LA CHUTE DE L’EMPHIE
déposséda son frère de ce royaume, et réunit la Hollande à l’Empire (l®'' juillet 1810). Bientôt (13 décembre 1810) il y incorpora les villes hanséaliqucs, Brème, Hambourg, Lubeck, qui étaient déjà sous sa main; plus le duché d’Oldenbourg, enlevé à l’oncle de son allié l’empereur de Russie ; le territoire des princes de Salm et d’Arenberg; une portion du Hanovre, reprise à son frère Jérôme, le roi de Wesphalie; ef, par la même occasion, comme dit M. Thiers (t. XII, p, 4à2), il s’empara du Valais, dont il fit le département du Simplon.
A cet Empire, où les États les plus éloignés et les plus divers, depuis la Hollande et l'Allemagne jusqu’à la Suisse et l’Italie, se trouvaient convertis en départements français, il faut joindre les États qui, sans y être directement incorporés, en formaient les annexes et en subissaient la loi : au midi de l’Europe, le royaume d'Italie, que Napoléon gouvernait par l’intermédiaire d’un viceroi, son beau-fils, le prince Eugène ; les provinces illyriennes, qu’il avait enlevées à l’Autriche après Wagram et qu’il faisait régir par son beau-frère Murat; le royaume d’Espagne, où il avait établi et rétabli son frère Joseph ; en Allemagne, le royaume de XVestphalie, qu’il avait créé pour son frère Jérôme; ceux de Saxe, de Bavière et do Wurtemberg, qu’il avait constitués an profit de ?es auxiliaires, transformés par lui de ducs en rois; enfin la Confédération du Rhin, dont il s’était fait proclamer le protecteur. 11 étendait aussi sa protection, c’est-à-dire sa domination, sur la Confédération helvétique et sur le Danemark. Enfin Iff Suède, forcée d’entrer dans la croisade contre l’Angleterre en adoptant le système continental, avait élu en 1810 comme héritier de la couronne un des lieutenants de Napoléon, le maréchal Bernadotle.
Quant aux deux grandes puissances allemandes, que Napoléon avait démembrées, la Prusse et l’Autriche, elles étaient devenues ses esclaves et ses tributaires : elles étaient, je n’ai pas besoin de le dire, asservies, comme toutes les autres, au système continental, et leurs armées n’avaient pas le droit de dépasser un certain nombre d'hommes déterminé par le vainqueur. Dans l’état présent des choses, quelque ressentiment qu’elles nourrissent contre lui et quelque désir qu’elles eussent de se relever, elles étaient réduites à l’impuissance.
Enfin, depuis la paix de Tilsitt, l’Empire russe était l'allié de
l’Empire français, et il avait dû sc soumellre aux lois du blocus continental, qu’il observait encore, au moins dans une certaine mesure, à la fin dè 1810.
Ainsi, à celte époque. Napoléon embrassait dans son Empire une partie de l’Europe, et sa puissance s’étendait sur tout le reste du continent, auquel il avait imposé la loi du blocus. Il put croire alors qu’il allait achever de réaliser son rêve, et que, nouvel empereur d’Occiderjt, il serait bientôt le maître absolu cl incontesté de l’Europe entière.
Mais il peine le colossal édifice que je viens de décrire était-il construit qu’il s’écroulait comme un château de cartes. Ce nouvel Empire d’Occidenl que Napoléon avait voulu créer au début du xix' siècle, en étouffant en Europe toute liberté individuelle et toute indépendance nationale, pour assujettir tous les peuples à la domination d’un seul peuple, ou plutôt d’un seul homme, était une œuvre trop artificielle et trop violente pour être durable. Quel attachement pouvaient avoir pour son Empire ces Étals qu'il y avait incorporés par droit de conquête, la Hollande, les villes hanséaliques, etc., ou auxquels il avait imposé des rois tirés de sa famille, 1 Espagne, le royaume de Naples, etc., et ceux dont il avait cru se faire des alliés en les démembrant, la Prusse et l’Autriche; ceux-là mêmes auxquels il avait distribué les dépouilles des précédents, la .Saxe et la Bavière ; tous ceux enfin sur lesquels il étendait sa protection tyrannique, la Confédération du Rhin et la Confédération suisse? Tous ces peuples se voyaient engrenés dans un système étranger et despotique qui révoltait leurs sentiments les plus chers et blessait leurs intérêts avec leur liberté; et lorsque le ressentiment d’une grande défaite et d’une profonde humiliation venait se joindre à ces causes d’hostilité, quelle haine ne devait pas fermenter dans leurs cœurs? Napoléon ne pouvait évidemment les retenir sous son joug que par la terreur de ses armes, c’est-à-dire qu’à la condition de toujours vaincre. Le jour où il serait battu à son tour et cesserait d'être réputé invincible, les peuples qu’il avait terrassés et qu’il tenait asservis ne pouvaient manquer de so soulever contre l’ennemi commun, et, en se réunissant celte fois au lieu de se diviser, d’entraîner de leur côté ses prqpres auxiliaires, humiliés euxmêmes de la domination qui pesait sur. eux cl du rôle qu’on leur avait fait jouçr, Qr, ce jour-là ne pouvait tarder à venir, parce
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que la fortune de la guerre est changeante, et que d’ailleurs les ennemis de Napoléon s’étaient formés à son école; parce que, dans le temps même où il atteignait l’apogée de sa puissance, l’opiniAIre résistance des Espagnols, aidés d’une armée anglaise et d'un habile général, faisait déjà pâlir le prestige de scs armes; parce que les forces militaires du pays dont il avait tant abusé allaient chaque jour s’épuisant; parce qil’enfin, à mesure que ces forces s’épuisaient, il devenait toujours plus entreprenant et plus téméraire.
L’édifice de l’Empire, si fragilement construit dans scs parties extérieures, avait-il au moins en France même de solides fondements? Là aussi il ne devait sa durée qu’au triomphe de la force, et il ne pouvait manquer de s’écrouler avec la défaite. Bonaparte avait fait le 18 brumaire en invoquant le dieu de la guerre et le dieu de la fortune, et c’est grâce à leur constante faveur qu’il avait pu maintenir le despotisme inauguré ce jour-là; mais aussi devait-il être perdu le jour où cet appui lui ferait défaut. Sur quel autre en ellel pouvait-il compter? S’il avait trop bien étouffé en France toute vie publique pour avoir à redouter aucune résistance sérieuse tant que la guerre et la fortune lui demeureraient favorables, il avait en revanche trop exploité, fatigué, épuisé le pays pour avoir le droit d’espérer que celui-ci le soutiendrait jusqu’au bout dans ses revers et le défendrait unanimement contre toute l’Europe.
Ce n’est pas dans les Corps publics, tels qu’il les avait faits, un Sénat, un Corps législatif, un Conseil d’État, ni en général dans ses créatures, que Napoléon pouvait espérer de trouver un solide appui au jour des revers. Il était évident que ce jour-là il n’en devait attendre autre chose que la défection : c’était le fruit naturel de la corruption qu’il avait semée autour de lui. Dans ces Corps de l’État, la servilité et la bassesse avaient atteint les dernières limites! « Sire, » disait le Sénat au sujet de la guerre d’Eüspagnc, cette monstrueuse folie, « la volonté du peuple français est la même que celle de Votre .Majesté; la guerre d’Espagne est politique; elle est juste, elle est nécessaire... Les pères envient la noble destinée de cette jeunesse belliqueuse qui se précipite vers les camps de Votre Majesté, et qui brûle de mériter dans les rangs des vainqueurs de Marengo et dlAustcrlitz un regard de Votre Majesté.,, » — Le Corps législatif rivalisait de pla-
titude avec le Sénat : en juillet 181!, quatre mois après la naissance de l'héritier impérial, le président de cette assemblée, M. de Montesquieu (qui remplaçait dignement dans ce poste M. de Fontanes, devenu Grand-Mallre de l’Université), proposa gravement de nommer une commission & l’efTet d’offrir à Sa Majesté le Roi de Rome, alors âgé de quatre mois, l’hommage du respect, de l’amour et de la fidélité du Corps législatif. Le procès-verbal du 25 juillet constate que la députation fut reçue à Saint-Cloud par le jeune prince, et qu’en son nom madame la gouvernante adressa aux législateurs de vifs et sincères remercîmenls (1), Mais plus la servilité et la bassesse étaient grandes à l’égard de Napoléon triomphant, plus la défection était certaine à l’égard de Napoléon vaincu. On verra tout à l’heure ces mêmes Corps, qui s’étalent montrés si bassement serviles au temps de sa prospérité, s’empresser de voter sa déchéance quand le moment sera venu.
En attendant, les courtisans de Napoléon se vengeaient de leur servitude par les propos qu’ils tenaient contre lui, agissant eu cela comme ces valets qui dénigrent par derrière le maître qu’ils flagornent en face. « Serait-ce, »> dit à ce sujet le Mémorial (2), qui constate en bien des endroits ce signe des temps, révélé par tous les Mémoires de l'époque impériale, « serait-ce que les courtisans réservaient pour le château seul leur courtisauerie et cherchaient un contre-poids au dehors dans une apparence d’opposition et d’indépendance?» — «Ce contraste de souplesse et d’audace, dit le général Happ dans ses Mémoires (p. 149), que sa livrée déployait tour à tour dans ses antichambres et ses salons le déconcertait; il ne concevait pas qu’on fût si bas et si perfide, qu’on déchirât d’une main tandis qu’on sollicitait de l’autre. » La saule chose qui m’étonne ici, c’est l’étonnement de Napoléon. 11 avait cru faire une chose merveilleusement habile en réunissant â sa cour, dans une commune domesticité, les hommes nouveaux de la Itévolution et les grandes familles dé l’ancien régime; il oubliait que ce n’est pas en avilissant les hommes qu’on s’assure leur dévouement. Je viens de dire comment ils se consolaient
(1) îiiiloire du gouvernemerU parlementaire, par DuvergierdeHauranne,
(2) 31 août 1816.
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