‹ Napoléon IerChapitre 14 sur 56 · EUROPE SOUS L’EMPIRE · texte numérisé non relu

EUROPE SOUS L’EMPIRE

J’ai montr/' ce que fut en France le régime impérial; il faut montrer maintenant comment ce régime se déversa sur l’Europe et ce qu’il en fit. ,\u dehors comme au dedans, la politique do l’Empire ne fut que la suite logique et le développement naturel de celle du Consulat, issue elle-même du 18 brumaire.

J’ai expliqué, dans un de mes précédents chapitres (l), comment la guerre, une guerre sans bornes et sans fin, devait- sortir des entrailles de la révolution militaire du 18 brumaire. Cette guerre. Napoléon l’avait déchaînée dés le Consulat en provoquant par ses usurpations la rupture de la paix d’Amiens qu’il venait à peine de signer, et en jetant le cadavre du duc d’Enghicn comme un défi à l’Europe ; il continua sous l’Empire ce système de guerre et de conquête inauguré sous le Consulat, et en étendit le cercle toujours davantage, jusqu’à ce qu’il succombât lui-même sous les coups des peuples réunis contre lui. C’est qu’il -voulait être le maître de l’Europe comme il était celui de la France, et qué si le Premier Consul avait déjà poursuivi celte pensée, à plus forte raison l’Empereur devait s’efforcer de la réaliser. Ainsi la guerre universelle en vue' de la domination universelle, voilà ce qu’en montant sur le trêne impérial Napoléon portait déjà dans les plis de son manteau.

Rêvant le rôle d’un nouveau Charlemagne, il aspirait à relever l’Empire d’Occidenl. Aussi avons-nous vu qu’en se faisant sacrer

i(l) Voy. plus haut, p.

l.’tUHOPE SOUS l.’üMPrRE, 87

par le Pape, il voulut que l’étiquette de cotte cérémonie fût comme l’emblème de ses desseins, et que ses frères, dont il se proposait do faire des rois, marquassent, en soutenant les pans de son manteau, la vassalité à laquelle il les destinait.

Il commença par transformer en monarchie la république ita» lienne ou ce qui s’appelait encore ainsi sous le Consulat, et joo gnit i'i son titre d’Cmpereur des Français celui de l\oi d'Italie. Il * imitait en cela les empereurs germaniques ; pour rendre l’imi-talion plus complète, il voulut aller, comme eux, recevoir ii Milan la couronne de fer des rois lombards conservée dans le trésor do Monza. t!e second sacre eut lieu dans la cathédrale de Milan le 'IQ mai 1805. Après cette cérémonie. Napoléon installa comme vice-roi d’Italie son beau-fils, Fugène de Beauharnais.

Dans un discours prononcé devant le Sénat, le 17 mars 1805, au sujet du nouveau royaume d’Italie, il avait déclaré solennellement qu’aucune nouvelle province ne serait désormais incorporée à l'Empire; quelques jours après s’ètre fait sacrer Milan, le Ix juin 1805', il réunissait à l’Kmpire la république ligurienne (Gènes et son territoire), dont il formait trois nouveaux départements. En mémo temps, il donnait à sa sceur aînée, la princesse Élisa, la république de Lucques, érigée en principauté héréditaire de l’Empire français.

Après avoir préludé ainsi à la domination qu’il se proposait d’étendre sur l’Italie tout entière, il rentra en France pour aller de là frapper à Foudres ce grand coup qu’il préparait depuis si longtemps, et qui, en abattant une puissance rivale, devait le rendre, suivant l’expression de M. Thiers (p. dOO), le maître absolu du monde. Il avait compris que pour pouvoir exécuter ses desseins sur le continent, il fallait commencer par frapper au cœur l’Angleterre, et que le rûle de Charlemagne dans l’Europe ■moderne présupposait celui de Guillaume le Conquérant. De là ce projet de descente en Angleterre dont il allait tenter l’exécution. Ses immenses préparatifs et ses profondes combinaisons lui en faisaient espérer un plein succès : le o août, après avoir passé en revue l’infanterie du camp de Boulogne, cent mille hommes rangés, au bord de la mer, sur utie seule ligne de plus de trois lieues, il écrivait de sou quartier général à l’amiral Decrès : «Fes Anglais ne savent pas ce qui leur pend à l'oreille. Si nous sommes maîtres douze heures de la traversée, X’Ànglelerre a vécu

(Thiers, p. 412)- » Mais le vice-amiral Villeneuve*, chargé d’assurer contre la flotte anglaise le passage de la Manche, n’ayant pas pu remplir cette mission, Napoléon dut renoncer à son entreprise au moment même où il venait de faire embarquer ses troupes. Ai-je besoin de dire combien il est heureux pour le monde et pour la France elle-même, que Napoléon n’ait pas réussi à exécuter scs desseins contre l’Angleterre ? Je suis bien éloigné de vouloir justifier le gouvernement anglais de ses torts à l’égard de la France ; mais j’affirme que si Napoléon fût parvenu à éteindre, comme il le voulait, le seul puissant foyer que la liberté politique eût alors en Europe, c’eût été là pour le monde un malheur incalculable. Qui eût pu arrêter désormais les progrès du césarisme ?

Dans le temps même.où Napoléon se voyait forcé de renoncer à son projet de descente en Angleterre, la nouvelle coalition qu’il avait provoquée par ses envahissements, et où la réunion de Gênes à l’Empire venait de jeter l’Autriche, l’appelait sur un autre champ de bataille, où le succès était plus sûr et où il allait pouvoir poursuivre ses plans par une autre voie. Trois cent mille Autrichiens s’avançaient vers le Rhin et vers l’Adige, et deux armées russes se disposaient à les joindre. Confiant à Masséna le soin d’arrêter en Italie les Autrichiens commandés par l’archiduc Charles, Napoléon vole en Allemagne, bat l’armée du général Mack à Elchingen et la force à capituler dans Ulm. «Le 20 octobre 1805, jour à jamais mémorable, dit M. Thiers (t. VI, p. 126), Napoléon, placé au pied du Michelsberg, en face d’IIlm, vil défiler sous ses yeux l’armée autrichienne. 11 occupait un talus élevé, ayant derrière lui son infanterie rangée en demi-cercle sur le versant des hauteurs, et vis-à-vis sa cavalerie déployée sur une ligne droite. Les Autrichiens défilaient entre eux deux, déposant leurs armes à l’entrée de cette espèce d’amphithéàire. On avait préparé un grand feu de bivouac, auprès duquel Napoléon assistait au défilé. Le général Mack se présenta le premier, et lui remit son épée en s’écriant avec douleur : Voici le malheureux Mack. Napoléon le reçut, lui et ses officiers, avec une parfaite courtoisie, et les fit ranger à ses côtés. Les soldats autrichiens, avant d’arriver en sa présence, jetaient leurs armes avec un dépit honorable pour eux, et n’étaient arrachés à ce sentiment que par celui qui les saisissait en approchant de Napoléon. Tous

l’eürope sous l’empire.

dévoraient des yeux ce terrible vainqueur. » Que ponse-t-on de cette scène que M. Thiers déclare à jamais mémorable? Qu’un général force les ennemis qu’il a vaincus à déposer leurs armes, cela est dans les lois de la guerre ; mais qu’il les contraigne à défiler ainsi devant son armée en jetant leurs armes à ses pieds, et qu’il ajoute une pareille humiliation à leur défaite, n’esl-ce pas là une véritable barbarie, et un tel spectacle ne semble-t-il pas appartenir plutôt à l’histoire des anciens Romains qu’à celle du XIX” siècle ? En général, .Napoléon aimait à humilier les ennemis qu’il avait terrassés : cette conduite tlattait son orgueil, et il la croyait politique ; il ne s’apercevait pas que, par ce moyen, il les rendait à jamais irréconciliables et amassait contre lui des haines sous lesquelles il devait finir par succomber.

Immédiatement après la capitulation d’Elm, il se dirigea vers Vienne, occupa cette capitale le 13 novembre, courut de là en Moravie à la rencontre des Russes, et battit les empereurs d’Autriche et de Russie à Austerlitz, le 2 décembre. Cette nouvelle victoire força l’Autriche à demander la paix et à signer le traité de Presbourg, qui augmentait singulièrement la’ puissance do Napoléon eu Europe, mais qui n’était pas de nature à assurer une paix durable. L’Autriche cédait non-seulement la Vénétie, que le général Bonaparte lui avait donnée naguère par le traité de Campo-Formio, mais encore l’isti ie et la Dalmatie au royaume d’Italie, c’est-à-dire à l’Empire français ; le Tyrol italien et allemand au duc de Bavière, dont Napoléon faisait un roi et 'dont la fille allait épouser son fils adoptif, Eugène de Rcauharnais, le vice-roi d’Italie; enfin d’autres possessions importantes (en Souabe), soit au duc de Wurtemberg, auquel il donnait aussi le titre de roi et dont il voulait faire épouser la fille à son frère Jérôme, déjà marié, soit au grand-duc de Bade, à l’héritier duquel il destinait, en échange de la princesse de Bavière, qu’il lui enlevait, mademoiselle Stéphanie de Beauharnais, qu’il voulait créer princesse impériale. C’est ainsi que Napoléon s’attribua à lui-mème ou partagea entre les princes qui avaient été ses auxiliaires et qu’il voulait s’attacher par des liens de famille, les dépouilles de l’Autriche, au risque de laisser dans le cœur de cette puissance un de ces ressentiments qui ne s’eflacent plus.

Mais ce n’était encore là pour lui qu’un commencement. 11 lui lardait de poursuivre son système. Bientôt il enleva aux Bourbons

de Xaples la couronne pour la donner à son frère aîné Joseph ; il érigea. ensuite la république balave en royaume de Hollande pour son frère Louis, sans plus consulter la volonté de- ce frère que celle des Hollandais, et créa pour les autres membres de sa famille qui n’étaieut pas encore pourvus, cl pour scs lieutenants ou ses sonileurs, des principautés et des duchés qui étaient autant do liefs du nouvel Kmpire. C’cSl ainsi que Murat, époux de sa sœur Caroline, reçut le grand-duché de Berg et de Clèves, en attendant mieux, et sa sœur l'aulinc Uorghèse le duc^é de Guastalla, qu’elle s’empressa de revendre au royaume d'Italie pour quelques millions. C’est ainsi qu’il donna à Berlhier la principauté de i\euchfîtel, qui constituait ce soldat prince souverain ;à Bernadotte, beau-frère de Joseph, celle de Ponte-Corvo, et au ministre Talleyrand, celle de Bénévent. C’est ainsi enfin qu’un Savary devint duc de Ikivigo, et un Fouclié, duc d’Oirante. Un grand nombre de duchés du même genre furent établis dans les Étals que Napoléon ajoutait à l’Empire ou qu’il donnait à ses frères ou A ses -sœurs; ces derniers ne conféraient aucun pouvoir, mais ils assuraient une dotation annuelle prélevée sur les revenus du pays ou ils étaient institués.

Celte série d’actes fut terminée par la création d’une Confêdéralion du Rhin, composée de quatorze princes du midi cl de l’ouest de l’Allemagne, qui se séparaient du corps germanique et reconnaissaient Napoléon pour protecteur (juillet-août 1806). Voilà off en était déjà en 1806 le système européen conçu par Napoléon : l’Empire d’Occident était rcçonslitué ; il n’y avait plus qu’à le compléter.

Mais avant d’aller plus loin, il faut voir quelle était la politique de Napoléon à l’égard des Étals dont il avait fait comme les annexes de sou Empire. La réponse est en quelque sorte contenue dans la question : il voulait que ces États fussent gouvernés comme appartenant à l’Empire lui-même, c’est à-dire que toute indépendance leur fût enlevée, et que leurs intérêts fussent subordonnés ou plutôt absolument identifiés, bon gré mal, gré, avec les intérêts de la France, ou à ce qu’il appelait ainsi ; et, po\ir parvenir à ce but, il n’y avait pas de moyen tyrannique, pas d’odieuse mesure qu’il ne prescrivit ou qu’il n’employât lui-même. Tels sont les deux traits caractéristiques de la politique de Napoléon à l’égard des peuples qu’il tenait sous sa dépendance et qu’il

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