JULES BARNI
NAPOLÉON l*'.
cl si violents? A peine avait-il arraché aux Bourbons d’Kspagno leur abdication, et avait-il donné leur couronne A son, frère Joseph, qu’une insurrection, dont celle de Madrid n’avait été que le prélude, éclatait dans toutes les provinces que n’occupaient pas les troupes françaises. *
Joseph avait pris congé de son frère le 9 juillet (180É), et dès le 12 il lui écrivait do Vittoria :
« Sire, personne n’a dit jusqu’ici toute la vérité à Votre Majesté. Le fait est qu'il n’y a pas un Espagnol qui se montre pour moi, excepté le petit nombre, de personnes qui ont assisté A la junte et qui voyagent avec moi. Les autres, arrivés ici, et dans les autres villages avant moi, se sont cachés épouvantés par l’opinion unanime de leurs compatriotes, n Napoléon répondit A son frère que sans doute il voyait double; et il se borna, pendant plusieurs jours, à l’inviter à montrer de /a con/ia;ice, surtout de la gaieté et à bien soigner sa santé.
Le 18 juillet, Joseph lui écrivait do Burgos :
«Partout où l’opposition n’est pas armée, elle est au moins passive cl sourde. C’est au point que le maréchal Bessières était en présence d’une armée de quarante mille hommes sans s’en douter, que le général Merlin, que j’avais envoyé auprès de lui, n’a pu trouver do guide en offrant de l’or à pleines mains, il parait que personne n’a voulu dire l'exacte vérité à Votre Majesté. La besogne taillée est très-grande; pour en sortir avec honneur, il faut des moyens immenses. La peur ne me fuit pas voir double. En quittant Naples, j’avais bien livré ma vie aux événements les plus hasardeux. Depuis que je suis en Espagne, je me dis tous les jours : ma vie est peu de chose et je vous l'abandonne ; mais je ne peux vivre avec la honte attachée A l'insuccès; il faut de grands moyens en hommes et en argent.... üe quelque manière que se résolvent les all'aires d Espagne, son roi ne peut que gémir, puisqu’il faut conquérir par la force; mais onlin, puisque le sort en est jeté, faudrait-il rendre les déchirements moins longs. Je ne suis point épouvanté de ma position, mais elle est unique dans l’histoire :je n'ai pas ici un seul partisan... »
Il fallut qu’une victoire remportée par Bessières sur les quarante mfllc hommes dont vient de parler Joseph, colle de Médina del Uio-Seco, ouvrît A ce nouveau roi les portes de sa capitale. Et quelques jours après y être entré, il se voyait forcé d’en sortir,
l’eubope sous l’empire.
pressé qu’il était entre une armée victorieuse et une insurrcclion imminente. Joseph adressa alors à son frère, de Briviesca (2Zi août), ces prophétiques paroles:
« 11 faut deux cent mille Français po'ur comprimer l’Fspagne, et cent mille échafauds pour maintenir le prince qui sera condamné à régner sur eux. Sire, on ne connaît pas ce peuple : chaque maison sera une forteresse, et chaque homme a la volonté de la majorité. Deux mille domestiques m’ont quitté à la fois, malgré les forts appointements que j’avais donnés ; nous ne trouvons pas un guide, pas un espion. »
Quelques jours auparavant, il avait écrit à Napoléon :
« Votre gloire, Sire, échouera en Espagne. * A quoi celui-ci avait répondu : « Je pourrai trouver en Espagne les colonnes d’Hercule, je n’y rencontrerai pas les limites de mon pouvoir. » Quand il écrivait ces lignes qui attestent un si fol orgueil, ses troupes avaient déjà subi un premier et cruel revers. Le général Dupont, dont Jes soldats, jeunes conscrits, exténués de fatigue et de faim et entièrement découragés, refusaient de sa battre, s’était vu forcé de signer la capitulation de Baylen (20 juillet), et à son tour l’armée française avait subi l’humiliation de défiler devant rennemi vainqueur.
Dans le même temps, une armée anglaise, commandée par Wellington, ayant débarqué en Portugal, et une insurrection, qui n’attendait que le signal et l’appui de l’Angleterre, ayant éclaté, Junot, qui n’avait pas assez de troupes pour résisterù cetto armée et à cette insurrection, avait dû aussi capituler et évacuer le Portugal (convention de Cintra, 30 août 1808).
Après avoir resserré son alliance avec Alexandre par l’entrevue d’Erfurt (septem'bre 1808), et le nouveau traité qui en fut la conséquence (12 octobre). Napoléon ramena un instant la victoire sous ses drapeaux en allant prendre lui-même le commandement de l’armée d’Espagne, et en conduisant avec lui quatre-vingt mille vieux soldats venus d’Allemagne. Ayant battu les Espagnols en plusieurs rencontres (à Burgos, à Espinosa, à Tudela, à Somo- Sierra), pendant que le maréchal Soult poussait 30 OOO Anglais vers la mer et les forçait à s’embarquer à la Corogne, il rétablit Joseph sur son trône (décembre 1808) ; mais à quel prix se maintint et combien dura cette royauté? Ace moment même, Saragosse n’était pas encore prise : le sié^e en fut long et terrible, un des plus
terribles dont l’hisloire fasse mention. Le mol de Joseph : chatiue maison sera une forteresse, se trouva réalisé. I.orsque les troupes françaises entrèrent dans cette ville, elle ne présentait plus que des ruines remplies de cadavres en putréfaction. Sur cent mille individus, habitants ou réfugiés, cinquanle-quatre mille avaient péri. Un tiers des bâtiments de la ville était renversé ; les deux autres tiers percés de boulets, souillés de sang, étaient infectés de miasmes mortels (Thiers, t. IX, p. 58G).
Pendant que Napoléon était occupé à dompter l’Kspagne, il fut rappelé en Allemagne par une nouvelle coalition. L’Autriche, blessée au cœur par le traité de Presbourg, n’attendait qu’une occasion favorable pour se soulever : elle profita de l’éloignement de Napoléon et de ses troupes pour entrer en campagne (printemps de 1809). Le Tyrol, qu'il avait donné à la Paviôre, se souleva en même temps sous la conduite de l’héroïque André Hofer. Napoléon vola de nouveau sur les bords du Danube ; et, après avoir mis en déroule l’armée de rarchidnc Charles ù Abensberg, à Landshut et û Eckmuhl, il entra pour la seconde fois en vainqueur dans Vienne (13 mai 1809). Les batailles d’Essling et de Wagram mirent fin à celte campagne, en forçant l’Autriche à demander la paix.
Pendant que celle paix se négociait lentement, l’Empereur s’était établi près de Vienne, à Schœnbrunn. Ici se place un épisode qui jette une certaine lumière sur les sentiments qui feimentaient en Allemagne à cette époque, comme aussi sur le caractère et la politique de Napoléon, et qui exige que je m’y arrête.
Le 12 octobre, au moment où Napoléon, passant une grande revue i Schœnbrunn, assistait au défilé des troupes entre son ministre Derthier et son aide de camp Happ, un jeune Allemand, la main droite enfoncée, sous sa redingote, dans une poche d’où sortait un papier, s’avança vers lui. Derthier, s’imaginant que ce jeune homme venait présenter une pétition, se plaça au devant de lui en lui disant de remettre sa pétition à l’aide de camp Rapp. Le jeune homme répondit qu’il voulait parler à Napoléon lui-même; puis, comme il s’était avancé de nouveau et s’approchait de très-près, Happ lui signifia de se retirer, en ajoutant que, s’il avait quelque chose à demander, on l’écouterait après la parade. Son regard et son air résolus donnèrent des soupçons à