesté Impériale d’agréer que les dispositions organiques reçussent immédiatement leur exécution; et, pour la gloire comme pour le Iwnheur de la République, il proclame à l’instant même Napoléon Empereur des Français. » l.es sénateurs firent entendre alors un cri de vive V Empereur! qui rctenlit jusque dans les cours et les jardins ; et ils répétèrent ce cri à l’envi les uns des autres (1), lorsque celui qu’ils venaient de proclamer Empereur leur eût répondu qu’il acceptait ce titre, et qu’il espérait que la France ne se repentirait jamais des honneurs dont elle environnait sa famille.
Jetons maintenanl un coup d’œil sur cette nouvelle Consfitu-
(1J Roviffo, t. II, p. 106.
tion diclcc par Honaparlc i\ son Sénat, et voyons en quoi elle moflifiail l’ancien étal de clioses.
Mlle substituait le titre d’Mmpcreur des Français à celui de Premier C.onsul qu’avait porté Bonaparte depuis le 1,8 brumaire; mais comme le Premier Consul possédait déjà le pouvoir absolu, et qu’en se faisant proclamer Empereur, il entendait bien le garder tout entier, la liberté n’avait rien à perdre ni à gagner à ce changement de tifre, et de ce côté la Constitution impériale ne fit que continuer la Constitution consulaire.
Le Sénat, ce premier corps de l’État, restait ce qu’il avait été jusque-là, un instrument nécessairement docile du pouvoir suprême. Il était composé, comme précédemment : 1" de quatrevingts membres qu'il nommait lui-méme, mais sur la présentation de candidats choisis par le chef de l’État dans les listes départementales; 2® de tous ceux que le chef de l’État jugeait convenable d’élever à la digtiité de sénateurs. A ces deux caté- . gories de sénateurs, la Constitution impériale ajoutait, comme il était naturel, les princes français ayant atteint leur dix-huitième année, et les titulaires des grandes dignités de l’Empire, dont nous parlerons tout à l’heure. Sauf cette dernière addition, la composition du Sénat restait donc la même ; son esprit aussi resta le même : il ne pouvait se montrer plus servile à l’égard de l’Empereur qu’il ne l’avait été à l’égard du Premier Consul.
On pourrait mémo dire, s’il était permis de prendre au sérieux les garanties que la nouvelle Constitution accordait aux citoyens sur le papier, que la Constitution impériale se montrait ici plus i libérale que la Constitution consulaire. Elle établissait en etl’el ! dans le sein du Sénat deux commissions de sept membres chacune, chargées de veiller. Tune à la liberté individuelle, l’auti'e à la liberté de la presse. Mais il n’y a vraiment pas lieu d’insister sur cette innovation de la Constitution impériale, et toute i’hisloiro de l’Empire est là pour prouver combien étaient dérisoires ces prétendues garanties de la liberté des citoyens entre les mains du Sénat. Comme le remarque M. Duvergier de Hauranne (1), elles ne faisaient que « régulariser et consacrer entre les mains du pouvoir exécutif le droit d’arrestation arbitraire et le droit de censure, non-seulement sur les journaux, mais sur les livres ».
(1) Histoire du gouvernemnü parleincnlairc, t. l,p. 5à0.
L'ÊfAnLlSSliMENT DE L EMPlUE.
11 n’y a pus lieu non plus de tenir compte de l’article 70 de la Constitution impériale, stipulant que tout décret rendu par le Corps législatif pourrait être dénoncé au Sénat par un sénateur ' l“co'mme tendant au rétablissement du régime féodal ; 2® comme contraire à l’irrévocabilité des ventes des domaines nationaux; 3" comme n’ayant pas été délibéré dans les formes prescrites par les Constitutions de l’Empire, les règlements et les lois ; /("comme portant atteinte aux prérogatives de la dignité impériale et à celles du Sénat. D’ailleurs, -aux termes niômes de la Constitution, si, en pareil cas, le Sénat pouvait exprimer l’opinion qu’il n’y avait pas lieu à promulyuer la loi, l’Empereur, après avoir entendu le Conseil d’État, restait le maître d’adhérer à la délibération du Sénat ou de faire promulguer la loi, c’est-à-dire qu’en fin de compte il restait le maître de la législation comme de tout le reste.
Quant au Corps législatif, qui continuait à être nommé par le Sénat, il restait aussi, ni plus ni moins, ce qu’il avait été sous le Consulat: une machine à voter. On se rappelle que sous le Consulat il votait les lois sans pouvoir les discuter; la Constitution impériale lui rendit te droit de les discuter, mais seulement en • comité secret: il redevenait muet quand il rentrait en séance publique pour voter les lois qu’il avait discutées à huis clos.
Le Tribunal avait été transformé depuis l’institution du Consulat en une sorte de succursale du Conseil d’Élat, où, pour ne plus causer d’ombrage au Premier Consul, on avait pris l’habitude de n’examiner les projets de loi que dans des conférences privées avec les conseillers d’État auteurs de ces projets. La nouvelle Constitution n’eut qu’à sanctionner cet état de choses: en interdisant au Tribunat toute discussion en assemblée générale, elle ne fit que consacrer ce qui existait déjà en fait sous le Consulat. • '
En somme, la Constitution impériale n’offrit aux citoyens ni plus ni moins de garanties réelles que la Constitution consulaire. Tous les corps de l’État, tous les pouvoirs publics, tous les droits étaient dans la main d’un homme qui s’appelait le Premier Consul ; elle laissa tous les droits, tous les pouvoirs publics, tous les corps de l’État dons la main du même homme appelé désormais l’Empereur.
Mais ce qui était une réelle innovation dans l’étal de choses
JULES BAnxi. 4
anlôrieur, cü qui lut un spectacle nouveau pour la France, ce fut, outre l’institution de l’hérédité ou de l’adoption impériale et l’organisation de la famille impériale décrétées par la nouvelle tk)ng|ifution, la création de grands dignitaires : un grand électeur, un archichancelier d' Empire, un archichancelier d’Etat, un archi- Irésorier, un connétable, un grand amiral, dont les attributions étaient purement honorifiques, et qui recevaient annuellement, i\ titre de traitement fixe, le tiers de la somme alTectée aux princes, c’est-à-dire le tiers d’iin million ; puis, au-dessous de ces grands dignitaires, de grands officiers : grands officiers militaires, les maréchaux, et grands officiers civils, les chambellans, les maîtres de cérémonies, etc., tous pourvus de très-gros traitements.
« C’était là, selon M. Tbiers (p. 105), tout ce que l’artifice humain pouvait imaginer (je plus habile pour imiter une aristocratie avec une démocratie. » Pour moi, je l’avoue, ce qui me frappe dans cette création byzantine, ce n’est pas l’babiloté de l’artifice, c’est 1a grossièreté du procédé. Il est vrai qu’en pareil cas la grossièreté du moyen n’exclut pas la certitude du suca'îs, au moins pour un temps. Napoléon continuait de pratiquer ici, mais sur une plus vaste échelle, la maxime qu’il avait constamment suivie depuis qu’il était arrivé au pouvoir: « corrompre pour asservir». De. là, la servilité qu’il obtint datis tout son entourage, tant que la fortune lui demeura fidèle ; mais de là aussi les défections et les trahisons qu’il recueillit quand elle commença à l’abandonner. Uu’y avait-il de plus naturel ’l Quand on sème la pourriture, on doit s’attendre à récolter la boue.
Telle était la Conslitutiou impériale, la troisième depuis le là brumaire. Ella était déjà en v igueur, les grands dignitaires et les grands officiers de l’Empire étaient déjà installés quand le peuple fut appelé â voter sur l’article de cette Constitution qui était relatif à l’hérédité. On a dit ^Tbiers, p. 137) que l’on était tellement ébloui de la merveille à laquelle on assislait, que les citoyens se rendaient avec empressenieut dans tous les lieux où des registres étaient ouverts pour y déposer leur vole, et que les sufi'rages se oooiptaieut par millions, taudis qu’il y avait à peine quelques suflnges négatifs placés là pour prouver la liberté d**nt on jouistaiC La vérité est qu’il y eut 3 521 675 sufl’rages aflirawtifs contre 2 560 négatifs; mais ces cliilfrcs mêmes oui leur éloquence. Loin de conclure d’un si pelit nombre de suflrages uéga-
l/ÉTABLISSEMENT DE L’EMPIRE.
lifscontpp lin si grand nombre de suffrages afHrmalift que lasalisfaclion élail générale et le vote parPaitement libre, J’cii conclurais tout le contra're, suivant l’adage : qui veut trop prouver ne prouve rien, lît que pouvait être, en effet, la liberté du vote quand il fallait voler sur des registres ouverts dans les mairies ou dans les greffes, etc., et cela sous un gouvernemeiil qui disposait de tout et ne reculait devant rien ? Les Mémoires ou les Correspondances sont là d’ailleurs pour attester que la France, loin d’élre aussi émerveillée qu'on l’a prétendu, éprouva quelque surprise et quelque mécontenlemeul, et qu’elle ne se sentait pas aussi libre qu’on a bien voulu le dire. Fntre autres témoignages, une lettre de Hœderer à Joseph Bonaparte rfiontre que, mémo dans l’armée, l’hérédité impériale avec son fastueux et ridicule cortège fut assez mal accueillie. A Metz, par exemple, quarante élèves de l’école du génie refusèrent de signer l’adiesse qu’on leur demandait; mais le général Kerino manda'cliez lui cinq des principaux opposants, leur parla très-vertement et les envoya en prison. I.es trente-cinq autres s’empressèrent alors de signer afin qu’on mît en liberté leurs camarades. <• Quand on s’y prenait ainsi, dit à ce propos M.Duvergicr de Haurannefl. l, p. 6A3), pour solliciter son assentiment, la France ne pouvait guère le refuser ; et elle ne désavoua pas, au moins tout haut, ceuxqui étaient censés la représenter et qui, bien que trompés dans leur attente, se déclaraient satisfaits et reconnaissants. » Veut-on un autre exemple de la façon dont l’Empire était accueilli et voté dans l’armée, laletlre que Paul- Louis Courrier écrivait de Plaisance en mal 1804 nous en donne la peinture la plus instructive et la plus piquante à la fois.
« Nous venons de faire un empereur, et pour ma part Je n’y ai pas nui. Voici l’histoire. Ce matin, d’Anlhouard nous assemble, et nous dit de quoi il 6’agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. Un Empereur ou la République, lequel est le plus de votre goût? comme on dit, rôti on bouilli, potage ou soupe, que voulez-vous? F.a harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rond. .Messieurs, qu’opinez-vous ? Pas le mot; personne n’ouvre la bouche. Cela dura un quart d’heure au plus, et devenait embarrassant pour d’Anlhouard, quand Maire, un jeune homme, un lieutenant que tu as pu voir, se lève et dit : S’il veut être Empereur qu’il le soit; mais, pour en dire mon avis, je ne le trouve pas bon du tout. Expliquez-vous,
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dit It; colonel; voiilez-vousV ne voulez vous pas? Je ne le veux pas, répond Maire. A la bonne heure. Nouveau silence. On recommence à s’observer les uns les autres, comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore, si je n’eusse pris la parole: Messieurs, dis-je, il me semble, sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un Lmpereur, est-ce à nous d’en délibérer? Ce raisonncmcnl parut si fort, si lumineux, si ad rem... Que veux-tu? J’entraînai l’assemblée. Jamais orateur n’eut un succès si complet. On se lève, on signe, on s’en va jouer au billard. Maire me disait: Ma foi, commandant, vous parlez comme Cicéron ; mais pourquoi voulczvous donc qu’il soit Empereur, je vous prie? Pour en finir et faire notre partie de billard. Fallait-il rester là tout le jour? Pourquoi, vous, ne le voulez-vous pas? Je ne sais, me dit-il, mais je le croyais fait pour quelque chose de mieux. Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve point tant sot. En ellèt, que signifie, dis-moi, un homme comme lui, Bonaparte,. soldat, chef d’armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu’on l’appelle Majesté? Ktre Bonaparte et se faire sire ! H aspire à descendre : mais non, il croit monter en s’égalant aux rois. 11 aime mieux un titre qu’un nom. Pauvre homme, ses idées sont au-dessous de sa fortune. Je m’en doutai quand je le vis donner sa petite sœur à Borgbèse, et croire que Borghèse lui faisait trop d’honneur. La sensation est faible. On ne sait pas encore bien ce que cela veut dire. On ne s'en souvient guère, et nous en parlons peu. Mais les Italiens, tu connais Mcndelli, l’iiôte de Demanelle (I). Questi son salti! Quesli son volil Un altéré, un caprajo di Corsica, che halza Imper alore ! Polfariddio, che cosa I Sicchèdunquc, commandante, per quel vedo un Corso ha castralo i Francesi. Demanelle, je crois, ne fera pas d’assemblée. Il envoie les signatures avec l enthousiasnip, le dévouement à la personne, etc. Voilà nos nouvelles; mandemoi celles du pays où tu es, cl comment la farce s’est jouée chez vous. A peu près de môme sans doute.
Chacun baise en tremblant la main qui nous encb.ilnc ...
Avec la permission du poète, cela est faux. On ne tremble
(1) Colonel d’un régiment d’artillerie à pied.
L’ÉTAnUSSEMliNT DE I/EMPIRE. 6S
point. On veut de l’argent et l’on no baise que la main qui paye... »
On le voit par ces e.vemples, la satisfaction du pays et la liberté ou la sincérité du vote étaient loin d’étre générales. Quoi qu’il en soit, ■avec les millions de suffrages affirmatifs, les adresses affluaient de tous les points des cent huit départements qui composaient le territoire de Tlimpire, c’est-A-dire de tous les points de ce réseau gouvernant dont Napoléon se vantait d’avoir couvert le sol de la République : magistrats, fonctionnaires de tout ordre, autorités de tout genre, c’était à qui témoignerait le plus vite et avec le plus d’emphase son enthousiasme et son dévouement. Parmi ces innombrables adresses se distinguaient celles des évéques et du clergé: nulle part la flatterie et la bassesse n’étaient poussées plus loin. Napoléon recevait ici la récompense de son Concordat : le clergé se prosternait devant lui; et, au norp de la religion chrétienne, prêchait en sa faveur l’obéissance passive.
, Je veux citer quelques échantillons de ces adresses cléricales si tristement curieuses :
V 11 appartenait A Votre .Majesté impériale, écrivait l’évêque de Turin, de faire connaître à la France ses véritables besoins: un Dieu et un monarque. Comme le Dieu des chrétiens est le seul digne d’être adoré et obéi, vous, Napoléon, êtes le seul homme digne de commander aux Français. »
L’évêque d’Aix: « Comme un autre Moïse, Napoléon a été appelé des déserts de l’Égypte. »
Et l’évêque d'Orléans: « Dieu semble avoir dit : mon cœur a fait choix d’un nouveau monarque pour gouverner mon peuple ; ma main toute-puissante secondera ses glorieux efforts; mon bras protecteur affermira son trône. J’étendrai les bornes de son empire ; il régnera un jour sur les mers, les fleuves deviendront ses tributaires, et leur cours rapide, divisé par scs ordres, portera l’abondance dans les lieux de sa domination. »
L’adresse des vicaires généraux et chanoines de Lyon contenait les lignes suivantes : « Nous glorifions en la personne de Votre Majesté la Providence elle-même, qui vous a choisi pour être le libérateur de la religion et de la patrie. Sire, c’est dans les conseils éternels que nous plaçons votre vocation A l’Empire ; c’est lA que nous reportons nos vœux pour Votre Majesté Impériale, comme pour tous les princes de votre sang, appelés, dans
la suile do 3 siiVlcf, A succéder au plus illusiro de tous les héritages. »
Voici encore quelques phrases recueillies dans diverses adresses : * Uu’il vive, qu’il commande à jamais, le nouvel Auguste, cet Empereur si grand, qui reçoit des mains do Dieu la couronne.»
— K Nouveau Mathathias, Bonaparte parut dans l’assemblée du peuple au 18 brumaire , envoyé par le Seigneur. » — « En nouveau Cyrus a paru. » — « Monarque généreux comme le jneux Onias. » — « L’Écriture nous trace, dans le règne de Josaphat, prince chéri de Dieu et des hommes, l’image du gouvernement accompli de Napoléon. » — « La soumission lui est due comme dominant sur tous; à ses ministres comme envoyés par lui pour protéger le bien et punir le mal. »
Ainsi Napoléon était proclamé l’élu de Dieu par le clergé de son Empire; mais, pour rendre la démonstration plus saisissante, il voulut se faire sacrer par le Souverain-Pontife lui-même, et afin de mieux éblouir encore les esprits, « le faire descendre un . instant du trône pontifical , suivant l’expression do M. Thiers (p. 226), afin qu’il vînt à Paris môme bénir son sceptre et sa couronne ». Ce ne fut pas sans peine que le Pape Pie VII se décida à céder au désir de l’Empereur Napoléon. C’était en effet une chose étrange qu’un Pape se transportant dans la capitale d’un Empereur pour le sacrer; aussi raillait-on Pie Vil on l’appelant le chapelain de l'Empereur des Français, et ce sarcasme lui allait au cœur. Mais le désir d’un homme tel que Napoléon, déjà le maître de la France et de l’Italie, et qui allait bientôt devenir celui de l’Europe, était un ordre auquel il était difficile de ne pas obéir. Après bien des hésitations de sa part et bien des instances de la part de Napoléon, son dévot ^Is, comme celui-ci s’ap< pelait lui-même en lui écrivant, il sa décida enfin à se rendre h Paris.
Le cérémonial du sacre souleva de graves difficultés et des scènes violentes dans le sein même de la famille impériale.
M. Thiers nous découvre ici un coin de ce triste tableau, mais on ayant soin d’adoucir les teintes trop crues ou peu favorables à son héros. Quoi qu’il en soit, laissous-le pwier : « 11 s’agissait, dit-il (p. 2à9), de fixer le rôle de la femme, des frères, des sœurs de l’Empereur dans cette cérémonie du sacre. 11 fallait d’abord savoir si Joséphine serait couronnée et sacrée comme Napoléon
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L’ÉTABt.ISSEMENT DE L’EMPIRE.
lui-mPmr. Klle le désirait’ ardemmenf, cnr c’était un nouveau lien avec son époux, une nouvelle garantie contre une répudiation future qui était le souci constant de sa vie. Napoléon hésitait entre sa tendresse pour elle et les secrets pressentiments de sa politique (c’est-à-dire son secret désir de divorcer avec elle pour contenter son ambition), lorsqu’une scène de famille faillit amener sur-le-champ la perte de l’infortunée Joséphine. Tout le monde s’agitait autour du nouveau monarque, frères, sœurs, alliés,- Chacun voulait, dans celte solennité qui semblait devoir les consacrer tous, un rôle conforme à ses prétentions actuelles et à ses espérances futures. A l’aspect de cette agitation et témoin des instances dont Napoléon était l’objet, surtout de la part d’une de ses sœurs, Joséphine troublée, dévorée de jalousie, laissa voir des soupçons outrageants pour cette sœur et pour Napoléon lulméme, soupçons conformes aux atroces calomnies des émigrés. Napoléon fut saisi tout à coup d’une violente colère, et, trouvant dans celte colère une force contre son afTeclion, il dit A Joséphine qu’il allait se séparer d’elle; que d’ailleurs 11 le faudrait plus lard, et que mieux valait se résigner sur-le-champ, avant d’avoir contracté des liens plus étroits, il appela ses deux enfants adoptifs, leur fit part de sa résolution, et les jeta par cette nouvelle dans la plus profonde douleur... B
Les choses ne tardèrent pas à se raccommoder; Napoléon. déclara à Joséphine qu’il n’aurait jamais la force de se séparer d’elle, bien que sa politique le commandât peut-être (la suite a prouvé ce que volait cette déclaration); puis, il lui promit qu’elle serait couronnée avec lui et recevrait, à ses côtés, de la main du Pape, la consécration divine.
Ptflsqu’il est ici question de Joséphine, rappelons tout de suite une anecdote qui servira à confirmer ce que j’ai dit précédemment des sentiments catholiques de l’auteur du Concordat.
La veille du jour où le sacre devait avoir lieu , Joséphine, pénétrant auprès du Pape, lui déclara qu’elle n’était mariée à Napoléon que civilement; car, à l’époque de son mariage, les cérémonies religieuses étaient interdites. Napoléon aurait fort bien pu faire cesser cet état de choses, s’il avait tenu le moins du monde pour lui-môme à ces cérémonies religieuses pour lesquelles il témoignait tant d’attachement à l’époque du Concordat; et dans ce moment môme il cherchait à sui’prendre la consécration
NAPOLÉON l".
du Pape pour lui et pour Joséphine en lui laissant ignorer que l’Église n’avait point présidé à leur union. Aussi fut-il fort irrité contre Joséphine de cette indiscrétion; mais sachant bien que le Pape serait invindhle sur ce point, et ne pouvant changer une cérémonie dont le programme était publié, « il consentit, dit M. 'Piliers, à recevoir la bénédiction nuptiale : Joséphine, vivement réprimandée par son époux, mais charmée de ce qu’elle avait obtenu, reçut la nuit môme qui précéda le couronnement le sacrement du mariage dans la chapelle des Tuileries. Ce fut le cardinal Fesch, ayant pour témoins M. de Talleyrand et le maréchal Berthier, qui, dans le plus profond secret, maria l’Empereur et l’Impératrice. Ce secret fut fidèlement gardé jusqu’au divorce. MaisTe matin on apercevait encore sur les yeux rougis de Joséphine la trace des larmes que lui avaient coûté ces agitations intérieures. »
Revenons aux frères et aux sœurs de Napoléon. Le rôle qu’il leur assigna dans la cérémonie du sacre révélait les desseins de sa politique, et à ce titre mérite d’ôtre indiqué. Laissons encore parler M. Thiers :
« Napoléon, dans sa secrète pensée de relever un jour l’Empire d’Occident, voulait des rois vassaux autour de son trône. Dans le moment, il faisait de ses deux frères, Joseph et Louis, de grands dignitaires de l’Empire; bientôt il songeait à en faire des rois, et déjà môme il préparait un trône en Lombardie pour Joseph. Son intention était qu’en devenant rois ils restassent grands dignitaires de son Empire. Ils devaient être ainsi dans l’Empire français d’Occident ce qu’étaient dans l’Empire germanique les princes de Saxe, de Brandebourg, de Bohême, de Bavière, de Hanovre, etc. Il fallait que la cérémonie du sacre répondît à un tel projet et fût l’image emblématique de la réalité qu’elle préparait. Il n’admettait pas que des évôques ou des pairs tinssent la couronne suspendue sur sa tôte, et môme que le premier des évôques l’y posât. » — On verra tout à l’heure comment il trancha cette difficulté. — « Par des raisons pareilles, continue M. Thiers, il voulut que ses deux frères, destinés à être rois vassaux du grand Empire, prissent à côté de lui une position qui signifiât clairement cette vassalité future. Il exigea donc que, lorsque vôtu du manteau impérial, il aurait à se transporter dans le sein de la, basilique, du trône à l’autel, del’autelau trône, ses frères soutinssent lespans
l’établissement de l’empibE. 69
de sonmanteau. Il l’exigea non-seulement pourlui, mais pourritn-, pératrice. C’étaient les princesses ses sœurs qui devaient remplir auprès de Joséphine l’oflice que ses frères devaient remplir auprès de lui, c’est-à-dire soùunir le manteau, » — L’expression employée ici par M. Thiers csl un euphémisme qui fut alors imaginé pour ménager les unrours-propres que choquait l’expression vulgaire : Porter la queue. — Pour compléter le récit.de cet historien, il faudrait lire, dans les Mémoires de Miot, la scène violente qui éclata à ce sujet entre Napoléon et son frère Joseph (et ce n’était pas la première«de ce genre), et l’explication qui eut lieu entre eux quelques Jours après : déclarant à son frère qu’il ne lui permettrait pas de continuer à faire de l’opposition à son système do gouvernement. Napoléon lui donna le choix entre une retraite absolue ou un esclavage magniliquement récompensé. Je n'ai pas besoin de dire quel fut le parti qu’adopta Joseph.
Heslail la difficulté dont il vient d’ètre question. « Le Pape tenait à conserver le droit de scs prédécesseurs de poser la couronne sur le front de l’Empereur. Napoléon ordonna de ne pas insister, et dit qu’il se chargeait de tout arranger sur les lieux mêmes (1). »
En effet, lorsque se fit la cérémonie (le dimanche 2 décembre 180à), au moment où le Pape, ayant pris sur l’autel la couronne en forme de tiare, modelée sur celle de Charlemagne, s’apprêtait à la placer sur la tète de Napoléon, celui-ci, observant ses mouvements, la saisit avec décision et la plaça lui-mème sur sa tète.
La cérémonie du couronnement achevée, l’Empereur se dirigea vers le grand trône placé au fond do l’église, y monta suivi de ses frères qui soutenaient les pans du mantcan impérial, cl là, l’archicliancelicr Cambacérès lui ayant apporté le texte du serment, cl un évêque lui présentant rÉvangile, « prêta, suivant l’expression de M. ïliicrs (p. 2ü7), sur le livre des chrétiens, ce serment qui contenait les grands principes de la Uévolution française ».
.Mais si la formule du serment impérial contenait les grands principes de la Hévolution française, la libcrlê iles cultes, l’égalité des droits, la liberté politique èt civile, que l’Empereur jurait de respecter et de faire respecter, il faut convenir que l’Empire, comme le (ionsulat avant lui, les appliquait singulièrement, et
(1) Tliicrs, t. V, p. 2Gt.
que la remarque de M. Tlners n’élant pas une l'pigramme, manque tout à fait d’à-propos. 11 est vrai que M. Thiers no se montre pas difflcile quand il s’agit de la Révolution ; « Ce n’était pas, dit-il ici môme, un des moindres triomphes de nôtre Révolution que de voir ce soldat sorti do son propre sein sacré par le Pape qui avait quitté tout exprès la capitale du monde chrétien. C’est à ce titre surtout que do pareilles pompes sont dignes d’attirer l’attention de l’histoire. » Pour moi, j’avoue qu’il m’est impossible do voirie triomphe de la Révolution dans le renversement de ses principes les plus sacrés, dans la ruine de ses conquêtes les plus précieuses, dans le rétablissement des institutions et des formes les plus contraires à son esprit, et que ce n’est pas à ce titre que la cérémonie du sacre me paraît digne d’attirer l’attention de l’hisloire. Mais, ajoute M. Thiers, « si la modération des désirs venant s’asseoir sur ce trône avec le génie, avait ménagé à la Franco une liberté suffisante, et borné à propos le cours d’entreprises héroïques... » J’arrôto ici l’bistorien et je lui dis : Quoi 1 vous louez cet homme d’avoir foulé aux pieds les lois constitutionnelles pour s’emparer do la souveraineté, votis vantez la Coustitution consulaire et la Constitution impériale qui lui livrent tous les pouvoirs, et font de lui le maître absolu de trente millions do sujets ; et vous voulez que cet usurpateur modère ses désirs, vous voulez que ce despote ménage au pays qu’il gouverne au gré de ses caprices une liberté suffisante, vous voulez que ce capitaine tout-puissant borne le cours de ses entreprises que vous appelez héroïques ; quelle logique étrange et, de la part d’un historien, quel singulier oubli de toutes les leçons de l’histoire l
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Lorsque, trois mois après s’ètrc fait proclamer Empereur par «on Sénat, Napoléon distribua solennellement dans l’église des Invalides (14 juillet 1804) les croix de cette Légion f/’4o«near qu’il avait instituée sous le Consulat pour préparer l'Empire, mais qui n’était pas encore inaugurée, le sénateur Lacépède, grand chancelier de la Légion, cherchant des inspirations pour son éloquence dans l’anniversaire de la prise de la Baslille, anniversaire qui avait été choisi tout exprès pour celle cérémonie, s’écria: # Aujourd’hui tout ce que le peupleavoulu le 14 juillet 1789 existe parsa volonté. 11 a voulu l’égalité, elle est défendue par un gouvernemeul dont elle est la balte. U a voulu que la propriété fût sacrée, elle est rendue inviolable par toutes nos instilutions. Répétas ces mois qui ont été déjà proférés dans celle eflceiule et qu'ils releutisseut jusqu’aux extrémités de l’Empire ; Tout ce qu’a établi le 4 juillet est inébranlable, rien de ce qu’il a détruit ne peut reparaüre. » J aime à croire que le naturaliste laicépède s’est montré plus exact et plus véridique dans ses descriptions de la nature que ue l'est ici le sénateur Lacépède en parlant des phénouiènes de lap^jlilique. Prenez tout juste le contre-pied de ses assertions, et v.ous aurez tout juste la vérité sur l’Empire.
Pour parler d’abord de l’égalilé que le sénateur Lacépéde déclarait être la base .du uonveau gouvernomeul, ce mot ne sonnait-il pas singulièrement aux oreilles le jour où Napoléon, apW's avoir relevé à son profit et au profil de sa famille le Irùne qu’avaient balayé les orages de la Révolution, et s’élrc
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compose ce qu’il appelait une nombreuse maison d’honneur, inaugurait un nouvel ordre de chevalerie où l’opinion publique, sous le Consulat, n’avait pas manqué de voir un premier retour ati système d’inégaiité détruit par la Révolution, et peur lequel elle avait montré la plus vive répugnance?
Mais Napoléon ne devait pas se borner ces titres de cour el à ces décorations, où Lacépède et ses pareils voyaient la consécration du principe de l’égalité, sans doute parce que l’Cmpcreur pouvait les distribuer à sou gré; il fallut qu’il rétablît en outre la noblesse, non pas une noblesse purement nominale, mais une noblesse réelle, territoriale, la noblesse féodale en un mot.
Uès l’année 1806, pendant qu'il distribuait, au dehors, des royaumes ou des principautés héréditaires à ses frères ou à ses favoris, dont il voulait se foire comme autant de. grands vassaux, il rétablissait au dedans ce que l’on appelait dans l’ancien ré-gime les substitutions et les majorais, que son propre Code avait interdits. «Lorsque Sa Majesté le jugera convenable, déclarait un scnatus-consulte du li août 1806, soit pour récompenser de grands services, soit pour exciter une utile émulation, soit pour concourir à l’éclat du trône, elle pourra autoriser un chef de famille à substituer ses biens libres pour former la dotation d’un titre héréditaire, c’est-à-dire à constituer un majorai.» Deux ans après (mars 1808), l’Empereur organisait la hiérarchie des litres en la faisant concorder avec celle des dignités : titre de prince ou d’oltesic sérénissime, résbrvé, en dehors des membres de la famille impériale, aux grands dignitaires dfe l’Empire; titre de comte, que devaient prendre les ministres, les sénateurs, les conseillers d’État à vie, les présidents du Corps législatif, les archevêques; titre de ôaron, qui revenait aux présidents des collèges électoraux, aux premiers présidents, aux procureurs généraux, aux évêques et aux maires des trente-sept bonnes vil les de France ayant droit d’assister au couronnement; litre de chevalier enfin, que devaient porter les légionnaires ; et il établissait que tous ces titres, sauf celui de prince, qui, en passant du père au fils, devait se transformer en celui de duc, pourraient être transmis par le titulaire à son fils aîné, à lacondition de faire preuve d’un certain revenu dont le tiers devait demeurer attaché au titre conféré à la descendance. Ainsi étaient rétablis la hiérarchie aristocratique détruite par la Révolution et le régime des sub-
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slilulions ou des majorais qu’elle avail, aboli, et que le Code ci\il, qui s’appelle maintenant le Code Napoléon, avail lui-niènie interdit. Ainsi disparaissait l’égalité civile elle-même, ce dernier débris delà Révolution.
Le Sénat, à qui la Constitution impériale attribuait le soin de surveiller et de dénoncer tout acte tendant au rétablissement du régime féodal, n’eut garde de résister ;l une restauration de lu noblesse qui faisait comtes d’un seul coup tous ses membres, et qui leur attribuait à tous de si précieux privilèges. D’ailleurs l’archi-chancelier Cambacérès ne l’avait-il pas complètement rassuré en lui déclarant qu’un des principaux motifs de la création des titres impériaux était d’extirper les dernières racines d’un arbre que le temps avait renversé (l’arbre de la féodalité), et de confirmer ainsi le principe de l’égalité ?
Napoléon, pour justifier cette restauration des titres nobiliaires, disait à Sainte-Hélène (1) que «ce serait un acte de démence de prétendre rég^érer un peuple en un instant et en poste»; que «pour un Brame qui sacrifierait tout au public, il en est des milliers et des millions qui ne connaissent que leurs intérêts, leurs jouissances, leur vanité », et que le «génie de l’ouvrier doit être de savoir employer les matériaux qu’il a sous la main ; et voilà, concluait-il, un des secrets de la reprise de toutes les formes monarchiques, du retour des titres, des croix, des cordons. » Mais quelle singulière façon de travailler à la régénération d’un peuple que de commencer par développer en lui la corruption, et quelle marque de génie que de s’appuyer uniquement, pour gouverner les hommes, sur les mobiles les plus grossiers et les plus vulgaires, comme s’il n’y avait pas toujours en eux des ressorts plus délicats et plus nobles que le vrai génie doit savoir mettre en jeu !
Mais Napoléon se souciait bien en vérité de régénérer la nation qu’il gouvernait : il ne se souciait que de la gouverner 'en maître absolu, cl c’est pourquoi il la supposait si corrompue et travaillait à la corrompre encore davantage. 11 disait lui-même (2), en parlant de l’ardeur avec liRquellc étaient recherchés les nombreux emplois de.cour qu’il avait institués: « Ils mettaient chaque jour
(t) M'hnorial, 18 jnillcl 181 G.
(2) Mémorial, 3 mars 1816.
JULES BARM, 5
lu
(ceux qui en étaient revêtus) sous les yeux du maitre, d'un maître tout-puissant, source des honneurs et des grâces, et qui avait dit tout haut qu’il ne voulait pas qu'un officier de sa maison s'adressât à d’autres qu’à lui.» Napoléon convenait cependant à certains moments (1) qu’il avait eu tort d’instituer une nouvelle noblesse, «parce que cela afl'oiblit ce système d’égalité qui plaisait à toute la nation».
Lorsque Bonaparte avait entrepris de dépouiller le pays de toutes ses libertés, il avait cherché en quelque sorte à le consoler de la servitude où il le plongeait en lui laissant au moins l’égalité. ün vient de voir ce que l’égalité devint à son tour sous le régime impérial. Lorsqu’il établit ce régime, pour faire accepter plus aisément la restauration des formes monarchiques et consoler maintenant la nation de la ruine de l’égalité, il Toulut que la Constitution impériale eût l’air d’offrir aux citoyens certaines garanties de /iàcrfé : de là l’institution de commissions sénatoriales de la liùerté individuelle eyfe la liberté de la presse ; et le rapporteur de cette constitutionTOvant le Sénat, l.acépède, après avoir énuméré les bienfaits de la nouvell» constitution, s’écriait dans son enthousiasme : «En présence de tant de bienfaits, la liberté sainte, devant laquelle sont tombéslesremparts de la Bastille (il aimait à invoquer ce souvenir) déposera donc ses craintes. » La suite n’est pas moins jolie, et mérite bien aussi d’étre citée ; « I. homme d’Etat sera satisfait, et les ombres illustres du sage L’Hospital, du grand Montesquieu, du vertueux Malésherbes, seront consolées de n’avoir pu que proposer l’heureuse institution que consacre le sénatus-consulfe.» Mais, mal-, gré les prétendues garanties instituées par la Constitution impériale, malgré les assurances du sénateur Lacépède cl cet ingénieux appel aux ombres de L’Ilospital, de Montesquieu et de Malesherbes, la liberté, je ne veux pas parler àe\aliberlé politique (ilesl trop clair que l'Empire n’était pas destiné à la faire renaître) mais la liberté individuelle elle-même, ot à plus forte raison la liberté de la presse, devaient rester pendant la période impériale ce qu’elles avaient été pendant la période consulaire. C’est ce que j’ai affirmé d'avance; mais c’est ce que je voudrais montrer maintenant par l’iiistoire mémo de l’Empire. On va retrou-
(1) O'Meara, Napoléon dans l'exil.
r.E RÉGIME IMPÉRIAL EN FRANCE.
ver ici comme une seconde édiUon de l'iiisloire du Oonsillat.
Voyons d’abord comment fut organisée la justice sous riimpirc et quelle garantie elle offrait aux citoyens.
tTn atlrihuanl au l'remior Consul la nomination des juges, la Constitution de l’an VllI les déclarait, nue fois nommes, inamovibles ; mais cette garantie de rinamovibiiitc, tout insigniliante qu’elle fût, parut excessive à rErnpereur : il lit décider par un scnatus-consulle (1807) qu’à l’avenir les pouvoirs des magistrats ne deviendraient irrévocables qu’après cinq ans d'exercice, pendant lesquels l’Cmpereur resterait maître déjuger s’ils méritaient ou non d’ôtre maintenus, et que, pour le présent, il pourrait^ sur l’avis d’une commission de six sénateurs, révoquer ceux qui lui seraient signalés comme indignes. .Ainsi furent écartés db la magistrature, par un décret de l’ empereur, les hommes capables ou seulement suspects de quelque indépendance de caractère, comme Lecôurbé, qui, dans l’affaire Moreau, avait voté suivant sa conscience ai^ieu d’obéir à la volonté du maître. — Comme cette affaire fournit un exemple éclatant de la pression que l’Empereur exerçait au besoin sur les juges (et je ne parle pas ici de ces commissions militaires nommées tout exprès pour exécuter ses ordres, comme celle qui condutnnu le duc d’Kngbien, mais des tribunaux ordinaires), il est lx)u d’en dire ici quelques mots.
Napoléon désirait que Moreau, accusé d’avoir conspiré contre lui avec Georges et Pichegru, fût condamne à mort, afin de se procurer la satisfaction de faire gràcç de la vie à un rival, qu’il ne voulait pas seulement abattre, mais humilier. Au lieu d’une sentence capitale, qu’il asait d’abord espérée, c’était un verdict d’acquittement qui allait être rendu ; il fit alors peser sur les juges de manière à empêcher ce résultat. Déjà sept voix contre cinq s’étaient prononcées en faveur de l’acquittement ; violant un principe sacré, le président et ceux des juges qui avaient été d’avis dccondamnerà mort .Moreau, revinrentà la charge non pour ramener leurs collègues à une sentence de mort, ce qu'ils savaient être impossible, mais pour les détourner d’un acquittement odieux à l’Empereur; et, faisant valoir certains arguments auxquels des magistraîsimpériaux ne résistent guère, ils obtinrent une espèce de transaction en vertu de laquelle, à la majorité de huit voix contré trois, restées lldèlîîs à leur vole d’acquittemeni,
Moreau, déclaré coupable, mais excusable, fui condamné à deux ans de prison. Ce nouveau jngcmenl était relTct de la pression exercée sur le Iribiinal par l’Iiimpereur. Pendant la délibéralion dont je viens de parler, au témoignage de l’un des juges, I.ecüurbe, qui en a publié en I8IZ1 un procès-verbal très détaillé, les partisans de la condamnation étaient allés conférer dans le cabinet du président avec les agents supérieurs des polices civile et militaire, Réal elle général Savary : « Ils étaient, dit Lecourbe, porteurs de leurs volontés et de leurs menaces, et l’on peut dire qu’ils se sont bien acquittés de leur commission. » Je continue.
Il ne suffisait pas à Napoléon d’avoir les juges dans sa main, si le jury lui échappait. 11 n’aimait pas en général cette tutélaire institution du jury, ce qui se comprend aisément. Aussi ne manqua-t-il jamais de l’attaquer dans les discussions auxquelles donna lieu, au sein du Conseil d’Élat, le Code d’instruction criminelle. « C’était, disait-il, une vieille institution qui avait pu avoir sa raison d’èlre à une époque où les vaincus avaient besoin d'une garantie contre les vainqueurs, mais qui ne signifiait plus rien dans un temps où régnait l’égalité et où chacun était sûr d’être jugé par ses pairs. Toute la question était de choisir les plus éclairés parmi ei^x, et les plus éclairés devaient être les juges choisis par le pouvoir. » Cependant, n'osant encore supprimer tout à fait le jury, ou plutôt trouvant plus avanlngeux d'en conserver au moins l’apparence, il consentit à lui faire grâce, mais condition : 1“ que le jury serait bien composé ; 2“ que le jury d’accusation serait supprimé; 3“ qu’on n’admettrait, ù. titre de défenseurs, que des hommes étrangers au barreau ; /i® que la condamnation aurait lieu à la simple majorité; 5® qu’il y aurait des tribunaux d’exception. Toutes ces conditions, sauf celle qui était relative aux avocats et qui était trop absurde et trop impraticable, passèrent en lois dans le Code d’inslrucüou criminelle, qui porta ainsi, beaucoup plus encore que le Gode civil, la griffe du despote sous l’empire duquel il fut rédigé.
Quelque bien composé que fût le jury, il ne se conformait pas toujours aux désirs de Napoléon, et, dans ce cas, scs décisions n’étaient pas toujours respectées pur l’Empereur. Vers la fin de l’Empire, en avril 1813, plusieurs citoyens d’.Anvers, notamment des membres du corps municipal, traduits devant le jury de celte ville comme coupables du crime de contrebande, avaient clé ac-
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quillés. L’Empereur lit décider par son Sénat que cet arrêt d’ac- • quittement serait non avenu, que les acquittés seraient jugés de nouveau sans l’intervention du jury, et, chose plus monstrueuse encore, que les jurés par qui ils avaient été absous seraient jugés avec eux (1).
C’est parce qu’il se déüait toujours du jury, quelques précautions qu’on pût prendre pour le bien composer, et afin de rendre, dans certains cas, la condamnation plus sûre, qu’il avait voulu avoir en outre des tribunaux d'exception.
Bonaparte avait établi ces sortes de tribunaux sous le Consulat, malgré l’opposition de tout ce qu’il y avait encone cette époque d’hommes libéraux dans le Tribunal; il les fit confirmer, dès le début de l’Empire, par une. loi (29 pluviôse an XIII) qui leur attribua la connaissance de la plupart des crimes et des délits politiques; et enfin ils furent maintenus par le Code d'instruction criminelle décrété en 1810. Ce code attribuait aux Cours spéciales, dont les sessions s’ouvraient après la clôture des assises, et dont les arrêts n’étaient pas susceptibles de recours en cassation, le jugement des crimes de rébellion armée et en général de tous les crimes, quels qu’ils fussent, quand les individus accusés de les avoir commis étaient des vagabonds, des gens sans aveu, ou des personnes déjà condamnées à des peines afflictives ou infamantes.
Cela ne suffit pas encore à l’Empereur, A peine son Code d’instruction criminelle était-il promulgué, qu’il fit préparer par son Conseil d’Élat un décret concernant les prisons d'État, oû devaient être enfermés les individus qu’on no pouvait, disait-on. ni mettre en jugement, ni mettre en liberté, sans exposer la sûreté de l’État. Ce décret fut rendu en 1810. En conséquence huit prisons d’État, huit nouvelles Bastilles, suivant l’expressicn par laquelle se traduisit alors le sefitiment pul)1ic( vinrent retiplacer celle que le peuple de Paris avait démolie quelques anrées auparavant. Napoléon, voulant justifier à Sainte-llélèn* (2). cet odieux décret, rappelait qu’aucun individu ne pouvot être arrêté qu’en vertu d’une décision rendue en Conseil privé sur le
(1) Duvfirgier de Hmiranne, Hhloirc du gouvernencnl parlementaire, t. I, p. 592.
(2) Memorial, 20 juillet 1810.
NAPOI-ÉOiN 1".
rapport du grand juge ou du ministre do la police, cl que la détenlion, ainsi aulorisée, ne pouvait se prolonger plus d’une année sans avoir été autorisée de nouveau et de la même manière. Mais quelle garantie que la décision arbitraire du Conseil privé de rCmpercur^ c’esl-é-dire de l’Empereur lui-méme ! C’est là pourtant ce qu’il appelait enlever les emprisonnements à l’arbi~ traire; et il osait dire à ce propos que les Français, à son époque, avaient été les citoyens les plus libres de l’Europe, et que tous les pays qu’on a depuis séparés do la France ont regretté les lois avec lesquelles il les avait gouvernés. Il faisait remarquer que, lors de sa cliute, les prisons d’Étal ne renfermaient guère plus de deux cent cinquante individus. C’était peu pour lui, mais c’était déjà beaucoup trop, et incomparablement plus que n’en renfermaient les prisons d’État de l'ancien régime, lorsque, dans sa juste indignation, le peuple de Paris démolit la Bastille.
A ces arrestations et à ces emprisonnements arbitraires, il faut joindre l’exil non moins arbitrairement prononcé par l’Empereur et sa police contre certaines personnes qui lui déplaisaient, mémo contre des femmes, comme M“"> Uécamier, de Clievreuse, « morte, dit .M""’ de Staël (1), du serrement de cœur que son exil lui causa, et qui ne put obtenir de Napoléon, lorsqu’elle était mourante, la permission do retourner une dernière fois à Paris pour consulter son médecin et revoir ses amis « ; ou M™' do Staël elle- même, la plus illustre victime, entre les femmes, de la tyrannie de Napoléon (2).
Quand la liberté individuelle était si peu respectée, la liberté de la presse ne pouvait l’être davantage. H y avait incompatibilité absot.ue entre celle liberté et le régime établi en France par Bonaparte. Aussi avait-elle cessé d’exister depuis le 18 brumaire; il ne sagissail plus, sous l’Empire, que de continuer et de régulariseri’état de choses existant sous le Consulat. Vous vous rappelez qi’à cette époque le nombre des journaux avait été. fixé, et que b gouvernement s’était réservé le droit de supprimer, quand bor lui semblerait, ceux qu’il laissait subsister. 11 fallait que l’Empei'ur, comme le Premier Consul, fut le maître absolu
(1) ConsidértilHis sur la Révolution /ironpaise, IV' partie, chap. vin.
(2) Voy.. dans r.on livre les Martyrs de la libre pensée (X® leçon) , le récit des pcrsécuticss dont M“‘® de Staël fut l’objot.
des journaux. Aussi le voit-on, lorsqu’ils lui déplaisent, c’est-ù* dire lorsqu’il ne les trouve pas assez zélés, les gourmander ou en changer la direction et en disposer comme de sa propriété. « Les journaux, écrivait-il de Milan d son ministre Fouché (!“' juin 1805), sont une partie importante. On ne peut pas dire aujourd’hui qu’ils sont malveillants, mais ils sont trop bétes ; ils écrivent sans but, et les principaux ne montrent aucun zélé pour le gouvernement. D’ailleurs, Journal des Débats, Lois du pouvoir exécutif. Actes du gouvernement, sont des litres qui rappellent trop la Révolution. La Gazette Je France est le véritable litre. ') Le Journal des Débats se vit bientôt contraint de changer son titre contre celui de Journal de l'Empire. Ce journal avait été fort utile à Bonaparte sous le Consulat, en attaquant les doctrines et les hommes de la Révolution; mais il ne le satisfaisait plus aussi complètement : l’Fmpereur le plaça, avec un nouveau titre, sous la direction d’un de scs correspondants secrets, Fiévée, puis sous celle d'un écrivain encore plus docile, Étienne; et enfin, quoique les anciens propriétaires de cette feuille fussent désormais étrangers à la direction et à la rédaction du journal, et qu’il ne s’y imprimât pas une seule ligne qui n’eût reçu d’avance l’approbation de l’autorité, comme il ne les trouvait pas suffisamment attachés à son système, il les dépouilla, de leur propriété pour la transmettre à des hommes plus dévoués, en exigeant de ceux-ci do verser le quart des produits dans lu caisse du ministre de la police. Une mesure du môme genre fut prise à l’égard de cinq autres journaux, dont il réunit la propriété à celle du Journal de Paris.
Les livres n’avaient guère un rtieilleur sort. D’après un décret du 8 février 1810, qui ne faisait que régulariser leur triste condition, le gouvernement avait le droit d’exercer la censure sur tous les livres et d’en interdire l’impression. Les auteurs ou les imprimeurs avaient bien la faculté de soumettre d’avance à la censure les ouvrages qu’ils voulaient imprimer; mais, même après l’approbation des censeurs, le gouvernement conservait le droit d’empêcher la vente et la circulation. Enfin les imprimeurs et les libraires, qui devaient être brevetés et assermentés, pouvaient être privés de leur brevet dans le cas où ils auraient imprimé un écrit contraire aux devoirs des sujets envers le Souverain et la sûreté de l’État. Tel était le régime auquel Napoléon sou-
mcllait la presse, c’est-à-dire l’exprosêioii publique de la pensée (1),
Quel pouvait être l’état de la littérature et de la philosophie sous un pareil régime? « Dés qu’il n’y a pas de liberté de presse, dit fort bien M“® de Staél (2), et que la censure de la police ne s’en lient pas à réprimer, mais dicte à tout un peuple les opinions qu’il doit avoir sur la politique, sur la religion, sur les mœurs, sur les livres, sur les individus, dans quel état doit tomber une nation qui n’a d’autre nourriture pour ses pensées que celle 'que permet ou prépare l’autorité despotique?» Aussi la littérature française tomba-t-elle à cette époque dans la plus profonde décadence! Heureusement, elle a bien su se relever depuis et reprendre, avec le retour de la liberté, le plus brillant essor.
Napoléon, qui avait si complètement asservi les hommes de son temps, ne pouvait négliger le soin de façonner les nouvelles générations au régime qu’il voulait perpétuer. De là ces maisons
(1) Je ne parle pas du théâtre. Napoléon rapporte hii-mèntie (Mémorial, 25-27 février 1816) qu’il avait pris la détermination de ne laisser jouer aucune tragédie nouvelle sur le théâtre public avant qu’elle n’eât été mise à l'épreuve sur le théâtre de la Cour, et que la représentation de la pièce de Raynouard, Les États de Blois, qu’il avait cru pouvoir autoriser après une simple lecture, l’avait affermi dans cette résolution. Les raisons par lesquelles il motivait l’interdiction de cette, pièce sont curieuses à noter. Il racontait à Sainte-Hélène que le soir môme de la première représentation, il avait dit à l’archi-trésorier Lebrun : « J’avais cru d’abord qu’elle pouvait passer; ce n'est que ce soir que j’en ai vu les inconvénients. Les éloges prodigués aux Bourbons sont les moindres. Les diatribes contre les révolutionnaires sont bien pires (quel touchant intérêt pour les révolutionnaires I). M. Raynouard a été faire du chef des Seize le capucin Chabot de la Convention. Il y a dans sa pièce pour tous les partis, pour toutes les passions. Si je la laissais donner dans Paris, on pourrait venir m’apprendre que cinquante personnes se sont égorgées dans le parterre. De plus, l’auteur a fait de Henri IV un vrai Philinte, et du duc de Guise un Figaro , ce qui est très -choquant en histoire. Le duc de Guise était un des plus grands personnages de son temps, avec des qualités et des talents supérieurs, et auquel il ne manqua que d'oser pour commencer dès lors la quatrième dynastie ; de plus, c’est un parent de l’ Impératrice, un prince de la maison d’Autriche, avec qui nous sommes en .amitié, dont l’ambassadeur était, présent ce soir à la représentation. L’auteur .a plus d’une fois étrangement méconnu toutes les convenances. » Rap|ielons aussi cette déclaration de Napoléon au sujet de Tartufe (Mémorial , 1!) août 1816) : « Je n’hésite pas à dire que si la pièce eût été faite de mon temps, je n’en aurais pas permis la représentation. »
(2) Considérations sur la Révolution françahe, IV' partie, ch. xvi.
LE r.ÉGIMlî IMPÉniAL EN FRANCE. Si
d’éducaUon, ces internais, c’est-à-dire ces casernes d’enfants,qu’il avait établies en 18012, ù l’époque du Consulat, sous le nom de Lycées, à la place des écoles d’externes, décrétées par la Convention et instituées sous le Dii’ectoire, de ces écoles cenlrales qui pouvaient laisser à désirer, mais où respirait le large esprit de la Révolution (1), et qu’un régime libéral aurait améliorées au lieu de les détruire. De là, enfin, celte Université impériale qu’il constitua en^l806. On a célébré l’Université impériale comme « la création la plus belle peut-être do son règne » (Thiers, t. VI, p. 516); et il faut convenir que, quand on admire ce règne, on doit admirer cette création, car elle en reflète fidèlement l’esprit; mais il faut convenir aussi que, telle qu’elle était (et elle ne pouvait être autrement), elle doit répugner à tout esprit vraiment libéral.
Qu’est-ce en effet que l’Université impérale, sinon la centralisation et le despotisme appliqués à l’instruction publique, comme la loi du 28 pluviOse an XII, qui avait constitué la nouvelle organisation administrative, était la centralisation et le despotisme appliqués à l’administration, comme le Concordat était la centralisation et le despotisme appliqués à la religion ? C’est toujours la môme pensée qui se réalise partout. « L’enseignement public, disait l’article 1'^ du décret impérial qui organisait l’Université, l’enseignement public, dans tout l’Empire, est confié exclusivement à l’Université » ; et l’article suivant portait que « aucune école, aucun établissement quelconque d’instruction ne pourrait être formé hors de l’Université impériale sans l’autorisation de son chef». Ainsi ce décret impérial centralisait tout l’enseignement public dans l’Université, et n’admettait en dehors aucune école que sous l’autorisation du chef môme de'l’Université, c’est-à-dire qu’il excluait absolument toute liberté d’enseignement.
Veut-on maintenant avoir une idée de l’esprit qui présidait à . l’enseignement dans les écoles de l’Université, qu’on lise l’article 38 du titre V.
« Toutes les écoles de l’Université impériale prendront pour base de leur enseignement :
» 1“ I,cs préceptes de la religion catholique ;
(1) Sur cet esprit, voyez le livre si solide et si fin de M. E. Despois;
Le Vandalisme révolutionnaire.
NAlOf.ÉPN 1*^
» 2" l,n lulélité à rKinporeiir, il la monarchie impériale, dépositaire du bonheur du peuple, et ,l la dynastie napoléonienne, conservatrice de l’unité de la France et de toutes les idées libéraies proclamées par les Constitutions;
» 3” L’obéissance aux statuts du corps enseignant qui ont pour objet runiformité de l’enseignement, etc. »
Cette uniformité et l’obéissance prescrite étaient telles, que le grand-maître de l’Cniversité put s’écrier un jour en tirant sa montre : « Voici que l’on commence à dicter un thème latin dans tous les lycées de l’Empire ! »
Les professeurs eux-mémes étaient assujettis à une discipline, et, dans le cas d’infraction à leurs obligations, soumis à des peines empruntées au régime militaire : ainsi la première peine de disc.ipline portée par l’article Zj7 du litre VI était : les urrêts-
Les lycées étaient des établissements d’instruction secondaire destinés aux enfants de la bourgeoisie, qu’il importait avant tout de façonner au nouveau régime; et, pour les y attirer, Napoléon avait imaginé de créer 6ZiOO bourses gratuites dont l’Étal devait faire les frais et qui représentaient une dépense totale de cinq à six millions par an ; mais que lit-il pour l'instruction primaire, non-seulement en 1802, à l’époque où il fonda les lycées et ces 6/iOO bourses, mais pendant toute la durée de l’Empire? Pendant toute la durée du régime impérial, l’instruction primaire no figura dans les comptes du budget de l’État que pour la somme do Zi250 francs qui furent accordés par intervalle au noviciat des frères delà Doctrine chrétienne (l). é250 francs 1 voilà tout ce que Napoléon a dépensé pour l’instruction primaire pendant toute la durée de son règne, tandis jju’il dévorait des milliards pour former et entretenir les armées qu’il jetait sur l’Europe. Et pourtant il se vantait à Sainte-Hélène d’avoir encouragé l’instruction publique parmi les classes les plus pauvres (2). On dira quel instruction primaire était alors à la charge des départements et des communes; mais si aujourd’hui, après la loi de 1833, qui a institué une école primaire dans chaque commune, et dans un grand nombre de départements des écoles normales primaires
(1) J’emprunle ce chiffre à l’ouvrage de M. Jules Simon, l Ouvrière , p, 394.
(2) O’Meara, Napoléon dans l'exil.
pour former desinslituteurs, et après la loi sur le Iravail des enfants dans les manufactures qui a rendu obligatoire l’assiduité à l’école, si, dis-je, aujourd’hui en France près du tiers des jeunes soldats ne savent pas /ire (1), quel devait être à cet égard l’état des choses sous l’Empire V Cela est effrayant à penser. Mais il convenait à Napoléon, comme à tout despote, de laisser le peuple croupir dans l’ignorance afin de le retenir plus aisément dans la servitude. Aussi, tandis que l’Assemblée constituante et la Convention nationale avaient voulu rendre l’instruction primaire gratuite et obligatoire et établir des écoles laïques jusque dans les moindres villages, et avaient au moins poursuivi cette grande pensée que les difficultés des temps ne leur avaient pas permis de réaliser. Napoléon livrait l’instruction primaire à l’incurie des communes ou au zèle des frères ignqrantins.
Mais si l’on n’apprenait pas à lire au peuple, on lui enseignait au moins le catéchisme. Quel catéchisme? Voici un fragment de celui qui était en usage dans toutes les églises de l’Empire français en 1811 (2) ;
« Suite du 4® commandement (Tes père et mère honore: ras, etc.).
» Demande. — Quels sont les devoirs des chrétiens à l’égard des princes qui les gouvernent, et quels sont en particulier nos devoirs envers Napoléon notre Empereur?
» Réponse, r- Les chrétiens doivent aux princes qui les gou- • vernent, et nous devons en particulier à Napoléon I®', notre Empereur, l’amour, le respect, l’obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de son Empire et de son trône ; nous lui devons encore des prières ferventes pour son salut et pour la prospérité spirituelle et teniporelle de l’État.
» Demande. ^ Pourquoi sommes-nous tenus de (sic) tous ces devoirs envers notre Empereur ?
» Réponse. — (l’est premièrement parce que Dieu qui crée les empires et les distribue selon sa volonté, en comblant notre Em.
(1) « D’après le dernier compte rendu sur le recrutement (classe de 1857), 90 373 jeunes gens, sur 29A 761 inscrits, étaient complètement illettrés, h (Jutes Simon, t’Oui’rière.p. 397.)
(2) Catéchisme à l’usage de toutes les églises de l’Empire français (p. 55 et 56), Paris, Marne frères, 1811.
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NAPOI-ÉON 1".
percur de dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, l’a établi notre souverain, l’a rendu le ministre de sa puissance et son image sur la terre. Honorer et servir notre Empereur est donc honorer et servir Dieu même. Secondement, parce que Notre- Seigneur Jésus-Christ, tant par sa doctrine que par ses exemples, nous a enseigné lui-même ce que nous devons à notre souverain : il est né en obéissant à l’édit de César-Auguste; il a payé l’impôt prescrit, et de même qu’il a ordonné de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, il a aussi ordonné de rendre à César ce qui appartient à César.
» Demande. — N’y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement nous attacher à Napoléon I", notre Empereur ?
» Réponse. — Oui : car il est celui que Dieu a suscité dans les circonstances difficiles pour rétablir le culte public de la religion sainte de nos pères et pour en être le protecteur. H a ramené et conservé l’ordre public par sa sagesse profonde et active ; il défend l'État de son bras puissant; il est devenu l’oint du Seigneur par la consécration qu’il a reçue du souverain Pontife, chef de l’Église universelle.
» Demande. — Que doit-on penser de ceux qui manqueraient A leur devoir envers notre Empereur ?
» Réponse. — Selon l’apôtre saint Paul, ils résisteraient à l’ordre établi de Dieu même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle (!).»•
Le catéchisme que je viens de citer présentait Napoléon comme . le ministre de la puissance de Dieu et comme son image sur la terre (2) ; mais cela ne suffisait pas à son ambition : il aurait voulu pouvoir se faire passer lui-même pour Dieu, et il regrettait d’être venu au monde trop lard pour cela. « Je suis venu trop tard,
(1) « Fallail-il croire, dit à ce propos, M”® de Staël (Considérations sur la Réoolution française, IV' partie, ch. vi), que Bonaparte disposerait de l’enfer dans l’autre monde parce qu’il en donnait l’idée dans celui-ci ? »
(2) Il est piquant de rapprocher de ce catéchisme, où les prêtres français donnaient Napoléon pour l'image de Dieu sur la terre, celui où les prêtres espagnols faisaient de lui une incarnation du diable : « Dis-moi, mon enfant, qui es-lu ? — Espagnol, par la grâce de Dieu. — Quel est l’ennemi de notre félicité? — L’Empereur des Français. — Combien a-t-il de natures? — Deux : la nature humaine et la diabolique, etc. » (Mignet, Histoire de la Révolution française, t. 11, p. ‘336.)
disait-il le lendeniaia de son sacre à son ministre de la marine, Decrès, il n’y a plus rien de grand à faire » ; et comme Décrûs se récriait : « Oui, répondit-il, j’en conviens, ma carrière est belle, j’ai fait un beau chemin; mais quelle différence avec l’antiquité ! Voyez Alexandre : après avoir conquis l’Asie ets’étre annoncé aux peuples comme fils de Jupiter, à l’exception d’Olympias qui savait à quoi s’en tenir, à l’exception d’Aristote et de quelques pédants d’Athènes, tout l’Orient le crut. Eh bien, moi, si je me déclarais aujourd’hui fils du Père éternel, et que j’annonçasse que je vais lui rendre grâces à ce titre, il n’y a pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage. Les peuples sont trop éclairés aujourd’hui : il n’y a plus rien de grand à faire (I). » C’est parce que Napoléon trouvait les peuples déjà trop éclairés pour faire quelque chose de jtrand à sa manière, qu’il avait soin de leur tenir la lumière sous le boisseau.
(1) Mémoires du duc de Raguse.