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L’EUROPE SOUS L’EMPIRE

gouvernait en quelque sorte par procuration, comme l’Italie, le royaume de N'aples, la Hollande, une partie de l’Allcmague, etc. Je donnerai quelques exemples de l’un et de l’autre.

Il écrivait en 1805 au vice-roi d’Italie, le prince biugéne : « Mon principe, c’est la France avant tout... Ce serait mal voir que de ne pas reconnaître que l'Italie n’est indépendante que par la France, que celle indépendance est le prix de son sang, de ses victoires, et que l’Italie ne doit pas en abuser, qu’il serait surtout Tort déraisonnable d’aller calculer si la France obtient ou non quelques avantages coAnerciaux... J’entends mieux que personne la politique de l’Italie. 11 faut que l’Italie ne fasse pas de calculs séparés de la prospérité de la France : elle doit confondre ses intérêts avec les siens ; il faut surtout qu’elle se garde bien de donner à la France un intérêt é la réunion, car si la France y avait intérêt, qui pourrait l’empécher? Prenez donc aussi pour devise : la France avant tout... Il faut que les douanes d’Italie soient mises sur le pied de celles de la France; sans cela, je ne vous cache pas que je* réunirais le royaume d’Italie.» Jamais l’égoïsme politique n’a été poussé plus loin et ne s’est aftiché avec plus de sans-façon.

La même année, le Corps législatif du royaume d’Italie ayant manifesté quelque opposition, et le vice-roi Payant dissous sans consulter l’Fmpereur, celui-ci, tout en ordonnant que cette assemblée lerminAt ses séances, écrivait au priuce Rugéne : « V'ous ferez cependant connaître mon mécontentement.... Ne leur laissez pas oublier que je suis le maître de faire ce que je veux ; cela est nécessaire pour tous /es peuples, et surtout pour les Italiens, qui n’obéissent qu’à la voix du maître. Us ne vous obéiront qu|autant qu’ils vous craindront, et ne vous craindront qu’autant qu’ils s’apercevront que vous connaissez leur caractère double cl faux. D’ailleurs, votre système est simple ; l’Rmpereur le veut. » Ainsi la volonté de Napoléon érigée en loi suprême pour les Italiens et pour tous les peuples ; par une conséquence nécessaire, la crainte employée comme moyen d’assurer l’obéissance A celte volonté despotique, et, en liu décompté, le mépris pour le peuple à qui l’on impose cette obéissance, voilà la leçon que l’Kmpereur donne ici à son lieutenant.

Voici maintenant comment il entend que cette leçon soit mise en pratique.

« On dit, écrit-il au prince Eugène le 10 mai, que l’évûque d’LIdine s’est mal comporté ; si cek est, il faut le faire fusiller. Il est temps enfin de faire un exemple de ces prêtres, et tout est permis au moment de la rentrée. Que cela soit fait vingt-quatre heures après la réception de ma lettre ; c’est un exemple utile. »

Dans une autre lettre du 28 mai, on lit ; « 11 y a des individus qui se sont mal comportés ; rendez-m’en compte pour que j’en fasse un exemple éclatant... S’il y a quelque grande famille qui se soit mal comportée, je veux la détruire de fond en comble, père,' frères, cousins, pour qu’elle serve d’exem^e dans les annales de Padoue. »

A ces moyens d’une si épouvantable violence il en joint d’autres d'une fourberie raffinée : c’est ainsi qu'il recommande au vice-roi de laisser à la presse une légère apparence de liberté, afin de pouvoir faire publier contre les puissances étrangères des articles dont on eût le droit de décliner la responsabilité devant les ambassadeurs.

Les instructions données par 'Napoléon à son frère Joseph, quand il l’eut fait roi de Naples, ne sont pas moins curieuses : elles montrent à nu sa politique à l’égard des pays conquis, et l’on en pourrait extraire tout un code de despotisme à l’usage des conquérants. J’en citerai quelques passages parmi les plus ; -.aillants. ;

Voici ce que Napoléon écrivait au roi de Naples en 1806 :

«Mon frère, je vois que vous promettez par une de vos proclamations de n’imposer aucune contribution de guerre, que vous défendez que vos soldais exigent la table de leurs hôtes.^A mon avis, vous prenez des mesures trop étroites. Ce n’est pas en cajolant les peuples qu’on les gagne, et ce n’est pas avec ces mesures que vous donnerez les moyens d’accorder de justes récompenses à votre armée. Mettez trente millions de contributions sur le royaume de Naples, payez bien votre armée, remontez bien votre cavalerie et vos attelages, faites faire des souliers et des habits; tout cela ne peut se faire qu’avec jle l’argent. Quant à moi, il serait trop ridicule que la conquête de Naples ne valût pas du bien-être et de l’aisance à mon armée. Il est impossible que vous vous teniez dans ces limiles-là... Je n’enlends pas dire que vous ayez fait fusiller aucuns lazzaroni ; cependant je sais qu’ils donnen t des coups de stylet. Si vous ne vous faites pas .craindre dès le

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l’europe sous l’empire.

coramcncemenl; il arrivera des malheurs, I.’élablissemenl d’une imposition ne fera pas l’elTet que vous imaginez ; tout le monde s’y attend et la trouvera naturelle. Vos proclamations auv peuples de Naples ne sentent pas assez le maître. Vous no gagnerez rien en caressant trop. Les peuples d’Italie et en général les peuples, s’ils n’aperçoivent pas de maître, sont disposés à la rébellion et à la mutinerie... »

Dans une autre letlje datée de la même année, il écrivait :

«Puisque la Calabre s’est révoltée, pourquoi ne prendriezvous pas la moitié des propriétés du pays pour les distribuer à l’armée? Ce serait une ressource qui vous serait d’un grand secours et en même temps un exemple pour l’avenir. On ne change et on ne réforme pas un État avec une conduite molle ; il faut des mesures extraordinaires et de la vigueur. Comme les Calabrais ont assassiné mes soldats, je renefraf moi-même le décret par lequel je confisquerai II leur profit la moitié des revenus de la province, particuliers et publics... »

« Envoyez moi, écrit-il encore la même année à Joseph, tous les matériaux sur les mesures odieuses dérivant du droit de conquête qu'il serait nécessaire de prendre, en faisant cependant le moins de mal possible au pays. Il faut établir dans le royaume de Naples un certain nombre de familles françaises, qui seront investies des fiefs, soit provenant de l’aliénation qui serait faite de quelques domaines de la couronne, soit de la dépossession de ceux qui ont des tiefs, soit des biens des moines en diminuant le nombre des couvents. Dans mon sentiment, votre couronne n’aurait aucune solidité si vous n’aviez autour de vous une centaine de généraux, de colonels et autres, et des officiers attachés à votre maison, possesseurs de gros fiefs dans les royaumes de Naples et de Sicile. Je pense que Bernadotte, Masséna, devraient être fixés il Naples avec le titre de princes et avec de gros revenus qui assurassent la fortune de leur famille. Ce moyen, je le prends J pour le Piémont, pour l’italie, pour Parme ; il faut qu’entre ces pays et Naples il ressorte la fortune de trois ou quatre cents officiers français, tous jouissant de domaines qui seraient dévolus leurs descendants par droit de primogêniturc. Dans peu d’années, cela se mariera dans les principales maisons, et le Irène se trouvera consolidé de manière à pouvoir se passer de la présence d’une armée française. »

9/| NAPOLÉON r'.

Citons encore ccs exécrables paroles que Napoléon écrivait a*i roi Joseph, deux ans plus tard, eu 1808 : «Je désirerais bien que la canaille de Naples se révollAt. Tant que vous n’en aurez pas l'ait un exemple, vous n’en serez pas maître. A tout pays conquis il faut une révolte. »

Je dois dire, à la décharge du roi do Naples, comme aussi du vice-roi d ltalie, qu’ils ne se conformaient pas toujours de tous points aux instructions qu’ils recevaient de Napoléon ; et que, quand ces instructions étaient ^rop odieuses et qu’il leur était possible de ne pas les suivre, ils les laissaient sagement dormir. Mais ils n’étaient pas les maîtres; et Napoléon savait bien faire exécuter, en passant par-dessus eux ou par leur intermédiaire même, ce qu’il lui convenait d'ordonner. C’est ainsi que les actes les plus odieux furent accomplis par scs ordres. J’en veux donner aussi quelques exemples. Écoutons d’abord l'aul-Louis Courrier, écrivant de Naples en juillet 1807 à M. de Sainte-Croix à Paris.

« Ce que je vous puis dire du marquis de Rodio, c’est qu’ici sa mort passe pour un assassinat et une basse vengeance. Ün lui eu voulait parce qu’étant ministre et favori delà reine, il parut contraire au mariage que l’on proposait d’un fils ou d’une tille de Naples avec quelqu'un de la famille. L’Empereur a cette faiblesse de tous les parvenus, il s’expose à des refus. Il fut refusé là et ailleurs. Le pauvre Rodio, depuis, pris dans un coin de la Calabre, à la tête de quelques insurgés, quoiqu’il eût fait une bonne et franche et publique capitulation, fut pourtant arrêté, jugé par une commission militaire, et, chose étonnante, acquitté. Il en écrivit la nouvelle à sa femme, à Catanzaro, et il se croyait hors d’embarras ; mais l’Empereur le fit reprendre et rejugc’r par les mûmes juges, qui, cette fois-là, le condamnèrent, étant instruits et avertis (1). Cela lit horreur à tout le monde, plus encore peut-être aux Français qu’aux Napolitains. On le fusilla par

(1) Les Mémoires du roi Joseph (t. Il, p. lAA-làO) conlirment ce fait que le marquis de Uodio , aprè.? avoir été absous par le conseil devant lequel il avait été traduit d’abord (par trois voix sur sept) , fut déféré à un .second conscd, qui à runanimitô le cund.iiuiia à ihorl, sentence qui fut exécutée, en l’absence cl à l'insu du roi Jose|di , le lendemain incinc du jour où elle avait été rendue. Ccs Mémoires en renvoient, il est vrai, toute la responsabilité au ministre de la police Salicetti ; Tiiiiis il est évident (pie ce miiii'lre ii’u pu agir ainsi ipie sur les ordres exprès de Napoléon.

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derrière comme (raîlrc, félon, rebelle à son souverain. I.e Irait vous paraît fort, j’en sais d’autres pareils. Quand le général V... commandait à Livourne, il eut l’ordre, et l’exécuta, de faire arrêter deux négociants de Ja ville, dont l’im périt comme Hodio, l’autre l’échappa belle, s’étant sauvé de prison par le moyen de sa femme et d’un aide de camp. Le général fut en peine, cl fort réprimandé. Ici nous avons vu un courrier qui portait des lettres delà reine, assassiné par ordre, ses dépêches enlevées à Paris. L’homme qui fit ce coup, ou l’ordonna du moins, je le vois tous les jours. .Mais quoi ! à Paris môme, pour avoir des papiers, n’at-on pas tué chez lui un envoyé ou secrétaire de je ne sais quelle diplomatie? L’affaire fit du bruit. Assurément, Monsieur, cela n’est point du temps, du siècle où nous vivons ; tout cela s’est passé quelque jart au Japon ou bien à Tombouctou et du temps de Cambyse. Je le dis avec vous, les mœurs sont adoucies; Néron ne régnerait pas aujourd’hui. Cependant, quand on veut être maître..., pourla fin, le moyen. Maître et hon, maître et juste, ces mots s’accordent-ils? Oui, grammaticalement, comme honnête larron, équitable brigand. »

Puisqu’il s’agit ici d’exécutions commandées en Italie par Napoléon, j’en rapporterai tout de suite une autre qui n’est pas moins odieuse que celle du marquis de Hodio, mais qui n’eut lieu que quelques années plus tard, en 1810 ; je veux parler de celle d’André Hofer, le héros du ïyrol.

On a vu que le vainqueur d’Austerlitz, disposant des peuples au gré de ses convenances, avait enlevé le ïyrol à l’Autriche pour le donner à la Bavière, qui le convoitait depuis longtemps. Mais, si la Bavière désirait posséder le Tyrol, le Tyrol ne désirait nullement appartenir à la Bavière. 11 était profondément attaché à l’Autriche, et il subit avec peine la domination bavaroise. Le mécontentement était général. Aussi, dès que l’occasion parut favorable, en 1809, une insurrection éclata: plus de vingt mille montagnards prirent les armes sous la conduite d’un aubergiste du Pesseyerthal, André Hofer ; et, secondés par le général autrichien Chasteler, ils parvinrent, dans l’espace d’une vingtaine de jours, à s’emparer d’Insbruck et à délivrer les deuxTyrols. Napoléon écrivit à Berthier au sujet de ce soulèvement des Tyroliens : «Si le but de leur révolte est de rester attachés à l’Autriche, je n’ai plus qu’à leur déclarer une guerre élernçlle, parce qu’il est

dans mes intentions qu’ils ne rctoiirncnl jamais sous la domination de l’Autriche. S ils ont un autre but, s’ils désirent des privilèges, soit toute autre chose, je souhaite et désire les tranquilüser et contribuer à leur bonheur. » Napoléon voulait bien contribuer au bonheur des Tyroliens, mais à condition qu’ils entendraient leur bonheur à sa façon, c’est-à-dire qu’ils resteraient soumis à une domination qui leur répugnait. C’était précisément pour repousser cette domination qu’ils avaient pris les armes, et ils n’avaîent que faire de la bonne volonté de Napoléon. « Vous ne pouvez pas vivre Bavarois», leur disait André Hofer, qui, soussaveste de paysan, cachait un cœur héroïque, «eh bien, soyez Tyroliens jusqu’à la mort » ! Et quoique délaissés par l’Autriche, qui n’avait pas attendu la défaite de AVagram pour leur retirer ses secours, et sur qui, après ce désastre, ils pouvaient encore moins compter, Hofer et ses compagnons, puisant un nouveau courage dansleur isolement même, prirent la résolutionde lutter jusqu’à la dernière ex t rémi té. Battus par des forces supérieures et se voyant hors d’étatde défendre Insbruck, ils se retirèrent dans leurs montagnes pour y poursuivre la lutte. Mais, tandis qu’ils prolongeaient ainsi leurs efforts, le traité de paix conclu entre l’empereur d’Autriche et Napoléon vint livrer de nouveau le Tyrol à la Bavière. Comprenant alors que toute résistance était devenue inutile et ne pouvait plus être que funeste, Hofer conseilla et promit la soumission ; puis, trompé par de faux avis, il fit un nouvel appel aux armes. La lutte recommença, mais elle ne pouvait Cire de longue durée. Il fallut bientôt se disperser et fuir. Hofer, qui, soit défiance, soit fierté, avait refusé de se rendre au camp du vainqueur, malgré les promesses du général Baraguay d’Hillicrs, s’enfonça dans les montagnes, au milieu des neiges et des glaces (c’était au mois de décembre) pour échapper aux soldats français envoyés à sa poursuite. H crut avoir trouvé un sûr asile dans un de ces pauvres chalets que les bergers habitent l’été ; et là, entouré de sa femme, de son fils et de deux jeunes gens dévoués, il attendit tranquillement que l’empereur d’Autriche, auquel il se décida enfin às’adresser, lui fournîtles moyens de gagner Vienne; mais un traître, ayant découvert ce refuge; y conduisit, pendant la nuit, la troupe chargée d’arrêter Hofer. Le héros, sa femme, son fils et ses deux compagnons furent enchaînés et emmenés àBotzen. Là, sur Tordre du général Baraguay d’Hillicrs,

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los prisonniers furent délivrés de leurs liens, et le fils et la femme d’Hofer renvoyés chez eux; mais flofcr fut conduit à Manlouc pour y être jugé par un conseil de guerre. Le vice-roi d’Italie •aurait voulu lui sauver la vie : il l’engagea à désavouer certaines proclamations ; Hofer refusa de sé prêter à ce mensonge. Le conseil de guerre, chargé de le juger, n’osa lui-même le condamner à mort : plusieurs de ces soldats convertis en juges votèrent pour la détention ; deux eurent môme le courage de se prononcer par l’acquittement ; en somme, la majorité repoussa la peine capitale. Mais un ordre contraire, daté du 10 février 1810, avait été envoyé de Paris au prince Eugène en ces termes : «Mon fils, je vous avais mandé de faire venir llofer à Paris ; mais,- puisqu’il est à Manlouc, envoyez l’ordre de former sur-le-champ une commission militaire pour le juger et le faire exécuter à l’endroit où votre ordre arrivera. Que tout cela soit l’affaire de vingt-quatre heures (1),» Cet ordre fut transmis de Milan à Mantouc parle télégraphe, et dut être aussitôt exécuté. Hofer entendit sans piUir, bien qu’il fût loin de s’y attendre, l’arrêt qui le condamnait à être fusillé ; et il jaiarcha au supplice avec une fermeté digne de son grand cœur. U repoussa le mouchoir qu’un soldat lui présentait pour se bander les yeux, et refusa de se mettre à gcnoirx pour recevoir la mort. « Je suis debout, dit-il, devant Celui qui m’a créé, et c’est debout que je lui veux rendre mon âme. » 11 recommanda aux grenadiers de bien tirer, cl donna lui-même l’ordre de faire feu ; mais sans doute les mains tremblaient aux soldats chargés d’exécuter un tel homme : il no fut tué qu’à la seconde décharge (*2). Ainsi tombait à l’Age de quarante-trois ans, sur un bastion de la citadelle de Mantouc, fusillé par l'ordre de Napoléon, un héros vaincu dont toute autre Ame que cet orgueilleux despote aurait admiré le cœur et respecté la vie. Et dans quel moment faisait-il exécuter ce héros qui avait si bravement combattu pour restituer leTyrolà l’Autriche? Au moment où, après avoir fait la paix avec l’Autriche, il obtenait lamain d’une archiduchesse autrichienne et se livrait au plaisir des fêtes.

11 est une autre exécution, celle du libraire Palm, plus odieuse

(1) Mémoires du prince Eugène, l. VL

(2) Gcschichlc Andréas //o/'er’s (Leipsig, Brock.ius, 1845), t. 4t, p. 534.

jULES BAII.XI, C

encore que les précédentes, mais qui est restée jusqu'ici à peu prés inconnue en P'rance, grflce au silence des historiens. Hcndonsà cet acte exécrable et à la touchante victime de .Nopoléon-la ])lacc qu’ils méritent d’occuper dans riiisloirc, en nous servant, pour le faire, du livre que la famille de Palm publia à Nuroinberg en 1816, et qui expose de la manière la plus exacte of la plus oomplète, en même temps que la plus saisi8sanle,^cot épisode de l’bisloire de l'Allemagne sous l'bmpirc (1).

Au printemps de l’année 1808, pendant que les troupes françaises occupaient une partie de l Allemagne, donnée dès lors ou depuis A la Bavière par Nopoléon, parut une brochure intitulée : Le profond abaissement de l'Allemagne {^). Le libraire Palm, de Nuremberg, 'expédia à un libraire d'Augsbourg un certain nombre d’exemplaires de celte brochure. Palm a déclaré, jusqu’au dernier moment de sa vie, qu’elle avait été adressée à sa librairie par ini'expédlteur inconnu, et qu'en l’envoyant li Augsbourg il n’en connaissait môme pas-lc contenu>;'el<lc contraire n’a pas été prouvé. Mais quand il l’aurait connu, je dirai plus, quand il aurait élé'lui-mômcl'édileurde>cot écrit, lasentonœqui l’envoya A la mort nten resterait pas moins odieuse. Alléguara-t-on avec M. Tbiers « la rigueur des lois militaires, qui traitent en ennemi quiconque cliorcbe à soulever un pays contre l’armée qui 'l’occupe (I. Vi,p. 55‘ij» ; quelles étranges lois, quecolles d’aprèslesquellcs il suftit de s emparer d’un pays pour avoir lodroit défaire fusiller quiconque ose s’élever contre ladominatiou>ded’onvabisseurl Je dois faire remarquer, d’ailleurs, que, bien que les troupes françaises occupassent alors’Une partie de l’Allemagne, les deux pays n’étaient 'pas en état de guerre, et que la ville de Nuremberg, A laquelle Palm appartenait, avait été donnee A la Bavière par le traité de la Confédération du Hbin (12 juillet), au moment où ce libraire fut déféré A une commission militaire française (aoûl). Il est vrai-qiMJ Napoléon continuait de traiter

(t) JoiiAxa Pmr.LiPP Palm, flucAhrtndter za ffiimberg , 'Ouf 'Nai)oleons Hefchl hingerichlel zu Drannau den iCtsten Augusl 1800. — Lin lleilrag zur Geichichie des letztem Jahi-zchnds. — Üer theiluehmenden MenschheU, und insbesoitdere den edleii Wohllltiilern gewidniel ton der Ihilmisclien Familia. Ntirnberg, in (1er Slcinisclien )Ui(;liliaiullung, I81'i.

(2) Ueulscliland in sciner liefen lîniiedrigung. t'.eUe bruoliurc a été leproüuilo (luiislo livre publiu par ta' luniille Paliii.

l’eiropr sous l’empire.

l'Allemagno en pays conquis. — La police extérieure qu’il avait organisée sur le modèle de sa poUce intérieure, ayant découvert l’envoi fait au libraire d’Augsbourg par le libraire Palm, et la maison que dirigeait celubei, la librairie Stein, ayant été dénoncée par le Journal de Paris comme répandant en .Vllemngnu une brochure contre la domination française, Palm demanda lui-mème au magistrat de Nuremberg une enquête judiciaire, mais sans pouvoir l’obtenir, on ne saji par quels motifs. Peu après, s’étant rendu à Munich pour ses affaires, il apprit de sa femme que quatre messieurs vêtus de noir étaient venus dans sa maison, avaient fouillé partout et ne s’étalent retirés qu’aprôs s’étre convaincus de rinulililéde leurs recherches. Palm rassura sa femme, et, ne concevant aucune crainte, promit de revenir bientôt à Nuremberg; il y revint eu effet et y resta sans inquiétude jusqu’au moment où il lut dans lesjouruaux que son confrère d’Augsbourg venait d'être arrêté. 11 se décida alors à quitter Nuremberg, qu'occaipait une garnison française, et se retira dans une ville voisine qui était encore sous la protection de la Prusse, à Krlangen ; mais, peu de jours après, poussé par le désir de revoir sa famille, et ne pouvant d’ailleurs soupçonner le sort qui l’altendeU,il abandonna le lieu qui lui offrait un sûr asile et rentra dans sa maison : l’imprudent se livrait ainsi lui-même à ses meurtriers. Il ne tarda pas à être arrêté. Pour s’assurer de sa personne, la police impériale lui tendit un piège, bien odieux, mais qui ne doit plus étonner personne. Un petit garçon, mal vêtu, se préseata un jour au mag<isin de librairie, sollieitanl un secours en faveur de sa mère, veuve, disaU-il, d’un soldat allemand, et demandant à parkr à M. Palm lui-même. Celubci, ne croyant pas avoir à se défier d’un enfant, le fit venir dans la chambre où il se tenait et lui remit quelque argent. A peine l'enfant était-il sorti que des soldats français entraient dans le magasin, se dirigeaient tout droit vers la chambre qui leur avait été désignée et s'emparaient de l’honnête libraire. Conduit do .Nuremberg à Anspach, où IlernadoUe tenait son quartier général, il demanda vainement à parler à ce maréchal; l’adjudant répondit que cela était inutile, son emprisonnement ayant eu lieu sur un ordre direct de Paris, l.e ministre de la guerre, Uerthicr, à qui un ami de Palm avait écrit une lettre suppliante, répondit de son côté que tout était inutile, qu’il n’y avait plus

rien ù faire. Ce docile agent de Napoléon avait reçu en effet de

Saint-Cloud la lettre suivante (datée du 5 août 1806) : « Mon

cousin, j’imagine que vous avez fait arrêter les libraires d’Augsbourg et de Nuremberg. Mon intention eut qu’ils soient traduits devant une commission militaire pour être jugés et fusillés dans les 2!i heures. Ce n’est point un crime ordinaire que de répandre des libelles dans des lieux où se trouve l’armée française... I,a sentence portera que, partout où il y a une armée, le devoir du chef étant de veiller à sa sûreté, les individus tels et tels, convaincus d’avoir tenté de soulever les habitants de la Souabe contre l’armée française, sont condamnés à mort. C’est dans ce sens que sera rédigée la sentence. Vous mettiez les coupables au milieu d’une division et vous nommerez sept colonels pour les juger... Vous ferez répandre la sentence dans toute l’Allemagne (1). »

Ce fut à hraunau, petite ville de Bohême, alors occupée par les troupes françaises, que siégea cette commission de colonels nommée par Berthier, d’après les ordres de son maître, pour juger, c’est-à-dire pour condamner Palm et quelques autres accusés du même genre. Le malheureux libraire de Nuremberg fut amené d’Anspach dans cette ville pour comparaître devant ce tribunal et subir le supplice ordonné par Napoléon. Le jugement fut rendu le 25 août (2). Il condamnait à mort le libraire Palm, et avec lui un marchand de vins de Donauwerih, un aubergiste d’Ulm et deux autres libraires, l’un de Vienne, l’autre de Linz, comme coupables d’avoir écrit, imprimé ou répandu des libelles contre Sa Majesté l’Empereur et Roi et contre les alliés de Sa Majesté Impériale et^ Royale, ce que la commission qualitiail crime de haute trahison. Les trois derniers individus que condamnait ce jugement n’avaient pu être saisis; le commerçant de Donauwerth, Schroder, dont le crime consistait à avoir communiqué à un ecclésiastique la brochure incriminée, fut arraché ù la mort par une puissante intervention. Palm, pour lequel sa femme et ses amis intercédèrent vainement, resta comme la victime réservée au sacrifice. '

■ (1) Correspondance de ^’apo^éon, t. XIII, p. 37.

(2) On peut le lire tout au,loiig dans l’ouvrage cité (p. 115 et 125). Il est signé des noms suivants : G. 'LatriUe, président; Autie, Lemarois, L’iliiillier , Faure- La jonquirr e , Chauvel et Nicolas, colonels, juges; ,L. Uinot, rapporteur; CItapon, greffier.

L’EUROPE SOUS L’ëMPIRE.

Ce malheureux était loin de s’attendre il un pareil dénoûmenl. Lorsque, le lendemain du jour où il avait comparu devant la commission, il vit s’ouvrir la porte de son cachot et reçut l’ordre de descendre dans la cour de la prison, il pensa qu’on allait le mettre en liberté; c’était sa sentence de mort qu’on venait lui annoncer. En entendant cette sentence, aussi inattendue qu’horrible, il invoqua le nom de Dieu et pleura. Ramené dans sa prison, il rassembla ses forces pour écrire à sa femme et à ses enfants quelques mots d'adieu. Je veux les traduire pour’mieux montrer ce qu’était la victime que Napoléon envoyait au supplice.

U Chère amie! enfants chéris 1

» Abandonné des hommes, mais non de Dieu, le tribunal militaire de celte ville vient de me juger après deux interrogatoires seulement. On m’a demandé si j’avais répandu des écrits politiques, j’ai dit ce que je savais, que des écrits de ce genre avaient bien pu être envoyés par hasard comme expédition, mais non pas de ma volonté et avec connaissance de cause.

» Là-dessus, j’ai été condamné à mort, sans avoir eu de défenseur (1). J’en demandai un, mais il n’eri parut pas. Je n’en manquerai pas devant Dieu.

» Je t’envoie, femme chérie, mille remercîments pour ton amour;, cherche fa consolation en Dieu et ne m’oublie pas.

» Je n’ai plus rien à dire en ce monde, mais d’autant plus dans l'autre. Adieu, à toi et à tes enfants; Dieu vous bénisse, toi et eux.

» Rappelle- moi au souvenir de mon beau-frère et de ma bellesœur et de tous les amis, que je remercie de leur bonté et de leur amitié.

» Encore une fois adieu. Nous nous reverrons là-haut!

» Ton tendre époux et le tendre père de mes enfants,

» Jean-Philippe Palm.

» Braunau, dans la prison, le 20 août 1806, une demi-heure avant ma fin. »

(1) Le jugement porte faussement qu’il en eut un,

KAPOLÉON 1**.

A peine ces lignes navrantes étaient-elles tracées, qu’on venait chercher Palm pour le contloire au supplice. Pn soldat lui attacha les mains derrière le dos avec une corde; en vain Palm demanda qu’on les lui laissAl libres, afin qu’il pût les élever vers le ciel.: on lui répondit que tout avait été prescrit de la sorte et que l’on ne pouvait s’écarter en rien des ordres donnés. Un chariot attelé de deux bœufs attendait à la porte. Palm y monta, aidé par deux ecclésiastiques catholiques qui lui avaient été donnés, à défaut de ministre protestant, pour l’assister dans ses derniers moments, et qui, il faut le dire, remplirent leur office avec une admirable charité. L’un d’eux a écrit à la veuve de Palm, sur les derniers moments et le supplice de son époux, deux lelfres détaillées, la première de Braunau même, huit jours après l’exécution (4 septembre 1806), la seconde quelques années après (Salzbourg, 27 mai 1814); ces deux lettres ont été publiées dans l’ouvrage que j’ai cité, et c’est de là que je tire le récit que je fais ici.

Le cortège traversa la ville pour se rendre à la place extérieure, sur le glacis où devait avoir lieu l’exécution. Sur son passage, bien qué nul ne connût personnellement la victime, tous les visages exprimaient la plus, profonde compassion et le chagrin le plus vif. Hommes, femmes, enfants, tout le monde pleurait, gémissait. Beaucoup ne purent manger ce jour-là. Les Français mêmes étaient consternés. Le commandant de la place, Saint- Hilaire, et plusieurs officiers s’étaient absentés pour ne pas être témoins de cette triste scène. Plusieurs de ceux qui y assistèrent aVonèrent qu’ils n’avaient jamais éprouvé une telle affliction. Arrivé au lieu du supplice, où la garnison française formait tes trois côtés d’un carré dont le quatrième restait ouvert, Palm embrassa -les deux ecclésiastiques qui l’avaient accompagné, remit à l'un #eilx le mouchoir blanc qui avait essuyé ses dernières larmes, on le priant de le faire parvenir à sa femme comme un dernier sohvenir; se laissa bander les yeux par ce même prêtre, et, SC mettant à genoux, attendit la mort en silence. Au signal donné, six soldats firent feu ; Palm tomba le visage contre terre, mais il n’était pas tué : il gémissait. Les mains avaient tremblé à ces soldats convertis en bourreaux; et ce n’est plus ici, comme pour l’exécution d’Hofer, upc conjecture que j’avance, c’est un fait attesté par le respectable témoin dont je reproduis le récit.

r/EÜROPE sous 1 ,’empire.

Six autres soldats reçurent à leur tour l’ordre de faire feu; Palm cessa de gémir, mais il respirait encore. Il fallut que de nouveaux soldats lui tirassent dans la ItMe; cette fois le crAnn vola en éclats. L'honnéte homme,, le digne père de famille dont Napoléon avait ordonné la mort, venait enfin d’expirer sous les balles du despote (1). Les troupes rentrèrent dans leurs casernes, silencieuses et mornes. I.e capitaine qui avait commandé l’exécution disait, do retour au quartier, qu’il quitterait plutôt le service que de commander encore une exécution pareille. Mais hélas! quelque odieux que fussent les ordres de Napoléon, ils ne devaient jamais rencontrer une résistance héroïque chez des hommes devenus des inslrumepts. Ceux-ci pouvaient bien gémir sur la barbarie de CCS ordres; ils ne les en exécutaient pas moins (2).

Quant à Napoléon, il avait voulu faire, suivant son expression, un exemple; mais quel effet devaient produire des exécutions de ce genre sur les populations au milieu desquelles elles s’accomplissaient ! Elles les frappaient sans doute de terreur; elles réprimaient sans doute le torrent des brochures politiques ; mais quelle profonde indignation, quelle implacable haine le meurtre d'un homme tel que Jean Palm ne devait-il pas laisser dans les Ames! Napoléon croyait agir en profond politique; mais, s’il assurait ainsi le ‘succès du moment, il préparait non moins sûrement, sans s’en douter, les disgrAces de l’avenir, et sa politique était aussi impoUliqtie qu’elle était immorale. C’est que la politique ne divorce pas impunément avec la morale, et que, dans la vie publique comme dans la vie privée, c’est toujours un fragile établissement que celui qui se fonde sur le mépris des lois de la conscience et des droits de l’humanité.

(1) Cet acte inqualifiable est consigné sur la façade d’une maison do Nuremberg, voisine de l’église de Saint-Sebald, par l’inscriplion suivante, gravée en lettres d’or sur une plaque de marbre : Ici habilail Jean Palm , libraire, mort en 1806, victime de ta tyrannie de Napoléon.

(2) Dans la pièce intitulée ; Armée permanente, de son recueil : Avant le jour , mi poète, Lnurent-Pichat, a admirablement montré le soldat, qu'aveuglait l'idolâtrie napoléonienne, devenu le trop docile ministre

nos rtToi'iU'*» lit* 00» proscrits...

L’El’ROl'E SOUS L’EMPIRE.

Conlinuons de suivre la puissance de Napoléon dans sa marche envahissante à travers l’Europe, et voyons comment il travailla à compléter ce nouvel Empire d’Occident dont il avait déjà jeté les fondements du Zuiderzée au détroit de Messine et des bords du Rhin aux monts de Bohômei La victoire d’Âusterlitz lui avait soumis l’Allemagne du Midi; de nouvelles victoires vont lui soumettre l’Allemagne du Nord. Il avait écrasé et démembré l’empire d’Autriche ; il va maintenant écraser et démembrer la monarchie prussienne.

Celle-ci avait été sur le point de se réunir à la précédente coalition; la rapidité avec laquelle Napoléon avait conduit et terminé la campagne de 1805 l’en avait empêchée. Après la paix de Presbourg, effrayée des nouveaux envahissements de l’Empire, elle s’allia à son tour avec la Russie pour refouler les Français au delà du Rhin. Ce fut, à cette époque, la faute de l’Allemagne et en général de l’Europe, de se diviser lorsqu’elle aurait dû s’unir contre l’ennemi commun : dans la guerre précédente, la Prusse ne s’était pas décidée à temps à se joindre à l’Autriche; dans celle-ci, l’Autriche ne se trouvait pas en éiat et en humeur de se joindre à la Prusse. Grâce à cette division. Napoléon put triompher successivement des deux grandes puissances de l’Allemagne et se rendre ainsi maître de l’Allemagne tout entière.

Il conduisit celte nouvelle campagne avec la môme rapidité foudroyante que la dernière. Parti de Paris le 25 septembre 180G,

l’eürope sous l’empire.

il culbuta à léna, le l/i octobre, uae armée prussienne commandée par le prince de Hohcnlohe, pendant que, de son côté, le maréchal Davout battait à Auerstædt l’armée du roi; et se Mtant de profiter de la déroute des troupes prussiennes, il marcha sur

Berlin, où il entra en triomphateur.

Après avoir détruit les armées de la Prusse, s’ètre emparé de sa capitale et de la plus grande partie de son territoire. Napoléon se porta sur la Vistule au-devant des Russes, et remporta sur eux à Eylau (février 1807) une victoire chèrement achetée. Le lendemain de cette sanglante bataille, lorsque le jour commença <i éclairer celte plaine glacée où gisaient des milliers de morts et de mourants horriblement mutilés, au milieu des chevaux a at lus, des canons démontés, des voitures brisées, des hameaux en flamme, tout cela, suivant l’exp'ression de Napoléon, se détachant sur un fond de neige, il se sentit lui-même saisi d’horreur. « Ce spectacle, s’écria-t-il, est fait pour inspirer aux princes l’amour do la paix et l’horreur de la guerre. » M. Tlners ne peut s empêcher de remarquer que c’était là une singulière réflexion dans sa bouche (t. Vit, p. 394-395), et il croit devoir ajouter qu’elle était sincère au moment où Napoléon la laissait échapper. Mais si e e était sincère, elle ne porta guère de fruits. Je me trompe, el c eut pour résultat d’amener un nouveau changement de couleur dans le costume des troupes françaises : « Soit penchant à revenir aux choses du passé, dit M. Thiers (ibid.), soit aussi économie, on avait voulu rendre l’habit blanc aux troupes. On en avmt ai l’essai sur quelques régiments, mais la vue du sang sur les a i s blancs décida la question. Napoléon, rempli de dégoût et or reur, déclara qu’il ne voulait que des habits bleus, quoi qut en pût coiUer. » 11 paraît que l’horreur de Napoléon pour le sang versé ne tenait qu’à la couleur de l’habit!

Le 14 juin de la même antiée, il remporta sur les Rpsses, à Friedland, une nouvelle victoire, qui amena la paix de ifclsitt (7 juillet), laquelle fut pour la Prusse ce que la paix de Presbourg avait été pour l’Autriche, ôt recula jusqu’à la Vistule les

limites du nouvel Empire. *

Par le traité de Tilsilt, Napoléon enlevait à la Prusse la inoitiô de scs États, cinq millions d’habitants sur neuf millions et demi. Des provinces situées entre l’Elbe et le Rhin, il formait, en es réunissant au grand-duché de Hesse, un royaume deMestpia te

l'flO'

pour son plus jeune (Wtp, Jérôme Ronaparto, auquel il fallait bien une couronne comme à ses autres frères-, et il attribuait les duchés de Posen et- de Varsovie à l’électeur de Saxe, auquel il conférait le titre de roi, se créant ainsi, dans le nord de l'Ailemagitc, deux royaumes feudntaires, comme il avait fait dans le midi. Dantzick, si importante' par sa positibn sur la Baltiqtje, était déclarée (comme Brème, Lubeck et Hambourg)' ville lihre, ce qui voulait dire ville vassalfe de l’Empire.

Le traité de Tilsilt satisfaisait ainsi l’ambition et la vanité de Napoléon r mais sous l’apparence des plus profonds desseins, il dénotait, comme celui de Presbourg, la plus pitoyable politique. Par ce dernier traité, "Napoléon s’était fait' do l’Autriche une ennemie irréconciliable ; par celui deTilsittil s’en fit une non moins irréconciliable de la Prusse ; en la démembrant sans cependant la détruire tout à fait, il laissait au èœur de cette puissance une -blessure qui devait, un jour ou l’autre, lui être fatale à lui-même. D’un autre côté, la royauté française qu’il créait au sein de l’Allerangne pour son frère Jérôme, ne pouvait, ni être d’un puissant secours contre la Prusse; elle ne Msait qu’ajouter un aliment de plus anx haines de l’Allemagne et un nouvel embarras à ceux que lut causaient déji les royautés de Hollande et de Naples. Quant au royaume de Saxe, quoiqu’il fût son œuvre, il devait être pour lui un allié bien peu sûr. Il aurait P U se faire de la Pologne une amie dévouée en la reconstituant sérieusement : il la transféra d’un maître à un autre. La Russie, dontNapoléon availentralné le jeune Emperenr à signer un traité aussi humiliant pour sou allié le roi de Prusse, en faisant luire à scs yeux de brillantes perspectives du côté de l’Orient, la Russie était-elle au moins solidement attachée par ce traité à l’Empire français? Il aurait fallu pour cela que Napoléon consentit à partage» avec elle l’empire du monde, eu lui abandonnant Constantinople; mais cet empire, il voulait se le réserver tout entier. Alexandre et Napoléon se sépan'>rent en se jurant une amitié éternelle; on verra bientôt ce que dura celte amitié.

l’ar le traité de Tilsilt, la Russie et la Prusse adhérèrent au lilocu» conlinental que .Napoléon avait décrété à Berlin le 21 novembre 1806; c’est ici le lieu de parler de ce nouvel acte de la politique napoléonienne.

Ayant drt renoncer A son projet de descente en Angleterre, et

l'eUROPU SUÜ6 L*£MPIRE. A0i7

désespérant, . depuis la défaite de su Ilùlle à Trafalgar, de vaincre les Anglais sur mer, Napoléon voulut entreprendre de dominer, suivant sa formule, la mer par la terre, c’est-à-dire de ruiner l’Angleterre en fermant .à son commerce le continent tout entier. Cette pensée, que l’on a regardée comme l’une des plus gigandesquos que Napoléon ait. conçues (Thiers, ;t. VII, «p. 217}, était aussi -l’une des.plus funestes qu’il pût avoir, . nonrseulement pour la liberté et lu jjrospérité du continent, mais pour sa propre conservation. Pour ruiner .un seul peuple, il molestait ainsi et entravait tous les autres ; et pour assujettir ccux-rci à un système aussi préjudiciable à leurs intérêts qu’à leur liberté, il s’engageait, par aine .nouvelle voie, dans une interminable série de vexations et de, guerres qui ne pouvait manquer de le. conduire à sa^perte. C’est .bi ce .qui l’avait. décidé, à Herlin, à pousser jusqu’aux extrémités septentrionales de l’Curqpc la guerre continentale, quai .putderminer promptement, gnlcc à ses victoires, pardatpakv.de TilsitLpmais c.’est lù.aussi.cc qui le jettera plus tard dans cet te nouvelle, leampagne contre la. Russie, où iU essuiera un siiépouvantablc désastre, signal dosa chutc procliaine. En attendant que j’ao-ive à .ce .déneùment fatal du blocus continenUl, comme en général de tout son système, je .ne .puis mieux faire, pour donner une idée, exacte de l’absurdité de cette grande couceptioirpolitique, que de citer leipassage suivant de]U‘°<^ de Staél, qui en. décrit parfaitement los.effets :

« La gigantesque. Idée du-blocus continental ressemblaità une espèce de croisade européenne contre l’Angleterre, dont le sceptre de Napoléon était Ic-signodc ralliement. Mais si, dans l’intérieur, l’exclusion des marchandise3.anglaises.a donné. quelque encouragemeiitaux manufactures, les ports ont étédéserlsetle commerce anéanti. Rien n’a rendu Napoléon plus impopulaire. que ce renchérissement, du sucre et du-café-qui porlait sur les .habitudes journalières de ttoutes les classes. .En faisant brûler, daift les villes de sa dépendance, depuis Hambourg jusqu’à Naples, les produils de l’industrie anglaise, il révoltait tous lesilémoins de ces actes de foi en l’iioimcur du.despolisme. J’ai vu sur la place publique, à (ienùvc, de pauvres femmes se jeter à genoux devant le bûcher où l’on brûlait des marchandises, en suppliant qu’on leur, permît d’arracher à temps aux flammes quelques morceaux de lüile ou de drap, pour vêtir leurs enfants dans la. misère: de

NAPOLÉON l“.

pareilles scènes devaient se renouveler partout ; mais, quoique les hommes d’État dans le genre ironique répétassent alors qu’elles ne signifiaient rien, elles étaient le tableau vivant d’une absurdité tyrannique, le blocus continental. Qu’est-il résulté des terribles anathèmes de Bonaparte ? La puissance de l’Angleterre s’est accrue dans les quatre parties di* monde. Son influence sur les gouvernements étrangers a été sans bornes, et elle devaiil’ètre, vu la grandeur du mal dont elle préservait l’Europe. Bonaparte, qu’on persiste à nommer habile, a pourtant trouvé l’art maladroit de multiplier partout les ressources de ses adversaires, et d’augmenter tellement celles de l’Angleterre en particulier, qu’il n’a pu réussir à lui faire qu’un seul mal peut-être, il est vrai, le plus grand de tous, celui d’aCcroître scs forces militaires à un tel degré, qu’on pourrait craindre pour sa liberté, si l’on ne se fiait pas à son esprit public (1). »

De retour à Saint-Cloud (27 juillet 1807), Napoléon disait à son entourage: « Voilà la paiv continentale assurée.,.. Jouissons de botre grandeur » (2) ; mais toute paix conclue par Napoléon ne puvait être qu’un armistice. 11 avait obtenu de la Russie carte blanche pour achever son œuvre dans le midi de l’Europe ; il ne tarda pas à la reprendre.

Le Portugal était le seul État du continent qui restât soumis à l’influence de l’Angleterre: il refusa d’acquiescer au blocus continental. Napoléon, profitant de ce prétexte, décréta, d’accord avec les Bourbons d’Espagne, qu’il allait bientôt détrôner à leur four, que la maison de Bragance avait régné (27 octobre 1807), et il fît envahir le Portugal par Junot. Son but, en occupant ce pays, n’élaît pas seulement d’achever de fermer à l’Angleterre les rivages du continent; il voulait s’approprier le Portugal lui-mèmc pour en disposer à son gré.

L’envahissement da Portugal n’était d’ailleurs pour lui qu’un achp*minementà celui de l’Espagne. Il avait détrôné la maison de Bragance d’accord avec les Bourbons d’Espagne, et avait accordé, dans le partage du Portugal, une part au favori de la reine, le prince de la Paix, Emmanuel Godoï, « pour lequel, dit M. Thiers (p. 258), il était rempli de mépris, mais qu’il tenait à s’attacher

(1) Considéi-alions SU*' la /hrolulion française, IV' partie, chapitre Xlll.

(2) llitloirç du Consulat et de l’iimpire, l. Vlll, p. 8.

l’europe sous l’empire.

pour quelque lemps, afin de l’avoir ù sa disposition dans les difl’érenles éventualités qu’il prévoyait ou qu’il allait faire naître. » Le but de ces éventualités qu’il allait faire naître, comme dit M. Thiers, c’était de détrôner à leur tour les Bourbons d’Espagne et de s’approprier toute la Péninsule. Pour y arriver, il songea d’abord à les pousser, en les épouvantant, à fuir d’Espagne en Amérique, comme avait déjà fait la famille royale de Portugal; puis, après un soulèvement populaire provoqué, à l’instigation du fils même du roi (le prince des Asturies), par la nouvelle de leur départ, et qui eut pour conséquence la chute du favori de la reine et l’abdication de Charles IV en faveur de son fils, lequel devenait ainsi Ferdinand Vil, Napoléon, voyant dans ces événe- . ments un nouveau moyen d’arriver à son hut, imagina de ne pas reconnaître Ferdinand Vit, dont la royauté une fois établie serait difficile à détruire; d'afTecter de considérer Charles IV comme étant toujours roi, et d’entretenir la discorde entre le père et le lils, afin de s’emparer de la couronne en s’interposant entre eux comme arbitre. Ce plan machiavélique réussit. Napoléon, s’étant transporté à Bayonne,* y attira Ferdinand Vit par une lettre perfide, et Charles IV par l’espoir de le maintenir contre son fils; et, les tenant ainsi tous les deux sous sa main, décida le père à lui céder la couronne d’Espagne pour punir son fils, et contraignit le fils par la menace à signer à son tour iin traité qui le dépouillait de ses droits (mai 1808).

Le prétexte dont Napoléon se servit pour consommer cette odieuse intrigue, fut l’insurrection de Madrid. Les troupes françaises étaient entrées dans cette ville le 23 mars 1808. Quelques semaines après (2 mai), une insurrection formidable y éclatait en faveur de Ferdinand. Murat la réprima promptement à l’aide de ces moyens terribles dont son beau-frère lui avait enseigné l’usage, comme de sabrer la foule, de faire fusiller immédiatement les individus pris les armes à la main,, etc. , mais qui devaient laisser dans les âmes de profonds ressentiments; et Napoléon en profita pour exiger l’abdication de Ferdinand VII. Il donna à son frère Joseph la couronne dont il s’était emparé par la ruse et par' la violence; et Murat, qui avait espéré cette couronne, eût celle de Naples, qu’il reçut avec un profond chagrin.

Quel fut ici encore le résultat de la politique de Napoléon, decette nouvelle usurpation accomplie par des moyens si tortueux

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