L’EUROPE SOUS L’EMPIRE
l’aidfi dfi camp : appelant un officier de gendarmerie qui se trouvait l;i, il le fit arrûter et conduire au clitlteau. On trouva sur lui un couteau de cuisine. Le jeune homme déclara qu’il avait voulu s’en servir pour frapper Napoléon, mais qu’il nej^ouvait rendre compte de sa conduite qu’à Napoléon lui-méme.
L’Kmpereur, averti, voulut le voir et l’interroger. Stapps (c’était le nom de ce jeune homme) fut amené dans son cabinet par deux gendarmes, les mains liées derrière le dos. 11 était parfaitement calme. .Napoléon lui ayant demandé s’il parlait français, il répondit avec assurance : « Très-peu. » Rapp fut alors chargé de lui transmettre les questions de l’Empereur et de traduire ses réponses, et voici le dialogue qu’il a lui-mème consigné dans ses Mémoires (chap. XIX) :
M D'où êtes -vous? — De Naumbourg. — Qu’est votre père?
— Ministre protestant. — Quel âge avez-vous? — Dix-huit ans.
— Que vouliez- vous faire de votre couteau? — Vous tuer. — Vous êtes fou, jeune homme; vous êtes illuminé. — Je ne suis pas fou ; je ne sais ce que c’est qu’illuminé. — Vous ôtes donc malade ? — Je ne suis pas malade, je me porte bien. — Pourquoi vouliez-vous me tuer ? — Parce que vous faites le malheur de mon pays. — Vous ai-je fait quelque mal ? — Comme à tons les Allemands. — Par qui êtes-vous envoyé? Qui vous pousse à ce crime? — Personne; c’est l’intime conviction qu’en vous tuant je rendrai le plus grand service à mon pays et à l’Europe, qui m’a mis les armes à la main. — Est-ce la première fois que vous me voyez? — Je vous ai vu à Erfurt lors de l’entrevue.
— N’avez-vous pas eu l’intention de me tuer alors ? — Non, je croyais que vous ne feriez plus la guerre à l’Allemagne ; j’étais un de vos grands admirateurs. — Depuis quand êtes-vous à Vienne? — Depuis dix jours. — Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour exécuter votre projet ? — Je suis venu à Schœnbrunn il y a huit jours avec l’intention de vous tuer; mais la parade venait de finir, j’avais remis l’exécution de mon dessein à aujourd’hui. — Vous êtes^fou, vous dis-je, ou vous êtes malade. — Ni l’un ni l’autre. — Qu’on fasse venir Corvisart. — Qu’est-ce que Corvisart? — C’est un médecin, lui répondis-je. — Je n’en ai pas besoin. »
« Nous restâmes sans rien dire, continue Rapp, jusqu’à l’arrivée du docteur; Stapps était impassible. Corvisart arriva; Na-
poléon lui dit de tâter le pouls du jeune homme, il le fil. — N’est-ce pas, monsieur, que je ne suis pas malade ? — Monsieur fe porte bien, répondit le docteur en s’adressant à l’Empereur.
— Je vpus l’avais bien dit, reprit Slapps avec une sorte de satisfaction.
» Napoléon, embarrassé de tant d’assurance, reprit ses questions :
» — Vous avez la tête exaltée, vous ferez la perte de votre famille. Je vous accorderai la vie, si vous demandez pardon du crime que vousavez voulu commettre, cl dontvousdevez être fâché.
— Je ne veux pas de pardon. J’éprouve le plus vif regret de ne pas avoir pu réussir. — Diable ! il paraît qu’un crime n’est rien pour vous? — Vous tuer n’est pas un crime, c’est un devoir. — Quel est ce portrait qu’on a trouvé sur vous? — Celui d’une jeune personne que j’aime. — Elle sera affligée de votre aventure. — Elle sera affligée de ce que je n’ai pas réussi; elle vous abhorre autant que moi. — Mais enfin si je vous fais grâce, m’en saurez-vous gré? — Je ne vous en tuerai pas moins.»
Et, d’après un autre témoin oculaire, Cbampagny, ce langage était accompagné d’un ton très-doux, d’un air modeste, sans bravade et sans arrogance.
« Napoléon fut stupéfait^ ajoute Rapp. Il fit emmener le prisonnier, et me donna l’ordre d’écrire au général I.auer d’interroger Stapps afin d’en tirer quelque révélation. Le jeune homme n’en fit point. Il soutint que c’était de son propre mouvement et sans aucune suggestion étrangère qu’il avait conçu son dessein. »
Mais le général Rapp ne dit pas tout; et les historiens ont en général négligé de nous révéler quels moyens furent employés par l’Empereur pour essayer de tirer du jeune Stapps quelque révélation. Napoléon, ne pouvant croire que ce jeune homme n’eût point de complices, recourut, pour le contraindre à les dénoncer, à une nouvelle espèce de torture, à la torture de la faim. Pour compléter sur ce point le récit de Rapp et celui des historiens de Napoléon, je me servirai d’abord du témoignage de Napoléon lui-mème,. Celui-ci avoua, à Sainte-Hélène, au médecin O’Meara, qu’il avait prescrit de ne donner au prisonnier aucune nourriture durant vingt-quatre, heures, et seulement de l'eau (t).'
(1) NapoWon dans •T «ÆÜ, par O’Meara.
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üira-t-on que c’est O’Mearaqui fait ici parler Napoléon ? line lettre écrite par ce dernier au ministre de la police, pour lui enjoindre d’étoulîer le bruit de la tentative de Stapps^ contient ces lignes significatives: « La fièvre d’exaltation où il était a empéché d'en savoir davantage (1) ; on l'intèrrogera lorsqu’il sera refroidi ftàjeun.* Si l’on ne trouve pas ce passage suffisamment explicite, cette révélation d’un préfet du palais impérial, grand admirateur de Napoléon, M. de Beaussel, doit dissiper toute obscurité et toute incertitude. « On le garda au secret pendant quelques jours, raconte celui-ci dans scs Mémoires (t. II, p. 228), lui faisant éprouver les privations du sommeil, lui donnant des fruits pour nourriture, afin d’affaiblir sa constitution et de le forcer à révéler le nom de ses complices. » Le général Rapp, de son côté, constate que Stapps fut exécuté un dimanche matin sans avoir rien pris depuis le jeudi précédent (2); mais il n’indique pas la cause de ce long jeûne : elle nous est clairement révélée par M. de Beaussel et par Napoléon lui-môme.
Rapp ajoute que, quand on offrit de la. nourriture ù Stapps (3), il la refusa en disant qu’ff lui restait encore assez de force pour marcher au supplice. Et il y marj'.lia avec cette fermeté et ce calme qu’il avait montrés devant Napoléon et dans sa prison. Son dernier cri fut: l’ive la liherté! Vive l’Allemagne ! Mort à son tyran!
Il est encore un autre point sur lequel il importe do rectifier
(1) Oa a vu au contraire par le récit de Rapp, rapportant lui-méme la déclaration de Corvis.art; que Stapps était resté parfaitement calme. Champagny confirme ce témoignage : « Seul, dit-il, il paraissait conserver un grand calme. »
(2) Seiiloinent il y a erreur d.ms les dates (2/1-27) citées par Rapp. C’est le t2 oc(olire qu’eut lieu la tentative de Stapps , comme cela résulte de la lettre écrite le jour même de cette tentative par Napoléon à son ministre de la police, et c’est le 15 que dut avoir lieu l’exécution, puisque (d’après Rapp) elle eut lieu le matin même du jour fixé pour le départ de Napoléon, lequel partit dans la nuit du 15 (Tliiers, t. XI, p. 297).
(3) Rapp ne dit pas gue ce fut au moment de le conduire à la mort, mais cela résulte de sa phrase même, rédigée d’ailleurs, à dessein ou non, d’une manière assez confuse. Voici textuellement celle phrase ; « Le général Lauer (auquel Rapp s’était adressé pour avoir des détails sur 1.% mort de Stapps) répondit que Stapps avait été exécuté à sept heures du malin,. 27. sans avoir rien pris depuis le jeudi 2é ; qu’on lui avait offert à manger ; qu’il avait refusé, attendu, disait-il , qu’il lui restait encore assez de force pour marcher au supplice. »
et de compléter le récit de l’histoire légendaire. Cette histoire affirme que Napoléon se 7no7itra peu ému de cet incident. Or, on sait par le général Rapp que l’Empereur était resté stupéfait de la fermeté des réponses du jeune Stapps. Il ajoute que .Napoléon lui en reparla le jour fixé pour le départ de Schœnhrunn, qui fut aussi le jour de l’exécution de Stapps ; et les paroles qu’il rapporte, ainsi que l’ordre qui lui fut donné de s’informer comment ce jeune homme ■étai^mo^l, montrent assez combien l’Empereur avait été frappé par cet événement. Les Mémoires de Bourrienne, qui raconte à son tour cette affaire d’après des notes prises à la suite d’une conversation avec Rapp, confirment ici le témoignage direct de ce général, et ils y ajoutent une circonstance bien autrement caractéristique et bien plus importante à noter : c’est que l’impression produite sur Napoléon par l’entreprise du Mucius Scævola allemand, comme Bourrienne appelle Stapps, eut une influence marquée sur les concessions qu’il fit à l’Autriche et hâta la conclusion de la paix. Bourrienne déclare, dans le texle de ses Mémoires, qu’il a puisé cette information à une source parfaitement authentique, sans d’ailleurs indiquer celte source; mais à la fin du volume, il publie, pour confirmer son assertion, une très-curieuse note de Champagny, duc de Cadore, dont le témoignage était certainement la source à laquelle il faisait allusion dans ses Mémoires. Le duc de Cadore était, â l’époque de la paix de Vienne, le ministre des affaires étrangères de Napoléon, et il fut, en cette qualflé, chargé de négocier cette paix. Son témoignage est donc ici fort important. Or, voici comment il s’exprime dans la note reproduite par Bourrienne : « ...La terrible naïveté de ses réponses, la froide et inaltérable résolution qu’elles annonçaient, et ce fanatisme si fort au-dessus de toutes les craintes humaines, firent sur Napoléon une impression que je jugeai d’autant plus profonde qu’il montrait plus de sang-froid. Il fil retirer tout le monde, et je restai seul avec lui. Après quelques mots sur un fanatisme aussi aveugle et aussi réfléchi, il me dit : Il faut faire la paix; retournez à Vienne, appelez auprès de vous les plénipotentiaires autrichiens. Vous êtes convenus des points les plus importants; la contribution de guerre seule vous arrête, vous différez de cinquante millions, partagez le 'différend ; amenez-les â vous donner soixante-quinze millions, si vous ne pouvez mieux, et conclue01a paix. La dernière rédaction que vous
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m’avez présentée me convient : ajoutez-y les dispositions que vous jugerez utiles. Je m’en rapporte entièrement à vous, mais faites la paix. » La rédaction et les copies ne furent pas bien longues, et avant cinq heures du matin, le traité fut signé ; k six, j’étais à Schœnbrunn. Napoléon m’aborda avec un air d’inquiétude : « Kh bien. Monsieur, qu’avez-vous fait cette nuit ? — La paix. Sire. — Quoi, la paix? et le traité est signé? — Oui, Sire, le voilà. » Sa figure s’épanouit; il témoigna franchement sa satisfaction. »
Le traité de Vienne, enlevant à l’Autriche, outre les quatrevingt-cinq millions qu’avait obtenus Champagny, de nouvelles provinces, donnait à l’Italie, c’est-à-dire à l’Lmpire français, les provinces lllyriennes; au roi de Bavière, l’électorat de Salzbourg, et partageait la Galicie entre la Russie et le roi de Saxe, comme grand-duc de Varsovie. Ainsi cette nouvelle guerre aboutissait à ajouter à l'Empire français la Carniole, et à agrandir de nouveau les royaumes de Bavière et de Saxe, ces amis d’aujourd’hui, ces ennemis de demain. Voilà le grand résultat pour lequel avaient péri tant de milliers d'hommes I Voilà le beau fruit du génie politique de Napoléon !
Je me trompe. La paix de Vienne eut encore un autre effet: ce fut de procurer à ce soldat parvenu l'honneur de recevoir dans sa couche, comme un autre Louis XVI, à la place de Joséphine de Beauharnais, la compagne de sa vie, aujourd’hui répudiée, une archiduchesse d’Autriche, la fille de ce François R'' qu’il venait de battre, et que celle union ne devait pas empêcher de s’allier bientôt à ses ennemis pour le renverser. En épousant Marie- Louise, Napoléon satisfaisait son immense orgueil, et croyait assurer à jamais le saint de son Empire. 11 est vrai qu’il parut alors avoir atteint l’apogée de sa puissance ; mais il est vrai aussi que jamais apogée ne fut plus voisin de la chute.
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